Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

« Les Télécommunications et l’Agriculture face à des enjeux communs ? »



Entretien avec Michel Feneyrol
Ancien membre de l’ARCEP
Parrain du MOMA


Le récent discours de madame Fischer Boel, Commissaire européen à l’Agriculture, selon lequel les agriculteurs européens seraient contraints demain de trouver un second job pour vivre, présente, au-delà de toutes polémiques pourtant légitimes, le mérite de poser la question de la rémunération du travail.

Mais le courage voudrait que l’on pose également celle du prix, car la déclaration de madame Fischer Boel, en reconnaissant officiellement le fait qu’être agriculteur ne permet plus de « nourrir » sa propre famille, institutionnalise également les niveaux très bas des prix agricoles qui ne couvrent même plus les coûts de production.

Ce débat autour du prix n’est en réalité pas propre aux agriculteurs, et se pose pour d’autres métiers. La presse et Internet, sont parmi les premiers à avoir été touchés par « le syndrome de la gratuité du prix » qui normalise dans l’esprit du citoyen le droit de consommer sans payer.

Demain, d’autres secteurs économiques seront touchés si les responsables politiques laissent s’installer dans nos sociétés des rémunérations qui n’en sont pas ! Si le débat sur ce que doit être une rémunération a toujours existé et existera toujours, institutionnaliser la non rémunération d’un métier aussi stratégique que celui de nourrir les hommes, laissent augurer de bien sombres avenirs pour les autres métiers !

Michel Feneyrol, membre de l’Autorité de régulation des télécommunications jusqu’au 31 décembre dernier, est devenu parrain du MOMA car, selon lui, ces deux secteurs d’apparence très différente, connaissent néanmoins des destins qui pourraient bien se croiser un jour !

Le MOMA tient à remercier Monsieur Feneyrol pour l’expertise qu’il lui apporte et l’interview qu’il nous a accordée.

I - Vous êtes un des sept membres du Collège de l’Autorité de Régulation des Communications électroniques et des Postes et vous avez accepté de parrainer le MOMA.
Pourquoi et quels parallèles faites-vous entre ces secteurs et celui de l’agriculture ?

A première vue, les télécommunications et l’agriculture sont deux secteurs économiques que tout oppose. Les télécommunications produisent des services immatériels, alors que l’agriculture produit des biens. La première activité est fortement capitalistique et se caractérise par une faible intensité en main-d’œuvre. Par comparaison, la seconde faiblement capitaliste, nécessite une main d’œuvre abondante.

Néanmoins, l’agriculture comme les télécommunications ont été pendant longtemps deux secteurs administrés et réglementés pour une même raison, à savoir favoriser leur développement au service de l’intérêt public.

La PAC en permettant le développement de l’agriculture, a donné à tous les européens l’assurance d’un approvisionnement alimentaire de qualité et autosuffisant. Dans le second cas, les investissements massifs par les pouvoirs publics dans les infrastructures de télécommunication ont eu pour résultat le déploiement d’un réseau adapté aux défis économiques auxquels les entreprises avaient à faire face.

Au cours des années 1980, les politiques ont cherché à introduire de la concurrence dans plusieurs secteurs que cela soient les télécommunications ou l’énergie, car la politique de soutien public et de réglementation avait produit quelques grands monopoles publics, qui, pensait-on, étaient en contradiction avec le modèle libéral.

Cette libéralisation qui s’est accompagnée en parallèle de la création d’organismes de régulation, l’ARCEP dans le cas des télécommunications et la CRE dans le cas de l’énergie, risque néanmoins de poser dans les années à venir certains problèmes liés à une insuffisance d’investissements dans les infrastructures de réseau.

Du côté de l’agriculture, les projets de libéralisation se sont manifestés plus tardivement, à partir du milieu des années 1990. Or, depuis près de trente ans, les agriculteurs européens vivent dans un cadre fortement administré pour les protéger de la forte variabilité des prix de marché.

La suppression de ces outils de régulation au niveau européen va probablement conduire quelques centaines de milliers de petits exploitants agricoles à mettre la clef sous la porte, voire dans le meilleur des cas à devenir des travailleurs pauvres, à l’instar de ces américains ou de ces européens de l’ancien bloc soviétique qui sont obligés de cumuler deux jobs pour survivre !

