Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Henri Nallet, ancien ministre de l’Agriculture
Témoignage

« Tirerons-nous les leçons des crises alimentaires ? »



Henri Nallet,
ancien ministre de l’Agriculture


Dans son dernier ouvrage « L’Europe gardera-t-elle ses paysans ? », Henri Nallet, ancien ministre de l'Agriculture du gouvernement Rocard, posait la question de l’avenir de l’agriculture européenne face au démantèlement programmé de la PAC1.

Aujourd’hui, au-delà des frontières de l’Europe, ce sont également de nouvelles crises alimentaires qui se profilent à l’horizon : les prix alimentaires flambent, les marchés agricoles sont de plus en plus volatils, et agriculteurs comme consommateurs doivent faire face à cette nouvelle donne dans un contexte de démantèlement des mécanismes de régulation.

Face à cela, de nouvelles questions se posent : avec quels autres pays l’Europe peut-elle trouver des solutions pour l’avenir ? Les Etats doivent-ils être les seuls à participer au débat, ou le monde agricole n’a-t-il pas également toute sa place ?

Ce sont ces questions-là qu’Henri Nallet, expert agricole au regard particulièrement expérimenté, énonce dans sa nouvelle note « Tirerons-nous les leçons des crises alimentaires ? » publiée par la Fondation Jaurès2, et dont nous vous publions un extrait ci-dessous.

La rédaction de momagri



La « crise alimentaire » de 2007-2008, provoquée par la brusque envolée du prix des céréales et du riz, trouvait son origine dans la conjonction de plusieurs facteurs. Certains ont pu penser alors que cette situation, certes déplorable, resterait exceptionnelle et n’avait que peu de chances de se reproduire. Notamment les tenants de la libéralisation toujours plus complète des marchés agricoles pour lesquels cet « accident » ne remettait pas en cause leurs analyses et leurs préconisations.

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour assister à un nouveau dérèglement du marché des céréales. Une sécheresse en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan (phénomène, rappelons-le, appelé à se répéter…), les incendies qui ont ravagé une partie de la Russie ont provoqué une diminution de la récolte de 30 % et conduit les autorités à instaurer l’embargo sur les exportations de céréales. Les vautours des marchés ont flairé l’aubaine et, en un mois, le prix du blé a augmenté de 70 %... Les producteurs, qui avaient connu des prix très déprimés en 2009 et 2010 ne s’en plaindront pas, mais j’en connais qui avaient vendu leur récolte à terme au prix du mois de mai.

La question n’est donc plus de savoir si les crises de marché du type de celle que nous avons connue en 2007-2008 font partie durablement de l’environnement des producteurs, mais bien plutôt combien de temps résisteront encore à l’instabilité des marchés et aux effets de la spéculation financière sur les cours des matières premières les producteurs dont les exploitations restent de taille modeste telles qu’on en rencontre encore en Europe de l’Ouest.

Car, et les informations que peuvent donner les centres de comptabilité l’attestent, à chaque « coup de torchon », à chaque mouvement de yo-yo, il y a de la casse, et souvent dans des exploitations bien équipées et bien gérées. Il est faux de penser, comme nous l’affirmait naguère un haut fonctionnaire de la Commission, que « le marché élimine les producteurs les moins productifs »… Ce sont parfois les meilleurs, en phase de modernisation et d’équipement, à la trésorerie tendue, qui doivent mettre la clé sous la porte parce qu’une brutale diminution de recette de 30 ou 40 % n’est pas supportable par l’entreprise quel que soit, par ailleurs, le niveau des aides découplées reçues.

Cette nouvelle crise de marché n’aura peut être pas l’ampleur de celle de 2007-2008 car, entre temps, les stocks se sont reconstitués et à peu près 200 millions de tonnes de blé sont disponibles dans les silos. Mais la répétition devrait, cette fois, inquiéter sérieusement les responsables politiques de la planète et, au premier chef, les dirigeants européens. Nous ne sommes pas face à un « accident ». Les marchés agricoles mondiaux sont entrés dans une phase durable de grande instabilité qui ne peut qu’être aggravée par les masses considérables de liquidités libérées d’autres lieux de spéculation par la crise financière que nous vivons.

Tout est lié, et les marchés agricoles sont, eux aussi, dans la tourmente. Et tant que le monde ne sera pas sorti de la crise où il s’enfonce, les marchés agricoles pourraient encore provoquer bien des dégâts humains au Sud, mais aussi au Nord.

[…]

Et le reste ? La régulation des marchés, la lutte contre la spéculation sur les biens alimentaires, les rapports Nord-Sud dans les échanges, la gouvernance mondiale des agricultures, l’organisation de grandes zones commerciales régionales ? Toutes ces questions qui, depuis trois ou quatre ans, occupent l’esprit des responsables professionnels et des responsables politiques qui ne se satisfont pas du désordre ravageur que la libéralisation des marchés a suscité ? Les Européens, au cours de leur prochaine négociation, vont-ils les aborder, faire valoir un point de vue, imaginer et proposer des solutions ? Sur ces sujets, il est vrai que les Européens seuls ne peuvent rien. C’est avec les Etats-Unis, le Brésil, l’Inde, la Chine que les grandes questions alimentaires se négocieront.

Le président Sarkozy veut mettre à l’ordre du jour du G20 la question de la régulation des marchés agricoles. Il a raison. C’est bien à ce niveau qu’il faut en débattre. Et si le G20 ouvrait des perspectives à des formes réelles de régulation de la production agricole mondiale, les débats européens à propos de la réforme de la PAC s’en trouveraient profondément et heureusement modifiés. Le président français aura-t-il des alliés, notamment parmi les pays émergents, pour bousculer ceux qui profitent du désordre actuel et faire entendre, sur le sujet, un point de vue raisonnable ?

Rien ne l’assure, mais, on le voit, il s’ouvre une période où les questions de la sécurité alimentaire et de la place des paysanneries dans la mondialisation vont être débattues par les dirigeants politiques et les médias. Il serait souhaitable et utile qu’à cette occasion on entende et on écoute davantage ce que les agriculteurs du Sud et du Nord ont à nous dire.


1 Cf article momagri du 06/12/10 : http://momagri.org/FR/tribunes/L-Europe-gardera-t-elle-ses-paysans-_802.html
2 La Fondation Jean Jaurès est la plus ancienne et la plus importante fondation politique française. Créée et présidée par Pierre Mauroy, elle porte les valeurs du socialisme démocratique.
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Paris, le vendredi 24 mai 2019