Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

« Fonds spéculatifs : la nourriture n’est pas un jeu »



Interview de Bertrand Munier,
Chef économiste de momagri
Interview pour le magazine Imagine (paru début mai)


Les banques et fonds d’investissements risquent de provoquer une nouvelle crise des subprimes, avec les agriculteurs comme victimes, a averti le chef économiste de momagri Bertrand Munier, dans une récente interview accordée au magazine Interview (paru début mai, www.imagine-magazine.com).

Alors que le Sénat américain étudie en ce moment avec minutie le rôle joué par la banque Goldman Sachs dans la très récente crise financière, il se pourrait que la liste des charges reste à compléter, tant l’activité de la première banque de Wall Street est peu claire dans la crise alimentaire de 2008. Comme le souligne Bertrand Munier, la banque aurait été la première à intervenir sur les marchés des matières premières agricoles, se servant de leur contra-cyclicité pour couvrir ses risques financiers. Et ce au mépris de l’effet d’entrainement engendré… et des risques de provoquer une nouvelle crise si les prix de marché ne permettent pas aux agriculteurs de rembourser leurs dettes.

Nous vous recommandons la lecture de l’intervention de Bertrand Munier pour le dernier numéro du magazine Imagine, qui souligne l’urgence d’une régulation de la financiarisation de l’agriculture. Nous vous en proposons d’ores et déjà quelques passages.

La rédaction de momagri



Extraits de l’interview de Bertrand Munier, « Fonds spéculatifs : La nourriture n’est pas un jeu ! », magazine Imagine (édition de mai-juin 2010)

« Il existe une mainmise considérable des banques sur le pétrole et les matières premières agricoles, constate Bertrand Munier, chef économiste de Momagri, think tank français qui milite pour une régulation des marchés des produits alimentaires. On n’a pas la preuve absolue de ce jeu spéculatif, mais c’est comme une enquête policière, il y a tellement d’indices concordants que le doute n’est guère permis. »

La spéculation sur les produits agricoles existe depuis la nuit des temps. Elle sert essentiellement à préfinancer les récoltes à venir. Et pourquoi pas, si l’agriculteur y trouve les moyens de lancer sa prochaine saison ? Mais depuis une dizaine d’années, la financiarisation du secteur agricole a pris des proportions affolantes. Selon Bertrand Munier, la banque Goldman Sachs fut la première à débouler sur ces marchés en 2001. Les analystes de la banque la plus rentable de Wall Street avaient remarqué que les cours des matières premières évoluaient de manière inverse aux cours boursiers. Quand les premières montent, les seconds baissent mécaniquement, la hausse du prix des intrants réduisant les perspectives de croissance industrielle. Goldman Sachs commença donc à prendre systématiquement des positions afin de couvrir les risques de ses portefeuilles d’actions.

« Cette corrélation négative ne se vérifie plus forcément aujourd’hui, poursuit l’économiste, mais les fonds ont pris l’habitude de se positionner sur les marchés alimentaires. Sur 20 transactions, 19 sont désormais strictement financières, pour une seule qui se traduit effectivement par une livraison physique. La financiarisation des marchés des matières premières est un phénomène essentiel que l’on peut observer, et qui s’est multiplié par trois ces dernières années. »

(…)

La communauté financière, FMI et Banque mondiale en tête, hésite à leur reconnaître un rôle dans la crise alimentaire. Faute de preuves, comme le souligne Bertrand Munier, ou par respect du dogme libéral qui voit le marché comme le parfait reflet de la réalité.

Une question de vie ou de mort

Cet immobilisme provoque cependant la fureur de certains observateurs, qui soulignent que la crise alimentaire fut précédée d’une envolée du nombre de contrats spéculatifs conclus sur les produits de base (…). L’intrusion des fonds financiers a forcément brouillé la formation des prix. D’autres s’indignent des pratiques de certains établissements bancaires qui surfent carrément sur la crise alimentaire pour attirer de nouveaux clients. En février 2008, la banque belge KBC proposait au grand public une assurance-vie centrée sur six denrées alimentaires avec le slogan « Tirez avantage de la hausse des prix ». Cette initiative fut loin d’être isolée. En Allemagne, la Deutsche Bank proposait également un fonds spécialisé soutenu par un argumentaire identique : « Avec Agriculture Euro Fund, bénéficiez de la hausse des prix ».

