Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

Voyage au centre du module Risque du modèle momagri



Bertrand Munier,
Professeur des Universités, Chef économiste de momagri


Les fondements historiques & scientifiques

L’objectif poursuivi par les économistes de momagri depuis le début de l’année 2006, date de mise en chantier de la construction du modèle momagri, a été de mieux rendre compte et de fournir une image meilleure de l’agriculture dans le monde que ce qu’offrent en ce moment la plupart des modèles utilisés par les organisations internationales.

Car l’image qu’ils en donnent est bien étrange.

On nous a dit pendant des décennies que les prix agricoles se stabiliseraient un jour autour de leur prix de marché. Et pourtant, dans les trente dernières années, les prix agricoles – à la différence des prix industriels – ont continué de fluctuer très largement.

On nous a dit aussi que la raison pour laquelle ces prix ont continué de fluctuer aussi violemment n’était que temporaire. Cela tiendrait simplement au fait que les Hommes ont été suffisamment déraisonnables pour ne pas se débarrasser des tarifs, quotas et autres types de barrières au libre commerce, y compris les subventions aux agriculteurs. Pourtant, les obstacles de ce type ont été peu à peu supprimés dans les vingt cinq dernières années, et les fluctuations des prix agricoles se sont accrues de façon également étonnante, dans certains cas de façon angoissante. D’où les erreurs répétées des modèles les plus fréquemment utilisés.

Peut-être la voie ouverte est-elle une très longue voie, mais avec des cheminements aussi longs, ne seront-nous pas tous morts avant que quoi que ce soit ne se passe?

Comment expliquer une situation aussi paradoxale?

La réponse se trouve fort bien éclairée par l’histoire des États-Unis. Au début des années Trente, les économistes de l’équipe de Roosevelt en vinrent à penser que l’agriculture, considérée comme un secteur entièrement spécifique, nécessitait des politiques discrétionnaires spécifiques, même si ces politiques s’écartaient d’une série des règles de la stricte orthodoxie telles que celles qui prévalent pour l’industrie et les services. Les effets sur la production agricole furent substantiels.

Après la Seconde Guerre Mondiale, les enjeux avaient complètement changé. Les problèmes dont souffraient les populations concernaient des règlementations abusives qui demandaient à être démantelées, d’autant plus qu’un besoin profond de développement économique s’était manifesté. Ce fut l’époque où les étudiants en économie dans les pays occidentaux vinrent à découvrir qu’il existait un « Tiers-Monde ».

Le point focal des questions cruciales avait donc complètement changé. Celui des solutions évidemment aussi. Dans de telles circonstances, comment aurait-on pu contester que des marchés libres étaient devenus fondamentalement l’objectif à atteindre, sous réserve des cas de dysfonctionnement que les économistes classifient et documentent soigneusement ?

Encore ne l’a-t-on fait que progressivement, comme le montrent l’histoire des diverses méthodes d’abolition du contrôle des changes. Et puis, plusieurs problèmes rencontrés ont conduit à corriger substantiellement la nouvelle doctrine. Mais la conviction générale ne pouvait pas ne pas demeurer, renforcée plus tard par l’écroulement du Mur de Berlin.

Parfait ! Mais la notion de spécificité de l’agriculture fut perdue en chemin entre l’avant- et l’après-guerre, alors qu’elle n’avait aucune raison de l’être. Nous pensons que les modèles principaux en usage dans les négociations internationales sont des produits de ce mouvement d’idée déclenché par la Seconde Guerre Mondiale. L’origine du puzzle est au coeur de ce mouvement d’idées.

C’est pour cela que nous avons initié la construction du modèle momagri, suivant une architecture modulaire totalement inédite, et des principes de construction novateurs, notamment en termes de modélisation des risques auxquels sont soumis les différents acteurs qui interviennent sur les marchés agricoles mondiaux, qu’il s’agisse des producteurs, des spéculateurs ou des Etats.

Le module Risque permet en effet de modéliser la forte volatilité des prix des produits agricoles au niveau international, en tenant compte des spécificités qui sont celles de l’Agriculture :

> Les prix sont beaucoup plus volatils que les prix industriels ou de services, rendant leur anticipation extrêmement difficile.
> Les décisions de production courante (et pas seulement les décisions d’investissement) prises l’année « t-1 » sont quasi-intégralement irréversibles jusqu’à l’année « t ».
>On a la fois production de biens physiques, marchés à terme ferme et marchés à terme conditionnels (produits dérivés) autorisant théoriquement couverture complète ou partielle mais surtout spéculation.
> Les productions agricoles sont fortement dépendantes des aléas naturels (climat, épizooties…). On peut ainsi démontrer, par ces quatre spécificités, qu’une grande partie des risques en de nature endogène, ce que ne fait aucun des modèles standards existants.



