Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

« Les marchés à terme n’ont pas la prétention de venir remplacer
les aides de l’Union européenne »



Interview de Jean-Loïc Bégué Turon,
Responsable des marchés dérivés chez InVivo


Avec 283 coopératives sociétaires, InVivo est le premier groupe coopératif agricole français d’achats de vente et de services dans l’univers agricole. InVivo est organisé autour de quatre pôles d’activités : semences et agrofourniture végétales, stockage et marchés des grains, nutrition et santé animales, distribution et services. Il fait partie des membres fondateurs de momagri.

Jean Loïc BEGUE TURON est le responsable des marchés dérivés chez InVivo. Son département apporte un service complet aux coopératives qui souhaitent utiliser les marchés à terme pour couvrir leurs opérations physiques et propose des prestations de conseils et de formations pour les aider à gérer la couverture du risque de prix et de mise en marché.

Dans une interview qu’il a accepté de nous donner, il souligne les avantages et inconvénients des marchés à terme, tout en insistant sur le fait qu’ils ne permettent pas de stabiliser les prix des matières premières agricoles sur les marchés internationaux, ni de lutter contre un prix durablement bas. Ainsi, contrairement à ce que pensent certains, les marchés à terme ne peuvent se substituer à une politique publique réparatrice.

Par Paul Montfort, chargé d’études de momagrii


1/ Quels sont les apports du marché à terme pour les exploitations agricoles françaises ?

Depuis trois ans, le monde agricole des grandes cultures est confronté à une véritable révolution copernicienne. Pendant des années, les prix payés aux producteurs ont connu une relative stabilité grâce à la PAC, ils variaient rarement de plus de 20 €/t sur une campagne (à l’exception notable de la campagne de 2003 qui fut marquée par une grande sécheresse et une variation de 60 €/t) et naviguaient globalement entre 100 et 140 €/t. La campagne 2007 a marqué un tournant dans l’évolution des cours des matières premières agricoles. Ces derniers ont subi une augmentation importante de la volatilité et de fortes amplitudes de variations. Dorénavant, au cours d’une campagne, les prix peuvent varier de plus de 150 €/t, et, sur une journée, il n’est pas rare d’observer des variations de 10 €/t, un phénomène inimaginable il y a encore trois ans ! Ce nouveau contexte de marché a pris de court la filière agricole dans son ensemble.

Le récent changement du contexte de marché bouleverse le monde agricole. Aux nombreuses problématiques d’un agriculteur (production, recherche de débouchés, respect de l’environnement…), il faut désormais ajouter la gestion du risque de prix et sa volatilité. Cette dernière s’avère fondamentale au regard des variations de cours qui peuvent apparaitre sur une campagne et altérer la marge d’exploitation. En outre, les variations observées sur le marché européen du blé ne sont pas anormales depuis trois ans au regard de ce qui se passe sur les marchés américains depuis cinquante ans.

Les marchés à terme permettent théoriquement à l’ensemble des acteurs de la filière de relever le défi de la maitrise de la volatilité en gérant de manière totalement indépendante le flux physique et la fixation du prix. Ainsi, la filière agricole s’est financiarisée en ce sens que la fixation du prix n’est plus concomitante à l’établissement du contrat physique. L’engagement d’échanger la marchandise est pris longtemps à l’avance et chaque contrepartie garde la possibilité de gérer la fixation de son prix indépendamment de l’autre en opérant sur le marché à terme.

Les réformes issues du bilan de santé de la PAC vont amplifier la nécessité d’avoir recours aux outils proposés par les marchés à terme. Avec la suppression progressive des prix d’intervention, les agriculteurs vont se trouver face au marché sans la sécurité d’un prix minimum garanti. Les marchés à terme peuvent leur permettre d’arbitrer leur assolement avant les semis et de couvrir leur prix de revient au fur et à mesure que celui-ci se dessine au cours de la campagne avec les investissements que les agriculteurs opèrent (intrants etc…). Des outils tels que les « futures » et les options peuvent être directement souscrits par un agriculteur, mais ils nécessitent un investissement indispensable en formation, en recherche d’information et temps passé pour étudier les marchés.

