Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

Cheikh Tidiane DIEYE
Témoignage

Commerce, agriculture et marchés alimentaires en Afrique de l’Ouest :
Comment faire face aux crises ?



Cheikh Tidiane DIEYE1,


Article publié dans la revue Passerelles de l’ICTSD


Les crises alimentaires à répétition ainsi que la prévalence de la faim en Afrique ont conduit à une remise en question des choix politiques qui avaient prévalu jusque récemment. A ce sujet, nous vous recommandons la lecture d’un article publié dans la revue Passerelles de l’International Center for Sustainable Development (ICTSD), dont nous reproduisons ici un extrait2. Cheikh Tidiane Dieye revient sur les causes de la fragilité de l’Afrique de l’Ouest en matière agricole et alimentaire et détaille les solutions régionales qui pourraient y être apportées. L’auteur souligne notamment que « le secteur agricole ouest africain a connu une libéralisation hâtive, brutale et excessive » et que « les crises vécues par l’Afrique de l’Ouest ont donc révélé que la libéralisation des échanges de produits agricoles, qu’elle se fasse sur injonction de la Banque mondiale ou à partir des règles de l’OMC, n’a pas rendu les marchés plus efficaces, ni en termes de sécurité alimentaire ni en termes de maitrise de la volatilité des prix ». Il souligne au passage que « c’est finalement la politique agricole commune de la CEDEAO, l’ECOWAP, qui semble être le cadre le plus approprié pour prendre en charge les défis de la sécurité alimentaires ».

La rédaction de momagri




La crise alimentaire a révélé au grand jour deux vérités dramatiques. D’une part, il est apparu avec plus de netteté que les choix économiques opérés et les modèles de développement suivis durant plusieurs décennies se sont révélés globalement hasardeux et non pertinents. En privilégiant la monoculture d’exportation au détriment de l’agriculture vivrière, celle-ci étant confinée à un rôle secondaire, on a en effet créé les conditions d’une dépendance accrue des populations ouest africaines aux marchés mondiaux. D’autre part, cette crise a aussi mis en lumière la forte articulation entre les politiques commerciales, les choix agricoles et les questions alimentaires.

Régulations internationales et souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : une région affaiblie

L’agriculture ouest africaine connait des défis nés de conditions structurelles et historiques spécifiques. De nombreux pays ont opté dès leur accession à l’indépendance pour des stratégies d’autosuffisance alimentaire. Mais les contraintes internes liées à la gouvernance des secteurs agricoles, les problèmes climatiques et plus tard les politiques de libéralisation et de désengagement des États dans le cadre des programmes d’ajustement structurel (3) ont annihilé les efforts consentis par les agriculteurs durant plusieurs décennies. A ces contraintes s’ajoute maintenant un problème d’accès aux terres, du fait de l’exploitation de grandes superficies au profit des biocarburants ou d’autres productions de rente, voire de l’attraction qu’exerce la terre sur les élites nationales comme nouvelle forme de spéculation. L’une des conséquences primaires d’une telle évolution est l’abandon de la stratégie de l’autosuffisance au profit de celle de la sécurité alimentaire.

Aujourd’hui, la caractéristique agricole et commerciale majeure de l’Afrique de l’Ouest est sa faible diversification et sa forte dépendance à l’exportation d’un nombre réduit de produits pour générer des devises. Une part importante de ces devises est ensuite utilisée pour importer des produits alimentaires à des prix de plus en plus élevés et fluctuants. Ce caractère commun à la plupart des pays de la région les expose structurellement aux effets et aux comportements de facteurs exogènes tels que l’évolution des cours des matières premières, la volatilité des prix des produits alimentaires, les aléas climatiques, les contraintes liées à l’accès aux marchés dans les pays industrialisés ou encore les pratiques de ceux-ci sur les marchés mondiaux. Les pratiques des pays développés sont en effet particulièrement nocives pour les agricultures d’Afrique de l’Ouest.

Le secteur agricole ouest africain a connu une libéralisation hâtive, brutale et excessive. Les désarmements tarifaires de large portée et la remise en question de la plupart des instruments non tarifaires de protection ont en outre exposé ces secteurs à l’invasion de produits agricoles subventionnés. Sous l’effet cumulé de ces politiques, le secteur agricole ouest africain a été affaibli au point qu’il n’arrive même plus à satisfaire les besoins des marchés intérieurs. Cette situation a fait passer certains pays d’une position d’autosuffisance alimentaire relative à un statut d’importateur net de produits alimentaires, accentuant du coup leur vulnérabilité et les risques d’insécurité alimentaire.

