Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

« La libéralisation du commerce agricole n’assurera jamais la quantité, la qualité et la sécurité de ce que nous mangeons »



Interview de Marcel Groleau,
Président de la Fédération des Producteurs de lait du Québec



Alors que dans l’Europe des 27, la situation des producteurs laitiers ne cesse de se dégrader, sous l’effet de l’effondrement des cours des marchés internationaux et de l’abandon progressif des mécanismes de régulation1, l’exemple du Québec nous rappelle que des solutions alternatives existent. Bénéficiant d’un système de gestion de l’offre qui s’inscrit en complément de la politique de gestion des risques agricoles (programme GRE, cf. article conjoint), les producteurs laitiers canadiens ont été moins touchées par la crise, comme en témoigne le président de la Fédération des producteurs de lait du Québec2, Marcel Groleau.

Un exemple particulièrement éclairant qui met en question la pertinence de la libéralisation des marchés agricoles prônée par l’OMC.

Par Dominique Lasserre, conseiller de momagri

Dominique Lasserre : Quels sont les bénéfices du modèle de commercialisation qui prévaut au Canada dans le secteur laitier, c’est-à-dire la gestion de l’offre et la mise en marché collective?

M. Groleau : Notre modèle ne crée pas de distorsion sur les marchés internationaux, car la production est ajustée en fonction des besoins intérieurs. C’est un modèle qui favorise une agriculture familiale, de proximité. La gestion de l’offre et la mise en marché collective assurent un revenu stable pour les producteurs, qui provient uniquement du marché. Il n’y a pas d’intervention financière de l’État.

Comment vous assurez-vous de produire ce qui est requis pour le marché tout en évitant de surproduire?

Le beurre et la poudre de lait écrémé sont les produits de référence. Si les stocks de ces deux produits varient, les droits de produire des provinces sont ajustés et les offices provinciaux de mise en marché du lait ajustent par la suite les droits de produire des producteurs. Ce sont les producteurs au Canada qui prennent la décision finale concernant le niveau de production requis, mais qui assument aussi les coûts si la production dépasse les besoins. De plus, les producteurs vendent leur lait en commun aux industriels, selon des conditions négociées par leur office provincial. Tous les industriels ont donc les mêmes conditions.

Vous prétendez que la gestion de l’offre a protégé les producteurs laitiers canadiens face à la crise que subit la production laitière mondiale?

En effet, la flambée des prix des intrants a poussé à la hausse le prix des produits laitiers dans le monde. Avec ces prix, les producteurs de l’Europe et des États-Unis ont naturellement augmenté leur production, et l’offre interne et mondiale a vite dépassé la demande. Tout ce qui monte finit par redescendre : les producteurs laitiers du monde entier font maintenant face à des baisses de prix sans précédent. Et les gouvernements américains et européens n’ont pas eu d’autre choix que de recommencer à soutenir les prix et à subventionner les exportations.

Cela ne s’est pas produit chez vous?

Les producteurs de lait du Québec et du Canada n’ont pas été touchés par la baisse des prix mondiaux et le gouvernement canadien n’a pas eu à les soutenir à coup de milliards de dollars, comme il doit déjà le faire pour d’autres secteurs de l’économie. La gestion de l’offre permet d’éviter les fluctuations de prix sur les marchés intérieurs parce qu’elle nous protège des fluctuations des marchés mondiaux. De la même façon, on assure une stabilité des prix à nos consommateurs.

Vous soutenez que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) fait fausse route en prônant la libéralisation du commerce agricole?

Il est temps de revoir les prémisses des négociations du cycle de Doha, commencé il y a huit ans, car le monde a changé depuis. La crise alimentaire a frappé des centaines de milliers de personnes de plus en 2008. Le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde dépasse le milliard, et 70 % sont des agriculteurs ou des travailleurs agricoles. Les pays les plus touchés sont ceux qui, souvent sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, ont libéralisé leur commerce agricole au prix de l’abandon de leur culture vivrière.

On ne peut plus négocier l’ouverture du commerce agricole international sans tenir compte des problèmes de la faim et de l’alimentation dans le monde.

