Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Afrique : Plaidoyer pour une nouvelle politique plaçant
l’Agriculture au cœur du Développement


Interview de Jacques Carles, délégué général du MOMA


Dans quelle mesure l’agriculture africaine peut-elle être le moteur de son développement ?

L’agriculture est la clé du développement économique et social de l’Afrique, tout comme elle impacte fortement l’environnement, la biodiversité et la santé publique. Considérer comme certains l’agriculture africaine comme un ensemble de productions agricoles, principalement d’exportation, est, à mon avis, situer le problème très en deçà de ce qu’il est. En Afrique, 70% de la population active travaille dans l’agriculture, contre 43% à l’échelle mondiale, et 4% en France. La productivité agricole y est mille fois inférieure à la productivité en France ou aux États-Unis. Paradoxe : seulement 2 à 4 % des budgets des pays africains sont consacrés à l’agriculture, alors que 10 à 20 % des PIB en dépendent. Et, l’aide au développement y est peu destinée.

Le résultat est un exode rural massif vers des villes qui deviennent des réservoirs d’immigration de plus en plus hypertrophiés.

L’Afrique est ainsi le continent où la croissance annuelle des bidonvilles est la plus rapide au monde parmi les régions pauvres: 5% par an contre 2 à 3% en moyenne dans les pays des autres continents.

Le problème fondamental de l’Afrique est donc d’assurer le développement de son agriculture, tant pour enclencher un processus de décollage économique que pour fixer sur ses territoires une population qui devient errante et sans espoir.

Si les négociations de Doha parviennent à leur terme le problème ne devrait-il pas être résolu ?

L’agriculture africaine est fragile parce que la grande majorité des pays d’Afrique subsaharienne est en situation de collapsus économique et social :
> 39 des 40 États sont en deçà du seuil d’autosuffisance alimentaire.
> 85 % des populations vivent avec moins de deux dollars par jour.
> Et, 67 % se situent en deçà du seuil de grande pauvreté.

Malheureusement, et souvent sous l’inspiration des politiques d’aides internationales, l’agriculture, contre toute logique, n’est pas la priorité. Les investissements se concentrent sur les productions énergétique et minière, l’éducation, les programmes de santé… Ce sont effectivement des problèmes fondamentaux. Mais tant que le substrat – l’agriculture vivrière permettant de subvenir aux besoins minimums de ces populations et de fournir des revenus aux deux tiers de celles-ci – ne sera pas construit, rien ne sera résolu.
Le Professeur Montagnier, d’ailleurs, qui fait partie du comité de parrainage du MOMA conduit des recherches sur l’effet des carences alimentaires en Afrique et attribue une part non négligeable des pathologies observées à la malnutrition.

Alors Doha ! Le cycle de Doha est surnommé le cycle du développement1 et tout le monde a fini par croire qu’un accord règlerait tout. C’est non seulement une illusion politique soigneusement entretenue par tous ceux qui ont besoin d’obtenir un blanc seing de leur opinion publique, c’est aussi un leurre économique et une tromperie à l’échelle mondiale. Les négociateurs s’appuient, en effet, sur les conclusions du modèle de la Banque mondiale qui affirme que plus la libéralisation sera avancée, en particulier dans le domaine agricole, plus le bien-être mondial s’accroîtra, notamment dans les pays pauvres. Or ce modèle est faux et ses conclusions sont erronées comme nous l’avons abondamment prouvé, à telle enseigne que la Banque Mondiale elle-même reconnaît depuis l’audit qu’elle a commandé fin 2006 la justesse de notre approche.

Ainsi une libéralisation sans régulation aggravera la situation des pays les plus pauvres, c'est-à-dire principalement de l’Afrique et elle finira de détruire ce qui reste de leur agriculture.

Mais comment pouvez-vous remettre aussi catégoriquement en question ce qui semble être partagé par la Communauté internationale ?

Nous avons observé finement le modèle de la Banque mondiale. Nous avons constaté – ce que beaucoup de personnes savaient – qu’il était construit sur des hypothèses extrêmement sommaires. En général, elles ont été posées à partir d’une vision industrielle de l’économie, en prenant très peu en compte les spécificités de l’agriculture. Ces spécificités constituent des points déjà très délicats à gérer pour les agricultures des pays développés. Elles le sont encore plus pour les agricultures des pays pauvres. Il s’agit tout d’abord de la volatilité des prix. Les prix des produits agricoles peuvent varier dans des proportions de un à trente (voire quarante) en fonction d’évolutions relativement faibles des stocks et des volumes de production. Ceci constitue un véritable danger pour les pays les plus pauvres. Des mécanismes de stabilisation ont existé. Mais ils n’ont pas suffi et ont parfois été détournés. L’Afrique, plus que l’Europe ou les États-Unis qui sont mieux protégés par leurs systèmes de préférence, a pris de plein fouet les variations erratiques des prix des produits agricoles. Dans ces conditions, il est impossible de faire des prévisions sur le long terme et difficilement concevable d’investir. Les économies agricoles africaines souffrent de cette volatilité mais également du manque d’investissement et donc d’infrastructures.

