Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

Claude Bébéar
Témoignage


« Un rêve fou : une régulation financière intelligente »



Claude Bébéar, Président d'honneur du Groupe AXA, Président et fondateur de l'Institut Montaigne,


Entretien pour ParisTech Review


Accroître la transparence et la régulation des marchés financiers, notamment des matières premières agricoles, s’impose en impératif pour plus en plus d’Etats et d’institutions. Dernièrement, le Conseil fédéral suisse a publié un rapport sur la régulation du secteur suisse des matières premières. Par ailleurs, un nouveau cadre réglementaire pour le secteur bancaire, les accords de Bâle III, entrera en vigueur en 2014 et vise à accroître le ratio des fonds propres détenu par les institutions bancaires, et valide l'idée d'une surveillance accrue des marchés des dérivés négociés de gré à gré.

Nous vous recommandons la lecture de cet entretien1 de Claude Bébéar, Président d’honneur du Groupe AXA ainsi que Président et fondateur de l’Institut Montaigne, accordé au ParisTech Review, et dont nous reproduisons ici des extraits.

Dans cet entretien, Claude Bébéar expose la difficulté de mettre en place une réglementation efficiente dans un contexte de globalisation alors que les régulateurs paraissent selon lui déconnectés des réalités des marchés.

Pour réguler la spéculation excessive sur le marché des matières premières agricoles, de manière à en limiter les effets néfastes tout en conservant l’intérêt qu’elle procure en termes de transferts de risque et d’apport de liquidités, il faut se prémunir de l’obsession normative et prendre conscience des défaillances structurelles de ces marchés.

Momagri est convaincu qu'une régulation intelligente des marchés est la base essentielle du développement, de la croissance et de la sécurité alimentaire. Le temps est ainsi venu de proposer des systèmes de régulation qui permettent de corriger les excès du marché et d’accroître les bienfaits liés à une libéralisation des échanges internationaux.

La rédaction de momagri




Depuis 2008 et la chute de Lehman Brothers, des efforts ont été entrepris dans le monde pour mieux encadrer la finance, pour réduire les effets de levier et augmenter les fonds propres des institutions financières, mais tout cela sans véritable cohésion, avec des différences considérables selon les pays. En particulier, l'application de la nouvelle réglementation prudentielle bancaire de 2012, Bâle III, est reportée sine die par les Etats-Unis. Alors, retour à la case départ pour la finance mondiale ?


Où en sommes-nous dans le mouvement de régulation de la finance ?

Il est important de rappeler avant toute chose que l’ampleur de la crise financière que nous avons connue à partir de 2008 justifiait un renforcement de la régulation financière. Des avancées significatives ont été obtenues : meilleure adéquation des pondérations en capital par rapport aux risques pris par les institutions financières, amélioration du système de supervision en Europe, etc.

Mais, la finance étant devenue totalement internationale, la réglementation est extrêmement difficile à concevoir et surtout à appliquer si elle n’est pas totalement mondiale. Or créer une réglementation financière réellement mondiale relève de l’impossible. La nouvelle norme bancaire, dite Bâle III, en offre un exemple. Les Américains ont annoncé qu’ils ne l’appliqueraient pas dans un avenir prévisible. Dans ces conditions, si une banque accepte de se mettre sous les contraintes de Bâle III, elle se placera dans une situation concurrentielle défavorable face aux banques américaines. Un problème analogue est en train de se profiler pour la nouvelle réglementation des assurances, Solvabilité II.


Si les banques américaines n’appliquent pas Bâle III, en tireront-elles vraiment un avantage ou inspireront-elles au contraire de la méfiance aux acteurs économiques ?

Ce n’est pas être cynique que d’affirmer qu’elles en retireront un avantage considérable. Dans le monde actuel, ce qui compte, c’est la valeur pour l’actionnaire. Les acteurs de la finance jugent en général que les régulateurs prennent des précautions superfétatoires et excessives. Des banques moins capitalisées conviendront donc parfaitement aux investisseurs et aux emprunteurs. La vertu ne paiera pas, parce que cette vertu est mal évaluée et mal formulée par des régulateurs qui ne sont pas compétents.


Si le régulateur est incompétent, quel est le moteur moyen d’assurer la stabilité du système financier ?

Les régulateurs sont des comptables qui n’ont pas le sens du dynamisme des organisations et des entreprises. Ils ont une vue trop statique et superficielle. Telle entreprise faiblement capitalisée peut parfaitement posséder un potentiel humain et de marketing très élevé, alors qu’une autre, bien capitalisée au regard des normes prudentielles, s’effondrera en raison d’une mauvaise stratégie. Les régulateurs ne prennent en compte, au fond, que la capitalisation apparente. Ce qui compte, c’est la capitalisation réelle, les forces vives, le potentiel. L’investisseur est mieux affuté. Il sait découvrir et analyser, en fonction de la durée prévue de son investissement, les caractéristiques de l’entreprise qui comptent pour lui. Et puis les régulateurs ne peuvent pas réussir à contenir les aléas car ils se fondent sur des hypothèses pour le moins discutables, dont la validité n’est pas constante dans le temps. L’environnement peut changer brutalement et rendre ces hypothèses caduques.


Faut-il rétablir une sorte de Glass-Steagall Act, la loi américaine qui avait institué en 1933 l’incompatibilité, au sein d’un même établissement, entre le métier de banque de dépôt et celui de banque d’investissement ?

Séparer l’activité de crédit « classique » et les activités plus spéculatives, c’est une bonne idée qui va dans le sens de plus de sécurité. Mais là encore, s’il n’existe pas une réglementation uniforme à travers le monde, la concurrence s’en trouvera terriblement faussée. On ira dans les pays les plus complaisants pour réaliser telle ou telle opération.

