Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

Le risque de l’avenir dans le modèle momagri : Un pas décisif dans la modélisation agricole

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Parmi les sept modules qui composent le modèle NRA et qu’aucun modèle agricole international ne prend en compte à l’heure actuelle, la façon dont les agriculteurs forgent leurs opinions sur l’avenir et traitent le risque est l’un de ceux qui emportent les conséquences les plus importantes pour la compréhension des marchés agricoles.

Dans la plupart des modèles cités, les agriculteurs n’ont pas à résoudre les problèmes induits par l’existence de risques sur les marchés agricoles : ils sont censés connaître à l’avance le prix moyen de l’année suivante (voire des années suivantes s’il s’agit de productions pluriannuelles) et ils ajustent, en tenant compte de ce chiffre, leurs productions de façon quasi-parfaite autour de l’équilibre de marché concurrentiel. On prend ici « la main dans le sac » les principaux modèles utilisés en agriculture : leurs représentations des comportements des agriculteurs sont non seulement simplifiées mais surtout non plausibles. Et, elles entraînent des conséquences qui sont manifestement étrangères à l’observation courante.

En premier lieu, le monde dans lequel les agriculteurs décident des surfaces qu’ils vont consacrer à chaque production, puis des niveaux de leurs productions, est un monde en avenir incertain. Il faut d’abord que chaque agriculteur se forme une opinion du prix à venir, et chacun d’entre nous sait par expérience que, quelles que soient les précautions prises, les techniques utilisées, nos anticipations ne sont pas parfaites. Celles des agriculteurs ne sont pas naïves pour autant, et les producteurs de grandes cultures savent tirer parti de l’observation du passé pour se forger une opinion significative sur ce qui se passera l’an prochain. La façon dont ils s’y prennent varie selon les périodes :

> lorsque la situation s’est avérée stable, la mémoire des agriculteurs conserve plus longtemps les observations sur les marchés qui ont pu être faites ;

> lorsque la période traversée est marquée par de forts changements, les observations mémorisées portent sur des durées plus courtes.

Il est important qu’un modèle des comportements de la production agricole intègre ces faits.

On pourrait bien entendu se demander si ces anticipations, une fois nées des réflexions et des réflexes des agriculteurs, conduisent à des décisions de production pour l’année suivante – ou les années suivantes pour les productions à maturation lente – dans lesquelles elles seraient tenues comme de simples chiffres fixes dans l’esprit des agriculteurs. Après tout, c’est ce qu’implique la formalisation de plusieurs des modèles existants du domaine, dont les auteurs ne sont pas pour autant pas les derniers venus dans leur profession.

En réalité, ceux des modélisateurs qui ne négligent pas des contacts fréquents et attentifs avec les producteurs agricoles savent qu’il n’en est rien.

Les agriculteurs ont, bien au contraire, une conscience aiguë du fait que ces anticipations ne sont que des moyennes, et que beaucoup d’autres occurrences ont de bonnes chances de se produire de part et d’autre de ces moyennes. Il est important d’en tenir compte : comment, sinon, refléter le climat psychologique dans lequel les producteurs baignent et qui conditionnent tant leurs comportements ?
Les modèles économiques ne doivent pas s’appuyer sur de purs mécanismes, comme si les hommes ressemblaient quelque peu à des machines, mais refléter aussi le ‘moral’, les attitudes psychologiques de ceux qui décident des mises en production successives. C’est ce que font les équations du modèle NRA, qui traduisent l’attitude par rapport au risque des agriculteurs de façon très précise.

Cet aspect des choses est d’autant plus important que le traitement du risque par les agriculteurs engendre une partie de l’instabilité des marchés.

Tant qu’une économie de marché prévaudra (ce qui est bien sûr souhaitable) – quels que soient les encadrements que l’on puisse par ailleurs prévoir de ces marchés – les prix fluctueront. Le mieux que l’on puisse et que l’on doive réserver aux agriculteurs est une volatilité limitée, mais effective parce qu’appuyée sur un modèle qui reflète correctement la réalité. Les promesses de « stabilité » prochaine des prix – une stabilité quasi-complète, mais jamais effective -, sans cesse renouvelées depuis trente ans par des modélisateurs qui ont fini par croire que le monde va demain se couler dans la simplicité exagérée de leurs modèles se sont avérées être autant de mirages. Elles ne convaincront plus personne. Et la mondialisation sera rejetée aussi longtemps que l’on ne fournira pas aux agriculteurs de raisons sérieuses de croire à ce qu’on leur affirme.

Mais on doit aller encore une petite étape plus loin. Ces attitudes par rapport au risque traduisent-elles les mêmes réflexes psychologiques de période en période ?

Si, comme les modèles économiques le pratiquent habituellement, l’attitude par rapport au risque se limitait dans le modèle NRA à introduire une correction pour le risque plus ou moins reproduite de période en période pour un producteur donné, nous n’aurions fait qu’un progrès bien modeste sur les ‘mécanismes’ dénoncés plus haut. Et, au demeurant, est-ce caractéristique du comportement des producteurs agricoles?

L’observation des marchés ainsi que les échanges que l’équipe NRA a pu avoir depuis des mois avec divers exploitants suggèrent qu’il n’en est rien.
La réalité est plus subtile. Le modèle NRA reste un modèle – donc une simplification de la réalité - et il ne prétend pas traduire toute la complexité du monde agricole, mais il souhaite au moins refléter ce qui constitue les spécificités de l’agriculture par rapport à d’autres activités économiques.
Les équations du modèle NRA introduiront donc une dimension nouvelle, celle de l’optimisme ou du pessimisme des acteurs économiques agricoles. Le fait que l’optimisme s’accroisse après des périodes fastes, et qu’il décroisse après une succession de « mauvaises années » - dont on sait qu’elles sont plus nombreuses que les bonnes en agriculture – sont des faits que le modèle NRA s’efforce de traduire à travers les équations retenues par notre équipe. Pour ce faire, elles ne retiennent donc pas une modélisation économique standard du risque.

Enfin, les décisions des agriculteurs sont loin de n’être que des décisions individuelles isolées les unes des autres, comme l’affirme la représentation de la concurrence « pure ». Les contacts entre les agriculteurs existent dans tous les pays du monde, quelle que soit la technologie, quel que soit le niveau de vie. Les opinions et les attitudes psychologiques des décideurs du monde agricole sont donc au moins en partie influencées par des opinions extérieures, exprimées dans le cadre d’organismes divers, coopératifs, syndicaux ou de conseil technique, etc. Les discussions conduites encore récemment en marge de l’assemblée générale d’une fédération de coopératives, renforcent notre conviction sur ce point. Là encore, nous nous efforcerons de traduire cet état des choses dans nos équations.

Non, le modèle NRA ne sera pas un simple modèle de plus, mais un véritable outil d’aide à la décision qui permettra aux décideurs et négociateurs internationaux de prendre leur décision sur des bases beaucoup plus satisfaisantes, crédibles et fidèles à la réalité.


Bertrand MUNIER
Professeur des Universités
Chef économiste du MOMA

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Le modèle momagri
Paris, le jeudi 20 juin 2019