Les économistes de momagri se sont basés, pour la construction du module Risque sur les propositions que j’ai émises sur le traitement du risque et sur une modélisation de la spéculation inspirée de la lignée de Frankel et al (1988), de Kirman (1991) et de plusieurs autres depuis (Brock et Hommes, 1997).

Au contraire de l’idée rationnelle d’acquisition d’information en fonction de la probabilité de trouver le meilleur prix, comme dans les modèles de « price search », adaptables aux recherches de l’anticipation rationnelle par les spéculateurs, nous faisons ici l’hypothèse qu’au fur et à mesure que l’on s’éloigne du prix d’équilibre de marché (connu du seul modélisateur), les spéculateurs peuvent se comporter de deux manières différentes. Les spéculateurs dits « fondamentalistes » sont, pour des raisons diverses, et notamment en raison des actions observées chez les autres (Munier, 1994) de plus en plus vendeurs lorsque l’écart au prix de référence s’accroît (comportement ‘de fourmi’ à la Kirman). Les spéculateurs dits « chartistes » sont, eux, modélisés comme prolongeant purement et simplement la tendance des prix.

Les anticipations des producteurs agricoles sont aussi appuyées sur une représentation de rationalité limitée, mais en univers risqué. Elles combinent le résultat d’observations directes et d’une formulation adaptative « à la Nerlove ». L’observation directe pratiquée dans le cadre de l’équipe momagri conduit à une formule rapprochant du prix passé, dont ont finalement pu effectivement profiter les producteurs agricoles, les ressources « rentrées » au cours des trois dernières années. Ce rapprochement est conduit en utilisant une notion d’équivalent certain généralisé spécifique à l’agriculture appliquée à une notion d’anticipation adaptative à la Allais-Friedman. L’équivalent-certain généralisé est à la fois une extension et une simplification du modèle à dépendance de rangs, initié par Quiggin en 1981 à partir d’une intuition d’Allais des années Cinquante.

D’une période sur l’autre, les paramètres de la fonction de demande sont modifiés de deux façons :

> ils maintiennent une élasticité constante de la demande, issue des données GTAP les plus généralement acceptées pour les secteurs auxquels on s’intéresse plus spécifiquement ici.

> ils tiennent compte de la dépense effectuée à la période précédente sur les marchés finals de ces secteurs, reflétant ainsi de façon simplifiée les changements de revenus et éventuellement d’habitudes alimentaires intervenues sur le marché mondial.



Au total, le module « Risque » du modèle momagri repose sur un comportement en rationalité limitée de plusieurs acteurs (producteurs, spéculateurs chartistes, spéculateurs fondamentalistes). On se rapproche de certaines modélisations évolutionnistes, mais étendues à l’incertain avec un traitement spécifique de celui-ci qui reflète la microstructure des marchés de production agricole et met en valeur l’imperfection de ces marchés sur tous les points évoqués.

Du point de vue formel, il s’agit d’un système non linéaire, séquentiel à rétroaction (d’où la complexité, qui pourrait conduire jusqu’au chaos), même si les données de base du modèle sont linéaires (offre, demande). En outre, il s’agit d’un système « semi-ouvert » puisqu’en effet il modifie une partie de sa structure interne en tenant compte de l’information apportée de l’extérieur par le module central du modèle momagri (et qui ne dépend qu’en petite partie des résultats du module Risque à la période précédente, bien entendu). De tels systèmes sont instables, comme l’a montré un courant de recherche remontant à Arrow et Nerlove (1958) et développé par Grandmont, Brock et Hommes notamment, dans les années Quatre-vingts.

L’instabilité est ici « atténuée » dans une certaine mesure par l’aversion au risque au sens d’Arrow et Pratt, atténuation renforcée à son tour par l’extension proposée de l’équivalent-certain à partir de l’idée que l’on peut dériver (Hilton, 1988) du modèle à dépendance de rangs, sauf dans les cas d’évolutions contrastées, où cette notion peut au contraire accroître l’instabilité. Ce mécanisme est à la base des retournements de tendance potentiellement constatables dans les simulations. Il est destiné à approcher autant que faire se peut - sans jamais prétendre à les tester rétroactivement, encore moins à les prédire - les évolutions des marchés agricoles. On veut ainsi montrer que ces évolutions sont inhérente à la microstructure des marchés agricoles eux-mêmes et non pas à l’intervention d’un risque naturel - de type climatique et autre - comme on le dit généralement (Newbery et Stiglitz, 1981). Pour des configurations de paramètres données, que nous n’avons pas recherchées ici puisque tel n’était pas notre objet de recherche, un tel modèle pourrait produire des résultats chaotiques. On sait que le caractère « chaotique » des prix agricoles a été maintes fois évoqué (Jensen et Urban, 1984, Chatrath, Adranji et Dhanda, 2002).


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Le modèle momagri
Paris, le jeudi 20 juin 2019