Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

2009 : l’année de vérité pour le secteur du lait



Interview de J. Moreau,
directeur délégué d’ATLA



Dominique Lasserre : ATLA, l’association de la transformation laitière française, qui regroupe les deux fédérations d’industriels de la filière laitière française, la FNCL (fédération nationale des coopératives laitières) et la FNIL (fédération nationale de l’industrie laitière) s’interroge sur l’avenir des filières laitières françaises dans le contexte mondial actuel. Vous craignez même que l’heure de vérité ne sonne en 2009, pourquoi ?

Jehan Moreau : Contrairement aux experts qui prédisent une hausse des prix agricoles sur la base d’une offre en retrait et d’une demande en croissance, ATLA redoute effectivement que la chute des cours actuellement observée sur les marchés mondiaux laitiers, ne s’accentue dans les mois à venir. En effet, la Nouvelle Zélande est en train de faire baisser les cours mondiaux à des niveaux qui ne permettent plus à la filière française de survivre !

Nous allons, par ailleurs, très probablement connaître en 2009 des marchés excédentaires dans un contexte de marchés dérégulés. La question sera donc de savoir quelles seront les nations qui lâcheront les premières !

Théoriquement, ce sont toutes celles qui ont les coûts de production les plus élevés qui vont devoir arrêter de produire du lait ! Et donc avec les américains, les pays de l’Union européenne seraient les premiers touchés. Sauf que le gouvernement américain a conservé une politique agricole de soutien qui protégera leur filière laitière de toutes les difficultés financières. En revanche, les européens ne vont pas tenir le coup ! Les producteurs de lait européens même les plus compétitifs ne peuvent pas produire au prix d’un marché mondial miné par la pression à la baisse opérée par quelques grands acteurs !

Le point de retournement ne sera atteint que lorsque les effets dévastateurs de cette pression auront atteint un seuil, au-delà duquel la pénurie de production laitière mondiale mettra en danger l’approvisionnement de la planète.

DL. : Comment sommes-nous arrivés à cette situation ?

JM. : La libéralisation des échanges mondiaux a pour conséquence de faire « jouer dans la même cour » des producteurs laitiers qui ne disposent pas des mêmes atouts concurrentiels. Logiquement, les « petits » disparaissent au profit des plus « grands », excepté lorsque les premiers disposent de soutiens protecteurs.

Nous assistons actuellement à la confrontation de trois modèles de production dont la coexistence est impossible sans une politique de régulation adaptée.

    Le modèle monopolistique, type néozélandais, qui est organisé autour d’un monopole coopératif, Fonterra, qui bénéficie, en outre, d’une rente de situation sur des marchés bien valorisés, tel que celui de l’Union européenne.

    Ainsi, 80 000 tonnes de contingent sont attribuées pour les exportations néozélandaises de produits laitiers dans l’UE aux cours du marché européen qui demeurent supérieurs aux cours du marché mondial. Ce dispositif qui donne à la Nouvelle Zélande une véritable rente de situation, existe depuis l’entrée du Royaume-Uni dans l’UE.

    Le modèle hyper-administré type américain, qui subventionne les producteurs et régule les prix, à travers des classes de produit : lait de consommation, produit frais et glaces, fromages et enfin poudre de lait écrémé. Mais la contrepartie est le niveau élevé des prix payés par les consommateurs américains.

    Le Canada a mis en place un dispositif qui se rapproche quelque peu de celui des Etats-Unis, au sens où il associe à un monopole de collecte du lait un subventionnement des éleveurs par les consommateurs à travers le prix des produits laitiers.

    Le modèle « entre-deux » de l’Union européenne, qui doit faire face à la concurrence exercée par les deux premiers modèles, présente une atomisation de l’offre et ne bénéficie quasiment plus des outils de régulation de l’ancienne PAC. Il cumule, pour ainsi dire, des inconvénients non soutenables face à ses concurrents, qui, eux, ne sont pas prêts de faire évoluer leurs modèles.
C’est la raison pour laquelle il est essentiel de comprendre que la libéralisation des échanges doit prendre en compte les schémas d’organisation des filières pour ne pas mettre en péril des milliers d’emplois, mais aussi la sécurité alimentaire.

On voit donc bien que la conjoncture telle qu’elle se profile pour 2009, associée aux fondamentaux structurels des acteurs présents sur le marché mondial, n’augure rien de bon pour les exploitants européens.

DL. : Finalement 2009 risque-t-elle d’être pour le secteur agricole, une année aussi instable et perturbée que les années 2007 et 2008 ?

JM. : 2007 et 2008 ont rappelé au monde que les marchés agricoles étaient par essence très volatils, ce qui pouvait conduire à des crises alimentaires dramatiques.

2009 devrait être une année de vérité pour la durabilité de la production laitière européenne ! Les responsables politiques de l’UE devront alors prendre officiellement position sur leur volonté de conserver ou non une production laitière forte en Europe. Et si tel est le cas, ils devront définir des outils de régulation adaptés.

Enfin, il sera essentiel de reconnaître que :

    l’évolution actuelle n’apporte aucune réponse aux problèmes d’approvisionnement alimentaire des pays pauvres.

    et, que par ailleurs, on est en train de labelliser un modèle de concentration mondiale de la production agricole ce qui, après la dépendance énergétique, ouvre la voie à de futurs conflits liés à l’alimentation.
DL. : Dans ce contexte, comment peut-on envisager une issue équitable pour tous les acteurs du conflit sur le prix du lait payé aux producteurs français ?

JM. : En effet, face à cette situation mondiale, vous comprenez donc bien que le prix actuel du lait en France n’est absolument plus soutenable, et ce, aussi bien pour les industriels-transformateurs, que pour les producteurs eux-mêmes !

Pourtant le secteur laitier français connaît actuellement une véritable révolution structurelle dans la perspective de devenir plus concurrentiel.

Le problème est que nous devons, dans le même temps, faire face à la suppression des outils européens de régulation qui amortissaient la volatilité des prix, qui, selon les prévisions, devrait s’accentuer encore au fur et à mesure de la libéralisation des marchés agricoles (cf. simulations du modèle momagri).

Or, il est aberrant de constater que le marché mondial des produits laitiers qui ne représente que 6 à 7% de la production totale, oriente les prix intérieurs et détienne le « droit de vie ou de mort » de nos exploitations !

La situation n’est pas nouvelle puisque les mêmes causes ont déjà produit les mêmes effets sur les exploitations africaines, par exemple.

Et c’est la raison pour laquelle nous souhaitons nous associer à la réflexion du momagri en direction d’une régulation des prix via un ensemble d’outils, dont la définition de prix d’équilibre par grandes zones homogènes.

Par Dominique Lasserre, conseiller de momagri
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Paris, le vendredi 24 mai 2019