Ouvrir le commerce agricole ne devrait-il pas nous aider à sortir de la crise alimentaire et économique?

L’ouverture du commerce agricole ne fera qu’accroître les écarts entre les pays riches et pauvres. L’alimentation n’est pas qu’une simple commodité; on doit manger pour vivre. On peut se passer d’un grille-pain, mais on ne peut se passer de pain. La libéralisation du commerce agricole n’assurera jamais la quantité, la qualité et la sécurité de ce que nous mangeons. L’OMC fait fausse route en traitant le commerce agricole distinctement du problème alimentaire et du problème environnemental. Il n’y a que lorsque l’on traitera conjointement ces enjeux que l’on trouvera des solutions durables. Agriculture, aliment, environnement, il faut que ça se négocie ensemble!

Le principal problème du commerce agricole mondial, c’est la fluctuation des prix sur les marchés domestiques engendrée par la fluctuation des prix sur les marchés mondiaux, alors que les marchés mondiaux ne représentent qu’un faible pourcentage de ce qui est commercialisé. Le problème de l’agriculture est là, et c’est ce problème que l’OMC devrait, en priorité, travailler à résoudre.

En limitant l’accès à votre marché par des droits de douane, ne nuisez-vous pas aux pays en développement?

Il faut d’abord rappeler que nos frontières ne sont pas totalement fermées. Il y a 8 % du marché des fromages qui sont couverts par des importations, en bonne partie européennes d’ailleurs. Plus généralement, nous proposons que tous les pays offrent aux produits importés un accès d’au moins 5 % de leur marché par produit, ce que nous faisons déjà largement puisque nous sommes à 8%. Cette seule mesure permettrait d’augmenter de 80 % le volume de produits agricoles et alimentaires qui se s’échangent en étant libres de droits de douane. Il faut aussi rappeler que nous ne sommes pas contre le commerce. Mais nous insistons pour qu’il se fasse selon des règles claires et transparentes et respectueuses des droits humains.

Concrètement, que proposez-vous comme solution?

Il faut un forum international où sera reconnue l’exception agricole, car l’agriculture est le garde-manger de l’humanité. L’OMC traite des questions commerciales et la FAO des questions d’alimentation. On doit définir un lieu unique pour ces questions. Les pays ont reconnu l’exception culturelle et les échanges culturels entre les pays se poursuivent, mais les gouvernements ont les outils pour protéger leurs patrimoines culturels. On doit utiliser une approche semblable pour l’agriculture. La crise économique et la crise alimentaire mettent en lumière le bien-fondé de la régulation du marché.

Les leaders des pays du G20, notamment, ont exprimé encore récemment leur engagement à conclure le cycle de Doha; n’est-ce pas un peu utopique de réclamer l’exception agricole?

De plus en plus de leaders d’opinions, d’organisations citoyennes, d’agriculteurs et d’intellectuels dans le monde contestent le fait que l’on traite l’agriculture et les aliments comme n’importe quel autre secteur commercial. Ils estiment que cette orientation est dangereuse et qu’elle aggrave la crise alimentaire mondiale. C’est le cas de l’ancien président des États-Unis, Bill Clinton, et du rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, M. Olivier De Schutter par exemple. Celui-ci a récemment déposé un rapport à l’OMC et à l’ONU, indiquant que les États doivent s’assurer que les droits humains et fondamentaux prévalent sur les ententes commerciales.

Les syndicats et associations de producteurs agricoles dans le monde doivent se solidariser autour de grands principes comme l’exception agricole et la prévalence des droits humains sur les droits commerciaux. Nous ne sommes plus seuls. C’est ce qui me donne de l’espoir.


1 Cf. momagri, « Lait : la situation tourne au vinaigre », 11 mai 2009 http://www.momagri.org/FR/Regards-sur-l-actualite/Lait-la-situation-tourne-au-vinaigre_494.html
2 La Fédération des producteurs de lait du Québec (FPLQ), est une fédération de 14 syndicats qui regroupent quelque 7 000 fermes laitières québécoises. Ensemble, ils mettent en marché collectivement près de 3 milliards de litres de lait, soit près de 38% du marché laitier canadien.
Haut de page
Paris, le vendredi 24 mai 2019