Ainsi le développement des marchés à terme s’accompagne d’une plus grande transparence des prix puisque tout le monde connait la valeur de l’indice de référence, mais aussi d’une complexification de la mise en marché dans un contexte d’augmentation de la volatilité. Si tous les agriculteurs de demain ne seront pas des « agri managers » experts des marchés à terme, il n’en demeure pas moins qu’ils seront plus informés et mieux formés. L’augmentation du niveau de compétence et d’exigence de ces derniers constitue un véritable défi et donc une opportunité pour les coopératives qui sauront professionnaliser leurs offres de gestion du risque de prix. Les coopératives devront ainsi être plus performantes pour leurs offres de gestion déléguée telles que le prix de campagne et pour accompagner leurs adhérents adeptes de la gestion libre et des marchés à terme.

2 / Est-ce une bonne idée de créer un marché à terme des produits laitiers, comme l’a proposé le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire ?

La création de contrats à terme sur le lait (trois nouveaux contrats : la poudre de lait, le beurre industriel et le lactosérum prévu pour mi-2010) peut être utile à la filière, mais leur réussite est encore loin d’être assurée. Les exemples d’échec de contrat ne sont pas rares : le premier contrat blé d’Euronext, contrat sur les vins de Bordeaux (Winefex), le contrat Tournesol… Pour assurer la réussite d’un marché à terme agricole, il est indispensable que l’ensemble des acteurs de la filière soit en accord avec le projet et plus particulièrement les acteurs dominants. Ces derniers sont souvent des industriels ou des transformateurs qui, dans le but de sécuriser leurs flux d’approvisionnement de nombreux mois à l’avance, acceptent une fixation du prix faite de façon indépendante par chaque contrepartie sur le marché à terme.

Cette condition d’engagement de la filière est nécessaire pour voir les financiers s’intéresser au marché et apporter la liquidité également essentielle au fonctionnement de tout marché à terme.

Aux Etats-Unis où il y a une longue tradition de marché à terme, si le contrat lait se porte bien, celui du beurre reste à la traine et a des difficultés à attirer les investisseurs.

En France, malgré la volonté politique du gouvernement qui cherche à favoriser la transparence des prix et tout mettre en œuvre pour sortir de l’impasse, il n’y a aucune garantie de succès alors que la filière laitière semble contrôlée par un nombre limité d’intervenants.

Rappelons que les marchés à terme ne permettent pas de lutter contre un prix durablement bas. Contrairement aux espérances des néophytes, ils ne font pas automatiquement remonter les cours. Ils offrent des outils de gestion du risque de prix, mais ils n’ont pas la prétention de venir remplacer toutes les aides de l’Union européenne.

3 / Dans un environnement marqué par une forte volatilité des prix, les marchés à terme sont-ils un moyen de stabiliser les prix au niveau international ?

Le débat ne cesse d’opposer les partisans du « tout marché » et ceux du « tout état ». Les premiers garantissant que les marchés à terme permettent de stabiliser les prix, les seconds affirmant qu’ils sont responsables de la volatilité des cours. Par nature, les marchés agricoles sont instables. La stabilité observée entre le milieu des années 80 et 2007 en Europe et aux Etats-Unis était totalement artificielle, elle résultait d’une surproduction chronique et les cours étaient maintenus grâce aux subventions, mais à quel prix…

Les marchés à terme ne vont pas permettre de diminuer cette instabilité, mais l’information qu’ils apportent peut amener les agriculteurs à modifier leurs assolements en fonction du niveau des prix.