Dans une analyse assassine, rendue publique au printemps dernier, la Cnuced1 décortique le comportement des traders sur les marchés alimentaires. Selon l’agence, les spéculateurs, dont le métier est de tenter de deviner l’avenir des cours, dérèglent les prix de l’alimentation en extrapolant au monde de l’agriculture des informations qui lui sont totalement étrangères. Autrement dit, ils transforment n’importe quel événement économique en flambée, ou en effondrement, des prix alimentaires. Par exemple, une hausse de l’immobilier en Amérique latine fait, au travers du jeu spéculatif, progresser le cours du maïs. Pourquoi ? Parce que certains traders s’imaginent, algorithmes et séries statistiques à l’appui, que l’immobilier latino-américain est corrélé avec le cours du maïs. Certains achètent donc des titres sur cette céréale. Ensuite, par un comportement moutonnier, les autres opérateurs suivent le mouvement, et effectivement le maïs devient inabordable, indépendamment des prévisions de récolte ou des besoins réels du marché. « Etant donné, conclut l’agence, que le coût des produits alimentaires peut être une question de vie ou de mort pour des millions de pauvres dans le monde, ce genre de spéculation ne peut pas être accepté. »

Le prochain krach

Suite au krach boursier et à la crise alimentaire, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne interdisent désormais les ventes à découvert de certains produits (…). Mais avec quel effet ? « Quand une pratique est interdite dans un pays, rien n’empêche d’aller la poursuivre ailleurs, rétorque Bertrand Munier2 . Si l’on veut décourager la spéculation, il faut la rendre coûteuse. Et pas seulement avec une taxe type Tobin, qui reste minimaliste. Il faut rendre obligatoires les dépôts de garantie sur les opérations à terme, on supprime ainsi l’effet de levier. Et les pouvoirs publics doivent s’assurer que ces dépôts sont respectés en menaçant les opérateurs d’amendes substantielles.3»

Si l’économiste est aussi remonté contre la spéculation sur les marchés agricoles, c’est qu’il la soupçonne de préparer ce qui pourrait devenir le prochain krach financier… doublé, cette fois-ci d’un krach alimentaire. « On risque une autre crise des subprimes, lâche- t-il. Les agriculteurs ont un profil similaire aux emprunteurs de crédits subprimes. Ils ne connaissent pas le prix de leur prochaine récolte et ils se financent à taux élevé vu qu’ils présentent un profil à risque. Or rien ne les empêche d’aller contracter des crédits sur les marchés internationaux auprès d’opérateurs qui font le pari d’une nouvelle hausse des valeurs agricoles. Exactement comme on a prêté aux ménages américains non en fonction de leur capacité de remboursement, mais des plus-values attendues sur leurs biens immobiliers. Endettez les producteurs, revendez ensuite leurs dettes au travers de véhicules financiers et un jour les marchés financiers se rendront compte que leurs créances ne valent rien. »

Imagine est un magazine belge fondé en 1996, qui cherche des alternatives positives pour répondre aux grandes questions de société.

www.imagine-magazine.com

1 La Cnuced, Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement, est une agence spécialisée dans la défense des intérêts commerciaux des pays du Sud.
2 De plus, il est toujours possible de contracter d’autres produits financiers à risque, comme les options pratiquement impossibles à supprimer, car elles sont à 90 % échangées de manière informelle, en dehors de tout contrôle, explique également Bertrand Munier.
3 Le dépôt de garantie empêche de spéculer les poches vides.
Haut de page
Paris, le vendredi 24 mai 2019