Dans les deux cas, les télécommunications et l’agriculture, la dérégulation risque d’affecter les capacités futures à transporter des flux dans le premier cas, et à nourrir les hommes dans le second cas.

C’est parce ces deux secteurs évoluent dans un milieu mondialisé en passe d’être totalement libéralisé qu’ils pourraient connaître des destins croisés.

Si les télécommunications ont toujours plus ou moins connu un marché mondialisé, ils font face à une intensification de l’interdépendance mondiale depuis 25 ans.
Aujourd’hui, les processus industriels sont transfrontaliers et transcontinentaux : la mondialisation, le tourisme voire le nomadisme nécessitent une harmonisation et une cohérence des systèmes de télécommunication pour assurer le bon fonctionnement du réseau planétaire des télécommunications. C’est une des raisons pour lesquelles, il est aujourd’hui inconcevable de ne pas intégrer dans la réflexion les conséquences que toute évolution du marché mondial des télécommunications pourrait avoir sur les pays africains et plus généralement sur les pays les plus pauvres.

De la même façon, il est nécessaire d’appréhender la question agricole et alimentaire sur un plan mondial, au risque d’aggraver la fracture agricole et alimentaire mondiale Nord – Sud et d’entraver le développement des plus pauvres, ce qui ne manquerait pas de déstabiliser l’ensemble des pays de la planète.

Des rapprochements entre ces deux secteurs conduisent à tirer des enseignements intéressants pour l’avenir, et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de parrainer le MOMA.

II - Quels sont les défis auxquels devront faire face les secteurs des Communications électroniques et des Postes dans les vingt années à venir ?

Cette question est fort intéressante car je pense que les défis auxquels vont être confrontés les télécommunications dans les années à venir, sont en partie des défis auquel l’agriculture doit aujourd’hui faire face.

Ces défis pourraient se résumer en une question : comment assurer le financement d’une activité stratégique pour le bon fonctionnement de l’ensemble de l’économie de la planète, qui est de plus en plus marqué par la gratuité de ses services, ou qui, dans le meilleur des cas, se voit dicter ses prix par une logique du moins disant ?

Le secteur des télécommunications est porté par l’innovation et le progrès technique. Dans les années 1960, à peine deux millions de français disposaient du téléphone fixe, de deux chaînes de télévision et de trois radios. Aujourd’hui, 34 millions de lignes téléphoniques équipent environ 24 millions de foyers, et près de 50 millions de personnes disposent d’un téléphone portable. Par comparaison, en 1990, moins d’un million d’individus en possédait un. L’Internet haut débit était accessible à environ 500 000 personnes en l’an 2000 contre 12 millions aujourd’hui.

En l’espace de trois décennies, nous sommes passés d’une économie de pénurie à une économie d’abondance, avec de vrais problèmes de répartition de cette abondance selon les territoires : la fracture numérique que Bill Gates s’emploie en autre à réduire dans le cadre de sa Fondation pose de sérieux risques à moyen terme de déstabilisation de l’ensemble du réseau mondial.

Une des principales origines de cette fracture numérique découle de la logique du prix le plus bas, qui se traduit dans les zones à forte densité de population, par des tarifications de plus en plus proches des coûts réels. Cette politique de prix a pour résultat de ne pas dégager de marges suffisantes pour financer les réseaux nécessaires dans les zones rurales ou pauvres. L’unique voie de sortie consiste alors à recourir aux impôts pour financer les infrastructures de réseaux. Je tiens à souligner le comble de cette situation qui, au nom du libéralisme, amène les pouvoirs publics à augmenter les prélèvements obligatoires dans les régions les plus pauvres.

Un constat parallèle peut être établi pour l’agriculture puisqu’une fracture agricole et alimentaire oppose les pays industrialisés qui « souffrent » en quelque sorte d’une surabondance d’offre de nourriture, aux pays les plus pauvres dans lesquels plus de 800 millions d’individus se couchent encore chaque soir le ventre creux, victimes de la pénurie de nourriture !