Les marchés à terme contribuent à une plus grande transparence du marché, ce qui s’avérera bénéfique à long terme. Toutefois, le développement des marchés à terme s’effectue également avec l’arrivée de nombreux financiers. Ces derniers provoquent un triple impact. Les gestionnaires indiciels investissent à long terme sur les marchés à terme et créent ainsi un biais haussier sur les cours en fonction de leurs disponibilités. Les spéculateurs qui ne surveillent que leur ratio de « rendement-risque » suivent une logique opportuniste. Ainsi en achetant ou en vendant à découvert en fonction de la tendance, ils rentrent et sortent du marché en fournissant de la liquidité mais en contribuant aussi à l’augmentation de la volatilité des cours. Enfin, le phénomène de financiarisation des marchés agricoles y compris la pratique de la déconnexion entre l’engagement de livraison de la marchandise et la fixation des prix contribuent également à un phénomène de déconnexion troublant entre le marché physique et les marchés à terme. Ainsi, il apparait inexact de supposer que le développement des marchés à terme va permettre de stabiliser les prix au niveau international.

4 / Quel rôle les marchés d’options jouent-ils ? Est-ce que leur importance en termes de volume a eu tendance à s’accroître depuis quelques années ou pas, et pourquoi ?

Sur le Matif, le volume des options explose ; pour le contrat blé, le volume journalier d’option a progressé de plus de 180% en un an ! Les positions ouvertes sur option sont dorénavant plus importantes que les positions ouvertes sur future. A l’inverse sur le CBOT, le ratio position ouverte option sur position ouverte future est légèrement inférieur à un.

Ainsi, les marchés d’options, compte tenu de leur développement, jouent un rôle déterminant sur les variations de cours à court terme. C’est par ce biais que les financiers sont arrivés sur le marché européen. Ils sont dans la quasi-totalité des transactions les contreparties des opérateurs du monde agricole. En gérant leurs portefeuilles, ils contribuent souvent à augmenter fortement la volatilité sur une séance de transactions. Les traders d’options font clairement partie de la famille des spéculateurs. Mais plus qu’une tendance claire à la hausse ou à la baisse, ils prennent des positions sur la volatilité. Par suite s’ils sont acheteurs des options, ils parient sur une configuration de marché avec des « hausses puis baisses ou baisses puis hausses » à la fois significatives et multiples.

5 / Aujourd’hui, plusieurs rapports ont mis en avant la nécessité d’encadrer les marchés à terme, comme celui du Sénat des Etats-Unis. Qu’en pensez-vous ? Parmi les préconisations avancées, quelles sont les plus pertinentes ?

En effet, tant aux Etats-Unis qu’en Europe la tentation est grande de « moraliser » les marchés financiers. La principale mesure à l’étude du côté américain est la diminution des limites d’emprise pour les financiers qui n’investissent pas pour faire de la couverture mais pour spéculer ou faire de la gestion indicielle. De l’autre côté de l’Atlantique, la Commission européenne et la BCE réfléchissent à des mesures similaires. Mais il faut faire attention à ne pas faire fuir les investisseurs financiers, nous avons besoin d’eux pour préserver la liquidité du marché. Le remède pourrait s’avérer plus nuisible que le mal. La Commission européenne veut également mettre en place un système de reporting des positions prises sur les marchés à terme selon la catégorie des intervenants (investisseurs sur indices, spéculateurs financiers, hedgers…) à l’image de ce que fournit la CFTC (Commodity Futures Trading Commission, organe de régulation américain). Cette proposition est très intéressante pour améliorer la transparence des marchés. Elle va permettre, si elle est adoptée, de mieux anticiper les évolutions de marché en connaissant les positions de chaque groupe d’opérateur. Car selon qu’une position soit prise par un certain type d’investisseur ou un autre, sa gestion et son aversion au risque seront différentes. Par exemple, les spéculateurs financiers vont suivre la tendance à court terme et retourner leur position rapidement en cas de perte ou profiter de la volatilité lorsqu’il s’agit de traders sur les options. A l’inverse, les investisseurs sur indice jouent une diversification de leurs allocations sur du long terme et ne vont pas réagir à des changements de tendance de cours des matières premières agricoles mais plus à des perturbations sur les marchés corrélés tel que le pétrole et les indices financiers. Actuellement, il est intéressant de voir sur le CBOT l’impressionnante position longue des investisseurs sur indice ; ils se couvrent d’une inflation menaçante dans les mois à venir faisant suite à la reprise économique. Ils soutiennent très nettement les cours.
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Paris, le vendredi 31 octobre 2014