Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

"Accroître le bien-être de toutes les populations mondiales :
un défi qui passe par une régulation des marchés agricoles"



Michel Griffon
Ingénieur agronome et économiste


D’ici 2050, la planète comptera trois milliards d’habitants de plus. Comment allons-nous nous nourrir ? Dès les années 1960, cette question s’est posée et la Révolution verte, associée à des politiques publiques vigoureuses a permis de franchir un cap.

Le défi est aujourd’hui encore plus grand : il faudra concilier demain productivité accrue, respect de l’environnement et souci de l’équité entre les hommes.

Michel Griffon vient de publier « Nourrir la planète » où il brosse le tableau de la crise alimentaire mondiale qui se dessine et jette les bases de ce que devrait être le développement durable de l’agriculture du futur. Il répond ici à nos questions : l’une prospective sur le Brésil, nouvelle puissance agro-alimentaire, l’autre, d’actualité, sur les fondements de la régulation des échanges agricoles.

Michel Griffon, ingénieur agronome et économiste, président de l’Institut d’études du développement économique et social et conseiller scientifique du Fonds français pour l’environnement mondial, contribue ainsi à enrichir la réflexion que le MOMA s’attache à développer pour parvenir à l’instauration d’une gouvernance mondiale dans le domaine agricole.

Pourquoi le Brésil pourrait voir sa position de grand exportateur agricole s’éroder sur le long terme ?

Aujourd’hui déjà, et dans les toutes prochaines décennies, le Brésil bénéficiera d’une position compétitive exceptionnelle.

Cette position tient à plusieurs avantages naturels :
- L’espace disponible qui est immense ;
- Le climat favorable du sud tempéré et de la zone tropicale.

Elle tient aussi à des avantages acquis :
- Des investissements dans les transports fluviaux (prévus et en cours) pour sortir le maïs et le soja (le coton aussi) avec des coûts de transport faibles ; il y a même des projets de voie ferrée par l’ouest pour accéder aux ports colombiens et avoir une fenêtre directe sur le Pacifique.
- Des investissements en recherche, aussi bien en matière agronomique pour réduire les coûts de travail du sol, de fertilisation et de défense des cultures, qu’en biotechnologies ; ces recherches ont une application immédiate. L’ « agro-écologie » se diffuse rapidement sans rencontrer d’états d’âme comme sur le vieux continent. Les avantages économiques qu’elle procure sont rapides et importants.
- Des capitaux d’accès facile pour les exploitations de grande taille et de taille moyenne, et des capitaux industriels s’investissant dans l’agriculture.
- De très grandes exploitations agricoles bénéficiant d’effets d’échelle dans les coûts.

Il faut ajouter les faibles coûts de la main d’œuvre agricole.

Cela donne au Brésil une capacité compétitive très forte dans le domaine de l’alimentation animale (maïs, soja), dans celui de la production cotonnière, dans la production rizicole pluviale (riz hybrides), potentiellement dans la production de blé mais de manière plus limitée écologiquement, et dans la production de viande.

Cependant, à long terme (3 à 4 décennies), cette position pourrait devenir fragile pour plusieurs raisons :
- Certains scénarios de changement climatique désignent le Brésil comme pouvant être fortement atteint par un assèchement progressif du climat et une diminution du potentiel productif (Max Planck I)
- Cette évolution risque d’être fortement accentuée par un processus de désertification induit par la déforestation et la mise en culture de zones autrefois riches en eau. Il y a déjà eu des sécheresses en Amazonie orientale et de grands incendies.
- Les investissements en transports vont rester élevés en comparaison des capacités existantes dans les « vieux pays » exportateurs.
- La concurrence des exportations Ukrainiennes et Russes se sera faite sentir. - Les coûts de mécanisation vont s’élever comme partout dans le monde (prix de l’énergie) et en « très grande culture » ils pourraient constituer un désavantage.
- Les coûts de main d’œuvre agricole ne pourront vraisemblablement pas rester toujours très bas.

C’est donc dans le domaine de la durabilité écologique que le Brésil pourrait être très vulnérable. On peut, certes s’interroger sur la fiabilité des modèles de prospective climatique. Mais, même si le processus de désertification macro climatique n’était pas aussi fort que prévu par les modèles, il reste que le processus induit pas la déforestation risque à lui seul de causer beaucoup d’effets climatiques négatifs. Ces deux points sont à surveiller de près.

Bien évidemment, il s’agit là de tendances à très long terme. Il y aurait sans doute des capacités de réaction de la part de la société brésilienne. L’investissement dans la recherche est un signe important de la capacité future d’adaptation de ce pays.

Votre analyse sur les perspectives brésiliennes à long terme conduisent à s’interroger sur la « grandeur et la décadence » des économies agricoles, insensibles aux choix politiques, économiques et sociaux. Le MOMA, dans cette perspective, plaide pour la définition et la mise en œuvre de principes de gouvernance de l’agriculture mondiale fondés sur la régulation des marchés. Votre réflexion vous conduit en ce sens. Quels sont, selon vous, les arguments qui plaident en faveur de cette régulation, alors que l’OMC pousse à une libéralisation des échanges agricoles comme facteur prépondérant du bien-être de l’humanité ?

