Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Regards sur l'actualité

10 ans après les émeutes de la faim



CCFD-Terre Solidaire, 16 Octobre 2017

16 Octobre 2017

En écho au récent rapport de la FAO faisant état d’une hausse de la faim dans le monde, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD) a proposé une analyse des évolutions qui sont intervenues depuis les émeutes de la faim de 2007, dont nous reproduisons une partie ci-après .

Le rapport passe au crible les problèmes de gouvernance mondiale, de lutte contre la volatilité des prix et de sécurité alimentaire dans les pays du Sud. Concernant l’investissement agricole dans les pays en développement, les auteurs critiquent une démarche « déconnectée », dont l’impact est « nul en matière de sécurité alimentaire », pointant du doigt notamment l’action de l’Agence Française de Développement. Du côté de la gouvernance mondiale, le peu de place et le faible rôle accordé au Comité sur la Sécurité Alimentaire mondiale (CSA) est critiqué, tout comme les méthodes de la FAO pour évaluer la faim dans le monde. Bizarrement aucune mention n’est faite des effets de l’OMC et des négociations commerciales sur les problématiques de sécurité alimentaire.

Enfin, leur analyse sur les fluctuations de prix les a poussés vers deux conclusions principales. Premièrement se pose la question de la transparence des marchés, pour le CCFD les systèmes d’information actuels sont insuffisants, et si des initiatives louables ont été entreprises, comme AMIS (Agricultural Market Information System), celui-ci « reste limité ». Deuxièmement, le CCFD insiste sur la nécessité d’une « régulation stricte des marchés des matières premières [...] au niveau européen et international », incluant la prise en compte des politiques commerciales et de « la concentration accrue des acteurs du secteur ». Pour y parvenir ils proposent des pistes dont la principale est de « remettre en place des stocks », en insistant sur l’importance d’établir des stocks de régulation et non seulement des stocks d’urgence.

Cette recommandation à laquelle nous ne pouvons que souscrire aurait néanmoins eu davantage de force si elle s’était basée sur l’analyse du renforcement en cours des politiques agricoles dans le monde, et en particulier en Chine et en Inde.

La rédaction de Momagri



DES PRIX ÉLEVÉS ET VOLATILS

Après plusieurs décennies de baisse tendancielle des prix agricoles, nourries par la surproduction et les pratiques de dumping des pays du Nord, les crises alimentaires du début du XXIe siècle ont mis en lumière un nouveau problème : celui de la hausse rapide et erratique des prix agricoles et alimentaires. Il y a dix ans, cela s’est traduit par les « émeutes de la faim » qui ont secoué plus de 30 pays (Égypte, Maroc, Indonésie, Philippines, Haïti, Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mozambique, Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso...). Alors que l’indice des prix de la FAO avait déjà connu une hausse entre les années 2000 et 2005, il a connu une augmentation de 60?% entre 2006 et 2008. Il a alors plus que doublé par rapport aux années 2000 (+121?%). Les plus fortes augmentations ont concerné les céréales (le prix du blé a quasiment été multiplié par deux entre février 2007 et février 2008 sur les marchés internationaux pendant que le riz atteignait des niveaux records, se traduisant par des hausses importantes sur les marchés nationaux : + 50?% en Côte d’Ivoire, 45?% au Sénégal et jusqu’à 300?% en Sierra Leone).

Trois ans plus tard, portés par l’inquiétude de mauvaises récoltes dans de grands pays producteurs (une forte sécheresse ayant touché les États-Unis, la Russie et une partie de l’est de l’Europe), les prix sur les marchés internationaux ont accéléré leur hausse. Un nouveau pic historique des prix a ainsi été atteint en 2011, avec un indice FAO à 229,9 soit une hausse des prix de 80?% depuis 2006. En septembre 2012, les agences onusiennes dédiées à l’agriculture et l’alimentation (FAO, PAM et FIDA) ont à nouveau tiré la sonnette d’alarme, estimant que : « La situation régnant sur les marchés alimentaires mondiaux (...) suscite la crainte de voir se reproduire la crise alimentaire de 2007-2008 ». Au-delà des pics des prix, l’évolution de l’indice des prix FAO montre une inexorable tendance à la hausse. Depuis 2000, il a augmenté de 229?%, et depuis 10 ans il n’est jamais retombé en dessous de la barre indicielle de 160 franchie en 2007.