La libéralisation des échanges devrait quand même favoriser les pays les plus pauvres ?

L’idée d’une libéralisation a alors émergé, notamment à la Banque mondiale. Elle devrait permettre à ces pays de mieux exporter. C’est en réalité une simple vue de l’esprit. Les modèles ne prennent en effet pas en compte les accords préférentiels, notamment entre l’Union européenne et l’Afrique. Si on diminue les droits de douane, cela signifie que les produits du monde entier pourront entrer dans ces pays, souvent à des prix beaucoup plus bas que ceux de la production locale. La conséquence sera la disparition de pans entiers de l’agriculture, notamment vivrière alors qu’elle est protégée par les accords de Lomé.

Ces derniers doivent être démantelés au plus tard au 1er janvier 2008. Ils seront remplacés par ce qu’on appelle les accords de partenariat économique (APE). Ces accords, passés entre l’Union européenne et les grandes régions africaines, sont cependant en suspens car on sait que, s’ils étaient appliqués demain, ils incluraient un mécanisme de réciprocité qui n’existe pas dans les accords de Lomé. En effet, les pays Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) peuvent actuellement exporter sans réciprocité avec l’Union européenne. Ce ne sera plus le cas avec les APE. Pire, le démantèlement des droits de douane va faire baisser les recettes douanières de 70 à 80 % alors qu’elles constituent souvent le premier poste des ressources budgétaires.

Vous mesurez dès lors qu’entre l’ouverture des frontières à des produits moins chers et la quasi-disparition des droits de douane, l’Afrique risque de se trouver demain soumise à un cataclysme économique et social dont elle n’a vraiment pas besoin.

Ce panorama est assez catastrophiste. Comment faire en sorte que demain nous puissions construire une agriculture dans les pays d’Afrique qui serve de base au développement ?

Il n’y aura pas de développement en Afrique s’il n’y a pas une agriculture suffisamment puissante pour pouvoir créer un volant de capital à investir (permettant à d’autres activités de se développer). Ce fut en effet le modèle à peu près partout dans le monde. Il est illusoire de penser que l’Afrique pourra passer directement à une économie de consommation, industrielle et de services, sans satisfaire un minimum son autosuffisance alimentaire. De même, les conflits régionaux, les problématiques d’accès à l’eau, de protection de la biodiversité, d’érosion des sols… ne pourront être résolus tant que le développement de l’agriculture n’aura pas été amorcé , et il ne peut l’être qu’avec un minimum de protectionnisme sous réserve que celui soit coordonné au plan international.

L’abandon des préférences et des protectionnismes selon des schémas globaux qui ne prennent pas en compte la grande insuffisance des infrastructures et qui misent sur les bienfaits à terme du libéralisme sans régulation n’est pas une solution optimale pour ces pays. L’approche doit être beaucoup plus prudente et progressive. On n’impose pas à des organismes qui n’y sont pas préparés un entraînement physique de sportif de haut niveau. Il y a des étapes à franchir et la première d’entre elles est d’assurer un niveau de santé acceptable. Pour l’ensemble des pays les moins avancés (PMA), nous en sommes très loin aussi bien au sens propre qu’au sens économique du terme. Il faut donc procéder autrement en utilisant des instruments d’évaluation qui permettent de mesurer les difficultés et les dangers, et de prendre les bonnes mesures avec pragmatisme et réalisme. Et, il est évident que le développement de l’Agriculture est la priorité. C’est la philosophie du MOMA et je suis convaincu que c’est la seule valable pour le continent Africain.

1 Le cycle de Doha, lancé en novembre 2001 dans le cadre de l’OMC, vise à mettre en place un commerce mondial prenant en compte le développement des pays pauvres, notamment dans le domaine du commerce agricole. Les pays pauvres et émergents ont notamment demandé aux États riches de cesser de verser des subventions à leurs agricultures et d’abaisser leurs droits de douane. Les pays développés réclamaient des concessions en matière de services et de produits industriels. Au terme de cinq années de négociations, le cycle a été suspendu sine die, faute d’accord.
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Paris, le vendredi 24 mai 2019