A. Des arguments à caractère universel

1- Tout d’abord, une raison historique. Les marchés agricoles, depuis toujours, sont caractérisés par une asymétrie originelle de pouvoir entre, d’un côté des producteurs dont l’offre est atomisée et pour lesquels l’information sur les conditions de marché est déficiente, et de l’autre, une capacité d’achat souvent en oligopole ou monopole local disposant des capitaux et de l’information. Ceci détermine des prix agricoles bas. A cela s’ajoute le fait que les métiers agricoles sont systématiquement dévalorisés dans les sociétés et que l’on trouve souvent normal de les sous- rémunérer.

2- En outre, la production agricole est toujours caractérisée par le fait que le producteur consent une avance –un investissement- de 30 à 130 jours de travail ainsi que des dépenses pour sortir un produit. Dès qu’il y a un léger excédent d’offre, le producteur est donc facilement en situation d’infériorité dans la détermination du prix car ses dépenses le mettent en position de vendeur. Même si l’offre est légèrement insuffisante, il doit vendre rapidement. Dans les fruits et légumes, les producteurs sont souvent payés après que le consommateur ait acheté et le côté périssable constitue une vulnérabilité dans l’échange.

Ceci a valu longtemps dans les sociétés occidentales et vaut encore dans la plupart des pays en développement. Dans ces pays, sans politique publique, il n’y aura pas de parité sociale de revenu.

3- Les prix agricoles sont toujours sujets à une instabilité. Cela tient à la faible élasticité de la demande et à la variabilité de l’offre. A cela s’ajoutent les mécanismes spéculatifs liés aux asymétries de pouvoir de marché (voir ci-dessus). Ces fluctuations de prix aboutissent à l’érosion des revenus agricoles en raison des « effets de cliquet » successifs.
Les dévaluations sont en général défavorables aux agriculteurs car les hausses de prix des intrants sont toujours supérieures aux hausses de prix agricoles, toujours pour les mêmes raisons d’asymétrie de pouvoir de marché.

Ces causes ont un caractère universel. Leur importance varie selon les lieux et les époques. Mais elles sont toujours présentes.

B. Des arguments économiques

1- La compétition commerciale internationale : Le principe général qui est affirmé depuis deux siècles est celui du fair trade, c'est-à-dire, en simplifiant, de l’absence de dumping et d’autres mesures à caractère de distorsion ou d’empêchement des échanges. On raisonne iciprincipalement dans le champ de l’économie. La loi principielle est celle des avantages comparatifs.

A cela s’ajoute depuis quelques décennies le principe déclaré comme nécessaire de l’ouverture générale des marchés, donc de la mondialisation de l’économie. Il y a donc des facteurs de compétitivité naturels, économiques et de comportement des acteurs du système productif d’ensemble.

Les débats portent sur le caractère distorsif des subventions aux exportations et restitutions et sur les restrictions quantitatives aux échanges.

Or, les protections, tarifaires et non tarifaires se justifient au regard du principe de sécurité qu’aucun pays n’accepte de sacrifier pour le motif que la mondialisation apporterait un surcroît général de bien être économique.

Parmi « les sécurités » nationales, la sécurité alimentaire est un élément clé. Tout pays, s’il l’estime nécessaire peut protéger sa production de base. Les pressions internationales dans ce domaine sont la conséquence de préoccupations relatives à la sécurité nationale. Les pays les plus concernés sont les PED ; on peut noter que c’est surtout la Banque Mondiale qui les a poussés à déprotéger leur économie alimentaire, beaucoup plus que le système des négociations dans le cadre de l’OMC. Mais les pays industriels peuvent aussi estimer nécessaires de garantir une partie notable de leur auto-approvisionnement.

2- Les débats portent aussi sur les mesures sanitaires imposées par certains gouvernements aux importations. Là aussi, dès lors qu’il y a assez d’éléments scientifiques pour prétendre qu’un produit peut nuire à la santé, les gouvernements ont une légitimité à fermer les frontières. La question est alors de savoir s’il y a abus ou non. En la matière, les panels de l’OMC ne sauraient se substituer à l’avis indépendant des scientifiques hors de toute considération d’intérêt national. Comme il n’y a pas d’instance scientifique internationale indépendante, et sachant qu’il est rare d’avoir un consensus facile sur des questions qui sont souvent complexes, un statu quo est vraisemblable dans les formes de régulation.

Ainsi, si l’on accepte la nécessité pour les pays qui le souhaitent de garantir une protection de sauvegarde au titre de la sécurité alimentaire et au titre de la sécurité sanitaire, et si l’on accepte qu’il faut faire disparaître les aides directes à l’exportation, il reste encore un vaste champ pour la concurrence et le déploiement de l’économie de marché sur la scène mondiale.