Les crises vécues par l’Afrique de l’Ouest ont donc révélé que la libéralisation des échanges de produits agricoles, qu’elle se fasse sur injonction de la Banque mondiale ou à partir des règles de l’OMC, n’a pas rendu les marchés plus efficaces, ni en termes de sécurité alimentaire ni en termes de maitrise de la volatilité des prix. Bien au contraire, elle a renforcé les possibilités de spéculation. La libéralisation et le désengagement des États ont désorganisé et réduit d’une part l’équilibre des marchés agricoles ouest africains, en les rendant plus opaques et aux mains d’une minorité d’acteurs, et d’autre part la capacité des États et des communautés de producteurs à réguler ces marchés. […]

Réponses régionales aux crises alimentaires

Il convient de reconnaitre que la tendance à l’extraversion économique et alimentaire n’a jamais été une donnée figée et acceptée comme telle par les États et les institutions régionales d’Afrique de l’Ouest. De nombreuses initiatives nationales ou régionales ont en effet été entreprises au fil des années pour d’une part assurer la sécurité alimentaire et d’autre part faire face aux crises liées ou non aux conjonctures internationales et autres aléas climatiques. Certains pays ont mis en place des structures dédiées à la sécurité alimentaire, d’autres des stratégies de constitution de stocks alimentaires ou de systèmes d’alerte pour prévenir des crises au niveau national ou régional ; les initiatives à petite échelle, faiblement articulées et largement dépendantes des aides extérieures, n’ont toutefois pas la capacité de produire un impact significatif.

Au niveau régional, cependant, des initiatives plus fortes ont été conduites, avec notamment la création du Comité Inter-états de Lutte contre la Sécheresse au Sahel (CILSS) en 1973, suite à la grande sécheresse qui a frappé la région au début des années 70. Le CILSS anime un dispositif de veille sur la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest destiné à prévoir les récoltes, consolider les bilans alimentaires, suivre les prix et les marchés, identifier les zones à risque et informer plus généralement sur les mesures pour faire face aux différentes situations annuelles (de déficit ou d’excédent).

Mais alors que l’Afrique de l’Ouest évolue progressivement vers une intégration plus forte de ses marchés agricoles et alimentaires, c’est finalement la politique agricole commune de la CEDEAO, l’ECOWAP, qui semble être le cadre le plus approprié pour prendre en charge les défis de la sécurité alimentaires. Adopté en 2005, cette politique rejoint sur le terrain la politique agricole de l’UEMOA (PAU) mis en œuvre depuis 2002. Le premier objectif de la PAU est de réaliser la sécurité alimentaire, en réduisant la dépendance alimentaire et en renforçant le fonctionnement de marchés des produits agricoles. La CEDEAO opère quant à elle à un niveau plus vaste. En matière de sécurité alimentaire, sa politique fait référence, entre autres, aux filières prioritaires régionales comme les céréales (mil, sorgho, riz), les tubercules et à d’autres produits agro-alimentaires de base en Afrique de l’Ouest.

C’est donc en mutualisant leurs efforts que ces institutions régionales pourraient mieux prendre en charge les défis de la sécurité alimentaires, qu’ils soient liés à la disponibilité ou à l’accessibilité des produits alimentaires. L’Afrique de l’Ouest ne dispose pas de réserves suffisantes de produits alimentaires. Ses stocks nationaux dépendent fortement des aides extérieures provenant des États partenaires, des institutions internationales ou des ONG. Or ces réserves sont nécessaires pour stabiliser les prix et permettre un accès plus facile aux populations les plus pauvres et les plus vulnérables. De plus, les populations sont dépourvues de programmes qui rendraient possible l’existence d’un tissu social, soutenu par les États de façon durable et qui permettrait d’augmenter les capacités de résilience de la population face aux crises. Lors des dernières crises, le Ghana a fait figure de précurseur, par le biais de la distribution de coupons alimentaires à grande échelle. Aucun autre pays n’a instauré de « filets sociaux de sécurité » à l’échelle nationale. De nombreux projets pilotes existent mais la plupart sont à petite échelle. Les finances publiques des pays du Sahel ne leur permettent malheureusement pas de lancer de véritables politiques nationales de protection sociale, sans une aide substantielle provenant des bailleurs de fonds. (10) Une telle politique nécessite une forte volonté politique et une bonne compréhension du rôle positif que pourraient jouer de tels filets sociaux dans la réalisation de l’objectif de protéger les populations les plus vulnérables face aux risques de crise alimentaire. […]

1 Docteur en Études du Développement, coordonnateur de Programmes à Enda, et membre du Comité de Négociation de l’APE entre l’Union européenne et l’Afrique de l’Ouest
2 Volume 12, Numéro 4, Novembre 2011. Vous pouvez lire la version intégrale de l’article sur le site de l’ICTSD : http://ictsd.org/i/news/passerelles/119300/
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Paris, le vendredi 24 mai 2019