Avant d’entrer dans le détail des mesures à prendre, il faut identifier la source du mal. L’ennemi fondamental de l’économie, c’est la spéculation. Or, toutes les règles actuelles de comptabilité sont court-termistes et favorisent donc la spéculation.


Mieux vaut une régulation imparfaite que pas de régulation du tout, non ?

Malheureusement, le régulateur protège toujours le système contre la crise précédente. C’est le syndrome de la ligne Maginot. Aux États-Unis, à la fin des années 80, nous avons vécu la crise des junk bonds (obligations « pourries ») mélangée à une crise immobilière. Soudain, les compagnies d’assurance ont été obligées par le régulateur, sous prétexte qu’elles investissent sur le long terme, de réduire brutalement de 30 % la valeur estimée de leurs actions et de leurs immeubles. Conséquence : nous avons cessé d’acheter des immeubles et des actions. Cette décision a fait décoller les fonds de placement qui, eux, se sont mis à acheter à tour de bras les immeubles et les actions délaissés par les assureurs. Les fonds étaient autorisés à faire du « mark to market » car ils avaient en face d’eux des spéculateurs de court terme. Voilà un cas où le régulateur a largement contribué à la crise suivante car il a mis actions et immeubles dans les mains des spéculateurs, alors que les assureurs auraient apporté à ces classes d’actifs une bien plus grande stabilité. Sous prétexte de contenir le danger spéculatif, le régulateur a remplacé des investisseurs avisés et prudents par des… spéculateurs.


Il a donc créé la crise suivante, celle des années 2000 ?

La crise financière de 2008 est due à une régulation financière aux logiques incohérentes et contradictoires qui a multiplié les erreurs en excluant de son champ les marchés les plus risqués qui se développaient sur des espaces de non régulation, en contournement de la régulation mise en place. Les accords de Bâle avaient pour objet de mettre en place des régulations prudentielles pour l’activité des banques en permettant de mieux contrôler les risques. Par la titrisation, les banques ont prétendu éliminer ce risque en le disséminant dans les marchés financiers non régulés, auprès d’opérateurs non régulés.

Les banques ont repris le risque en finançant les opérateurs non régulés et les opérations non régulées avec de très forts effets de levier à plusieurs niveaux. Le risque est ainsi devenu trop complexe pour une véritable évaluation, et il a perdu toute traçabilité. Il s’est ainsi concentré et a été réintégré dans l’activité des banques. Le régulateur a laissé masquer ces risques en permettant les produits structurés (SIV, structured investment vehicle).


Il serait donc impossible d’organiser la finance mondiale ?

Aujourd’hui, le véritable risque est celui d’un excès de régulation inadaptée, conséquence de réponses législatives épidermiques à la crise. Noyer les établissements financiers sous une montagne de procédures inutiles et coûteuses n’éloignera pas le danger et n’aboutira qu’à restreindre le crédit. Il n’y a pas de martingale miraculeuse et définitive. Il faut que la régulation évolue et calibre son action à l’aune des situations. Au cas par cas. Quand le contexte est agité, il faut prendre des marges de précaution beaucoup plus importantes, or la régulation officielle ne reflète pas cette indispensable souplesse.


Si on supprime la supervision, le système financier est-il capable de s’autoréguler ?

Il faut des règles de bon sens mais il faut se méfier de la sécurité trompeuse qu’apporte l’obsession normative. L’enjeu est de gérer les bulles sans brider la croissance. Une entreprise « globale » qui possède des actifs et des passifs dans tous les pays, dont certains sont développés, d’autres émergents, d’autres en développement, comment peut-elle organiser sa comptabilité mondiale ?

Le régulateur a tendance, après chaque crise, à imposer des normes nouvelles qui aboutissent à créer la crise suivante. Peut-on déjà, en 2013, imaginer ce que sera la prochaine crise ?

La crise des « subprime », qui a résulté au fond de la décision du président Clinton, dans les années 90, de permettre à chaque Américain d’acheter une maison, a éclaté dix ans plus tard quand le marché immobilier, adossé à des produits financiers toxiques, s’est effondré. Le monde s’est donc retrouvé avec à la fois des sommes énormes d’argent qui ne pouvaient plus s’investir dans ces produits interdits et des taux d’intérêts ramenés à des niveaux très faibles par les autorités financières pour favoriser la relance. Ce sont les conditions idéales pour que fleurisse l’irresponsabilité. Les acteurs n’ont plus de risque monétaire, ils vont donc chercher ailleurs ce risque et les rendements associés. C’est ainsi que depuis 2008, sont apparues ici et là des bulles immobilières, qui tôt ou tard éclateront. Comme l’argent se déplace sans contrainte, quand on tente de juguler une crise dans un pays, on crée les conditions pour qu’elle éclate dans un autre. C’est le paradoxe de la régulation.

Donc, puisqu’il est impossible d’éviter les crises, il faut les accompagner ?

Le rêve de tous les économistes, c’est de trouver l’instrument permettant de contourner toutes les crises. Mais c’est une idée folle. La seule méthode raisonnable, c’est d’anticiper les crises, quand on commence à en déceler les premiers signes. Modifier tout de suite les règles pour dégonfler la bulle naissante, au lieu de croire que l’on peut empêcher la bulle de se former. Mais la vérité, c’est que les crises sont inévitables.


1 http://www.paristechreview.com/2013/03/14/reve-regulation-financiere/
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Paris, le vendredi 24 mai 2019