Or, la fracture entre l’abondance d’une part et la pénurie d’autre part est porteuse de risques d’instabilité ou de rupture majeure.

Et, c’est justement dans de tels moments que nous avons besoin de modèles et de simulations qui nous permettent de mieux comprendre les évolutions afin de s’y adapter. Et, j’ai découvert avec le MOMA que l’agriculture pâtissait des mêmes incohérences de prévisions que le secteur des télécommunications !

Certains modèles économique de concurrence pure et parfaite sont aujourd’hui officiellement reconnus comme étant totalement inadaptés au secteur des télécommunications. En effet, ce secteur d’activité dans lequel les effets d’échelle sont importants, est modélisé par des modèles linéaires qui ne prennent pas en compte les comportements oligopolistiques.

Il est essentiel que les responsables de la conception de tels modèles ne soient pas seulement des « purs esprits mathématiques », au risque « d’embarquer » le secteur sur des voies dangereuses !

A cet égard, l’exemple le plus grave que connaît l’économie des télécommunications provient d’une série d’analyses qui a prôné la gratuité comme modèle de développement. C’est ainsi que des capitaux ont été massivement investis dans les années 1990 pour accroître les capacités de flux et générer du trafic « gratuit ».

C’est comme si on n’oubliait que la gratuité offerte au consommateur est forcément payée par quelqu’un : cela peut être la puissance publique via des subventions ou un acteur de la chaîne de valeur qui investit, en espérant, comme dans le cas de l’Internet, gagner de l’argent grâce à la publicité. La gratuité peut encore être obtenue en adoptant le comportement du « passager clandestin » qui permet comme dans le cas de SKYPE, d’utiliser des infrastructures payées par d’autres, pour téléphoner gratuitement aux quatre coins du monde.

A court terme, la gratuité ne peut fonctionner que sur la base d’une stratégie liée au volume. Un tel modèle élimine ainsi à moyen terme tous les « petits » pour ne laisser la place qu’à des très grandes structures. De telles structures de marché monopolistique créent également des risques plus grands d’instabilité et de rupture d’approvisionnement en cas de défaillance de l’un de ses opérateurs.

L’éclatement de la bulle Internet illustre à cet égard très bien les risques que fait peser l’aveuglement du modèle de la gratuité.

Mais à long terme, il existe une incompatibilité évidente entre les modèles de gratuité et la nécessité pour un secteur d’activité de devoir réaliser de lourds investissements.

Tous les étudiants en économie connaissent la fameuse équation Y = C+I. Et bien, la non-rémunération par le consommateur d’un service ou bien produit a automatiquement une répercussion sur l’un de ces trois facteurs :
> La gratuité peut conduire à une explosion de la consommation (C) et créer des situations de pénuries,
> La gratuité peut entraîner une baisse de la production (Y) du fait de la non rentabilité de l’activité,
> Et/ou enfin la gratuité peut se répercuter sur la réduction des investissements (I), faute de capitaux disponibles.

Dans l’hypothèse où la gratuité n’est plus subventionnée, c’est-à-dire qu’aucun acteur public ou privé ne compense le déficit occasionné par l’écart entre le prix et les coûts de production :
> sur le secteur des télécoms, les réseaux deviennent obsolètes, exposant de fait les utilisateurs à des ruptures ;
> dans le secteur agricole, les agriculteurs les moins compétitifs disparaissent, au profit de ceux situés dans les régions du monde bénéficiant d’avantages indus (protection sociale inexistante, exploitation non durable de l’environnement) créant de fait une concentration de la production mondiale dans quelques pays.

Dans tous les cas, nous exposons la société à de graves risques d’instabilités, voire de déstabilisation, lorsque, comme c’est la cas pour l’agriculture ou les télécommunications, il s’agit de secteur stratégique. C’est la raison pour laquelle la régulation apparaît comme la voie de sortie qui permet de concilier libéralisation, sécurité d’approvisionnement et développement.

Il est temps de sortir des débats idéologiques stériles afin de trouver des solutions pragmatiques adaptées à chaque secteur d’activité pour redonner confiance à la société.


Haut de page
Paris, le vendredi 24 mai 2019