D’après un rapport du Panel d’Expert de Haut niveau du Comité sur la sécurité alimentaire mondiale, les prix fluctuent dans les années 2010 deux fois plus que dans les années 1990-2005. Un constat repris par le Directeur général de la FAO, José Graziano Da Silva qui alertait en 2012 : « Toutes les projections de la FAO aboutissent à la conclusion que les prix agricoles vont rester élevés et connaître une grande volatilité dans les dix années à venir.

Face à ce constat, la communauté internationale a donc décidé de s’emparer de la question de la volatilité des prix et de la régulation des marchés agricoles.

Les États membres du G20 ont commandité à plusieurs agences dont l’OCDE, la FAO, le PAM, le FIDA, le FMI, la CNUCED et la Banque mondiale un rapport sur la volatilité des prix agricoles publié en 2011. Parmi les principales recommandations de ces agences et organisations, la première porte sur la nécessité absolue d’avoir des informations plus fiables sur l’état de la production, la consommation et les stocks des produits agricoles. Ces organisations insistent également sur la nécessité de remettre en place des stocks notamment en Afrique. L’OCDE soulignait ainsi la faiblesse des stocks en particulier sur les céréales et les oléagineux qui amplifiait la hausse des prix. Enfin un fort accent est mis sur la lutte contre le gaspillage agricole et alimentaire. En revanche, le rapport ne tranche pas sur le rôle de la spéculation financière, ni sur la remise en question des différentes politiques d’incorporation et de soutien aux agrocarburants, bien qu’il en souligne le rôle dans les crises récentes et insiste sur la nécessité de poursuivre les recherches sur ces éléments.

Suite à ce rapport, les États membres du G20 ont décidé d’inclure dans leurs priorités la question de la volatilité des prix agricoles. Cela s’est traduit par la mise en place, pour la première fois à l’occasion de la présidence française en 2011, d’un « G20 agricole » réunissant les ministres des différents pays. Résultat d’un an de réunions et d’échanges, un plan d’action a été développé et validé par les chefs d’États. Parmi les dispositions centrales de ce plan d’action, on trouve : un système d’échange d’informations afin d’accroître la transparence des marchés (AMIS – Agriculture Market Information System) ; en lien avec ce mécanisme, la mise en place d’un Forum de réponse rapide (RRF – Rapid Response Forum) afin de coordonner les décisions politiques face à de futurs pics des prix sur les marchés ; et le développement de stocks d’urgence dans des zones déficitaires comme en Afrique subsaharienne.

Ces mesures ont constitué pour les organisations de la société civile un premier pas vers la nécessité de réguler les marchés ; pour autant, elles ont regretté que ne soient considérés que les stocks d’urgence, destinés aux périodes de pics de prix ; alors même que des stocks de régulation auraient eu un impact plus important pour limiter la volatilité des prix à moyen terme en permettant de stocker lors d’importantes récoltes ce qui peut contribuer à une baisse des prix sur les marchés, ou à l’inverse de remettre ces réserves sur le marché lors de mauvaises récoltes. Car le problème ne réside pas seulement dans les hausses de prix, mais dans leur variabilité et leur amplitude qui contraignent les producteurs, ne leur permettant pas de prévoir les évolutions des marchés et donc de leurs revenus.

Au-delà des éléments absents, la mise en œuvre de ce plan d’action connaît depuis quelques difficultés. Tout d’abord, le mécanisme dédié à l’échange d’informations afin d’accroître la transparence des marchés agricoles (AMIS) même s’il constitue un premier pas en la matière, reste limité. En effet, les données recensées ne concernent que les États membres du G20 et 7 autres États, en grande majorité des producteurs importants de denrées agricoles laissant de côté les pays fortement dépendant des importations et les plus impactés en cas de hausse des prix. Les entreprises ne sont pas non plus associées au mécanisme. Seule une infime partie des informations se retrouve donc aujourd’hui partagée, car les agro-industriels, principaux détenteurs de matières premières agricoles, ne sont pas soumis à cette transparence, les informations publiées ne se faisant qu’au niveau des États. Mais la plus grande déception réside dans l’incapacité des membres à solliciter le Forum de réponse rapide. Alors qu’en 2012, les prix des matières premières agricoles à l’international restaient à un de leur plus haut niveau depuis plusieurs mois, le forum n’a pas été convoqué... par peur de la réaction des marchés et d’activités spéculatives supplémentaires face aux craintes des États dans cette situation ! La FAO et la France avait pourtant clairement notifié leur souhait de solliciter une réunion d’urgence . Cela souligne également le caractère incomplet des outils mis en œuvre par le G20, car sans mesures de régulation des marchés et de leurs acteurs, de mise en place de limites de positions et de renforcement des autorités de contrôle, permettant d’empêcher ce type de réaction, le Forum pourrait générer plus de spéculation.