3- Mais cette situation pose de très grands problèmes. L’élargissement rapide de la concurrence au domaine agricole pourrait donner lieu à des oppositions économiques violentes. S’opposent en effet sur les marchés, des espaces économiques ayant des avantages compétitifs très contrastés :
- en matière de prix de la main d’œuvre
- en matière de ressources naturelles disponibles (espace, fertilité, eau,…)
- en matière de technologie et de capacités technologiques
- en matière d’aides indirectes à la production.

Les différences de prix de la main d’œuvre permettent certes à long terme de faire remonter les salaires des populations les plus pauvres (argument de la grande redistribution du travail), mais la violence de la compétition peut aussi détruire des emplois dans les espaces productifs que la nouvelle concurrence désigne comme en situation de désavantage compétitif. Même si l’on accepte l’inéluctabilité éventuelle de ce processus, il est beaucoup trop rapide. Il doit laisser le temps aux populations et sociétés concernées de s’ajuster et s’adapter.

C. Des arguments portant sur le devenir de l’humanité

1- Le problème devient encore plus moral lorsque la compétition conduit à exercer une forte pression sur les prix de la main d’œuvre des pays pauvres, lorsque les employés ne bénéficient pas de droits syndicaux, ou lorsque l’on fait travailler de la main d’œuvre enfantine. L’argument de la « grande redistribution du travail » ne vaut pas face aux arguments moraux (exploitations des pauvres) et économiques (distorsions sur les prix du travail). Il faudrait, en toute équité, qu’il y ait des droits du travail équivalents entre pays, et que les prix de la main d’œuvre soient convergents (sur une certaine période) en parité de pouvoir d’achat.

2- La concurrence entre espaces productifs ayant des ressources naturelles différentes est inévitable. Mais le danger est que dans certains espaces, les ressources naturelles soient dilapidées c'est-à-dire consommées à un niveau supérieur à leur capacité de renouvellement : épuisement des nappes phréatiques, épuisement des sols, déforestation induisant une dégradation irréversible des milieux et une désertification. Il s’agit là d’une véritable longue« bulle spéculative » sur les ressources naturelles qui menace, lors de son éclatement, la sécurité alimentaire des populations locales et peut être la situation alimentaire mondiale (cf le Brésil ci-dessus). Il faut donc mesurer la dilapidation des milieux et son rôle distorsif sur le commerce mondial de manière à bien mettre en lumière le phénomène.

3- Enfin, il faudra bien reconnaître un jour que toutes les agricultures produisent non seulement des biens alimentaires (et non alimentaires), mais aussi un grand nombre de « services écologiques » (régulation de l’eau, qualité des eaux, séquestration du carbone, conservation de la biodiversité, régulation des espèces envahissantes, …) qui sont à la base de la préservation du fonctionnement de la biosphère terrestre. Sacrifier ces fonctions écologiques à une production agricole spéculative effrénée aurait des conséquences planétaires dangereuses. Une régulation dans ce domaine est donc vitale.

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Au total, on peut être pour l’ouverture internationale des marchés. C’est un mécanisme naturel qui existe depuis longtemps et qui a ses raisons d’être économiques. Mais les régulations sont indispensables ; elles doivent permettre :
- d’éviter le dumping financier par des aides directes aux exportations,
- d’éviter le dumping social en mettant en concurrence des salariés parmi les moins riches des pays industriels avec les plus pauvres des PED,
- d’éviter le dumping écologique qui risque de privilégier des régions aux ressources naturelles abondantes pendant quelque temps puis déficientes et finalement irréversiblement détruites,
- d’éviter un dumping sur les coûts de transport, les pays détenteurs de ressources énergétiques favorisant ainsi leurs exportations.

Avec un tel cadre, la concurrence pourrait fonctionner plus équitablement, mais l’objectif n’est pas de libéraliser les échanges et de mondialiser l’économie agroalimentaire. L’objectif est d’accroître le bien être de toutes les populations mondiales –en particulier les pauvres-, pas de mondialiser l’économie.
La mondialisation régulée est certes un des moyens qu’il est possible d’utiliser mais qui est sans doute très en deçà de ce que peuvent apporter des politiques publiques nationales et régionales pour favoriser le bien-être. Et même si l’on estime que la mondialisation dans le domaine agricoleest indispensable, rien ne dit qu’il faille aller très vite. La vitesse devrait être déterminée par la capacité d’adaptation positive des populations concernées. Faute de cela, on crée des mécanismes économiques et sociaux violents et coûteux en termes d’adaptation.

Mais prétendre réguler n’est pas en soi suffisant. Beaucoup de travail reste à faire pour préciser comment pourraient s’articuler des régulations à différentes échelles géographiques et quels acteurs sociaux pourraient promouvoir un tel programme.

Michel Griffon
2 Juillet 2006
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Paris, le jeudi 24 juillet 2014