Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Regards sur l'actualité

L’Australie serait-elle en train de découvrir la portée stratégique de son Agriculture ?

29 Février 2016


Le groupe de Cairns1 serait-il en train de revoir sa copie ? Voici une question pour le moins légitime quand on observe de récentes positions protectionnistes de pays comme l’Australie, qui avec la Nouvelle-Zélande, figure pourtant parmi les pays les plus libéraux au monde. En novembre 2015, le gouvernement australien a en effet mis son veto au rachat, par tout investisseur étranger, du plus grand opérateur bovin australien, Kidman & Co, en invoquant « l’intérêt national ». Fondée en 1899 l’entreprise S. Kidman and Co Ltd est aujourd'hui un des premiers éleveurs bovins du pays avec 185.000 têtes. Il est surtout le premier propriétaire foncier australien avec 1,3% de la superficie totale du pays, soit 2,5% de ses terres agricoles, en d’autres termes 101.411 km2, ce qui correspond au cinquième de la superficie de la France.

Si le blocage du rachat de Kidman & Co a été polémique, il s’inscrit pourtant bel et bien dans la stratégie australienne d’un contrôle accru des investissements étrangers dans le foncier agricole notamment en raison des inquiétudes de son opinion publique face à l'appétit chinois. Ainsi, depuis le 1er mars 2015, un étranger voulant acheter des terres pour plus de 15 millions de dollars (10,4 millions d’euros), devra déposer un dossier devant une instance nationale, qui pourra refuser cet investissement. Le dispositif existait déjà mais le seuil était fixé à 252 millions de dollars (175 millions d’euros). Le ministre du Trésor, Scott Morrison ne dit finalement pas autre chose quand il affirme que « l’Australie accueille l’investissement étranger quand celui-ci est cohérent avec nos intérêts nationaux ».

Pourtant, la vision stratégique australienne de l’agriculture est loin d’être aussi développée qu’ailleurs dans le monde. Autre secteur, autres enjeux, Scott Morrison a ainsi autorisé le 24 février 2016, le rachat par l’entreprise chinoise Moon Lake Investments de l’entreprise Tasmanian Land Company (TLC) qui compte parmi ses actifs le plus important opérateur de fermes laitières australien, Van Diemen’s Land (VDL) Company. Ce rachat, estimé à 307 millions USD, comprend à la fois les actifs de l’entreprise et 20 000 hectares de terrains appartenant à la Tasmanian Land Company. VDL compte pour sa part 18 000 vaches réparties dans 25 fermes sur un peu plus de 7000 hectares dans le nord-ouest de la Tasmanie et produit environ 8 millions de kilos de poudre de lait par an.

Comme pour Kidman & Co cette décision est loin d’avoir fait l’unanimité. Certains professionnels et hommes politiques s’inquiètent en effet des conséquences sur l’approvisionnement du marché domestique en lait et notamment en lait infantile déjà contraint par une pénurie due à une demande de plus en plus accrue du marché chinois. Ce rachat pouvant alors entraîner une hausse du prix domestique. Le député indépendant Andrew Wilkie est même allé jusqu’à affirmer que ce rachat est la preuve que « le gouvernement soit ne comprend pas soit se désintéresse de l’importance que des actifs stratégiques [comme celui de l’agriculture] demeurent la propriété de l’Australie ». Pour la femme d’affaires et l’une des plus importantes fortunes du pays, Jan Cameron, en acceptant la vente de VDL, Scott Morrison n’aurait ni plus ni moins « trahi le futur des Australiens ».

Pourtant, Scott Morrisson a confirmé que le rachat ne s’est pas fait sans avoir passé « le test de l’intérêt national », en prenant en considération l’impact sur « la sécurité nationale, la compétition, l’économie et la communauté ». En d’autres termes ce rachat a dû se conformer à un certain nombre de conditions : le respect du nouveau régime fiscal en matière d’IDE, le maintien des emplois existants, l’investissement dans des projets qui profiteront à l'économie de Tasmanie, dans le but de créer des emplois supplémentaires dans la région, et enfin l’assurance que la production de produits laitiers continuera à alimenter le marché national.

« L’intérêt national » est finalement à géométrie variable quand des sommes colossales pour les caisses de l’Etat australien ou quand des pressions politiques sont en jeu. La position du gouvernement de Canberra en matière de défense de son agriculture varie en effet pour l’heure essentiellement au gré des opportunités, notamment commerciales et ce d’autant plus que la définition et le cadre juridique de « l’intérêt national » (contrairement par exemple à la Nouvelle-Zélande) demeure largement flous, laissant la place à une multitude d’interprétations. Il n’en reste pas moins que l’interventionnisme du gouvernement australien est de plus en plus visible ces derniers mois, rejoint par une opinion publique australienne, qui, au-delà de la crainte de l’investisseur chinois, prend conscience que l’Agriculture et l’agroalimentaire relèvent d’un enjeu de sécurité nationale.


1 Le groupe de Cairns rassemble 19 pays exportateurs de biens agricoles à savoir l’Australie, l’Afrique du Sud, l’Argentine, le Brésil, la Colombie, le Costa Rica, la Bolivie, le Canada, le Chili, l’Indonésie, la Malaisie, le Guatemala, la Nouvelle-Zélande, le Pakistan, le Paraguay, le Pérou, les Philippines, la Thaïlande, l’Uruguay.

Haut de page
Paris, le samedi 23 septembre 2017