Dans la suite des difficultés rencontrées tant au niveau international qu’au niveau européen en 2012, la France, par la voix de Stéphane Le Foll alors ministre de l’Agriculture, a décidé d’aller plus loin dans la lutte contre la volatilité des prix et la régulation des marchés internationaux.

La France a ainsi adopté un plan d’action sur la hausse des prix des céréales qui, tout en réaffirmant les engagements du G20 de 2011, allait plus loin dans les mesures à mettre en œuvre. Le plan appelait ainsi explicitement à une pause du développement des agrocarburants concurrents des usages alimentaires. Pour autant, l’imbroglio qui a suivi a nui à la lisibilité de la position française.

Le plan d’action français appelait également à un renforcement de l’encadrement des marchés financiers notamment au niveau européen, en prenant mieux en compte les spécificités des matières premières agricoles. Dès le G20 de 2011, la France s’était positionnée en faveur d’une plus forte régulation de ces marchés financiers, et avait alors rencontré de fortes résistances au niveau international. Cela n’avait pas permis d’aboutir à des mesures assurant une régulation plus forte et plus efficace des marchés. La mise en place de limites de positions sur les marchés dérivés de matières premières agricoles a depuis été adoptée dans le cadre de la réforme bancaire française de 2013. Mais cette mesure reste limitée et incomplète. Limitée car compte tenu de l’internationalisation des marchés et des échanges agricoles, la régulation stricte des marchés de matières premières doit se faire au niveau européen et international, notamment parce que les principales places d’échange ne se situent pas en France. Cette mesure n’aurait par exemple pas permis d’empêcher l’achat en 2010 par le fonds spéculatif Armajaro de plus de 240 000 tonnes de cacao sur le marché de New York, soit 15?% des stocks mondiaux 8. Enfin la mesure est incomplète, car elle ne permet ni d’assurer plus de transparence, ni de renforcer les autorités de régulations tant au niveau européen qu’international, ou encore de fermer des fonds d’investissement spéculatifs.

Mais surtout, toute mesure visant à la lutte contre la volatilité des prix agricoles et la régulation des marchés, qu’elle soit prise au niveau français ou international, restera inefficace si ne sont pas considérées les politiques commerciales. En effet, celles-ci favorisent aujourd’hui la mise en place de zones de libre-échange et vont venir déstabiliser des pays fortement touchés par l’insécurité alimentaire. C’est le cas en particulier des Accords de Partenariat économique négociés entre les pays ACP et l’Union européenne, qui vont mettre en concurrence agriculteurs africains et européens en supprimant les protections douanières.

Toute action au niveau des prix restera également inopérante si la concentration accrue des acteurs du secteur agricole n’est pas prise en compte. L’ONG ETC group a publié en 2013 une étude sur la base des données de 2011 mesurant la part des 10 premières entreprises mondiales à différents échelons de la chaîne alimentaire. La concentration au niveau des fournisseurs d’intrants, mais surtout des négociants de céréales, est frappante puisque la part des dix premières entreprises est de 75 à 95?% du marché, entraînant de fait un pouvoir renforcé de ces entreprises. Et les fusions récemment annoncées comme celle entre Monsanto et Bayer vont venir encore renforcer cet état de fait.

Même si les épisodes de volatilité des prix sont plus contenus ces dernières années, ils restent majoritairement bien au-dessus des prix précédant les crises alimentaires de 2007-2008, et la tendance ne va pas s’essouffler, au contraire. Les impacts des dérèglements climatiques comme les sécheresses ou inondations laissent craindre de futures hausses de prix. Les quelques dispositions prises depuis 2011 resteront insuffisantes si elles ne sont pas renforcées et accompagnées de mesures relatives à la protection des marchés.


1 https://ccfd-terresolidaire.org/IMG/pdf/ccfd-rapport-10ans-emeutes-de-la-faim.pdf


Haut de page
Paris, le samedi 18 novembre 2017