Les principes de construction constituent le cœur stratégique d’un modèle. Il s’agit des hypothèses et des théories économiques sur lesquelles se basent les économistes pour traduire le plus fidèlement possible la réalité.
Comme nous l’avons vu, les modèles économiques traditionnels négligent les spécificités de l’agriculture et considèrent que l’économie dans son ensemble se trouve dans une situation « idéale ». Pour cela, les économistes qui ont construit ces modèles se sont appuyés sur des principes de construction qui leur ont permis de traduire cette situation idéale : la théorie de la concurrence pure et parfaite, et la théorie des avantages comparatifs de Ricardo.
Mais, dès lors que l’on considère, comme le MOMA, que l’agriculture est spécifique et stratégique, et que de nombreuses imperfections entravent le bon fonctionnement des marchés, ces deux théories deviennent caduques.
Les économistes du MOMA ont donc défini des principes de construction novateurs, qui permettent au modèle NRA de traduire les spécificités du monde agricole que nous avons explicitées précédemment et qui lui confèrent une grande originalité par rapport aux modèles agricoles standard. Ils ont donc choisi de partir de trois postulats :
> L’offre ne s’ajuste pas instantanément à la demande.
> La demande est peu élastique par rapport aux prix.
> Le secteur agricole est en interaction directe avec son environnement (énergie, santé, environnement, innovation, pauvreté, …).
Et ainsi, par les principes de construction qu’ils ont définis, de répondre aux exigences des sept critères retenus qui en découlent, ce qui traduit une véritable rupture innovante dans l’élaboration des modèles économiques.
Voici quelques uns de ces principes parmi les plus fondateurs :
- Le modèle NRA est un modèle d’équilibre général calculable à la « Cournot Walras1 » Le modèle NRA est composé d’un bloc « demande » et d’un bloc « offre » où :
> La consommation (bloc demande du modèle NRA) est caractérisée par une structure de marché parfaite (les consommateurs disposent tous de la même information, et ne peuvent pas influencer le niveau des prix).
> La production (bloc offre du modèle NRA) est, en revanche, caractérisée par une structure de marché imparfaite. Il existe en effet des déséquilibres permanents dus aux interactions entre les différents producteurs qui influencent les marchés agricoles et accroissent la volatilité des cours. La dimension théorie des jeux est introduite dans le modèle NRA par cette hypothèse.
- La volatilité des prix, qui est l’une des spécificités de l’agriculture, est intégrée dans le modèle NRA Contrairement aux modèles traditionnels qui estiment que les prix des produits agricoles sont linéaires, car ils supposent que l’offre s’ajuste parfaitement à la demande, le modèle NRA considère que les prix agricoles sont très volatils, et que cette forte volatilité est en grande partie responsable des difficultés structurelles que connaissent la plupart des agricultures du monde. C’est ce qui explique pour beaucoup la « frilosité » des différents Etats du monde à libéraliser leurs agricultures, et on ne peut rayer d’un trait de plume cette réalité au sein des modèles économiques car c’est la principale composante à prendre en compte.
Les trois facteurs retenus pour traduire la volatilité des prix agricoles sont les suivants : les risques et structures de marché, les erreurs d’anticipation des producteurs, et les facteurs climatiques.
- Les agriculteurs évoluent dans un monde risqué qui affecte leur comportement de production et qui explique en partie la volatilité des prix des produits agricoles Le monde dans lequel les agriculteurs décident des surfaces qu’ils vont consacrer à chaque production, puis des niveaux de leurs productions, est un monde en avenir incertain, même en-dehors de tout incident climatique ou géopolitique. Comme leurs décisions tiennent compte de nombreuses informations partagées, il faut évidemment s’attendre à ce que des fluctuations de quantité et donc de prix s’ensuivent, d’autant que les demandes de produits agricoles varient peu en fonction des prix, bien au contraire.
Pour cela, il a été décidé de recourir à la Cumulative Prospect Theory (CPT) pour traduire le comportement des agriculteurs face aux risques. Elle permet de modéliser et d’étudier les comportements caractérisés par un « sur-optimisme » en période de bonne activité, et « sur-pessimisme » en période de mauvaise activité. Elle présente cinq avantages pour la modélisation du secteur agricole :
> Elle a été créée à l’origine pour le secteur agricole, mais n’y a jamais été appliqué.
> Elle traduit fidèlement le comportement des agriculteurs.
> Elle explique pourquoi les niveaux de production diminuent lorsque les anticipations sont mauvaises (car la prime de risque associée pour maintenir le revenu constant augmente).
> Elle explique en partie la forte volatilité des prix.
> Elle est académiquement reconnue (elle repose sur les travaux de Maurice Allais (Nobel 1988) et Daniel Kahneman (Nobel 2002)).
- Les dispositifs de soutien des Etats influencent la compétitivité d’un produit Ce principe est fondamental car il permet de traduire l’influence souvent déterminante que peut exercer l’État sur la compétitivité d’un produit, voire même d’un secteur comme par exemple :
> L’importance des aides internes favorisant la compétitivité à l’export.
> L’effet des aides indirectes aux infrastructures.
> Et tous les systèmes d’aides créant des distorsions au niveau du fonctionnement des marchés.
- Deux types de consommateurs sont pris en compte : les « consommateurs riches » et les « consommateurs pauvres » (module « Pauvreté ») Contrairement aux modèles standard qui suppose l’existence d’un consommateur représentatif, le modèle NRA segmentera les consommateurs en deux : les consommateurs pauvres et les consommateurs riches. Il pourra ainsi évaluer l’incidence de la libéralisation des échanges internationaux sur la pauvreté et donc déterminer quels en seront les gagnants et les perdants potentiels.
Cette première segmentation sera affinée par la suite.
- La coexistence de deux types d’agriculture : traditionnelle et moderne Tout comme ils supposent que tous les consommateurs sont identiques, les modèles standard estiment que toutes les agricultures du monde sont analogues. Or, il existe de profondes différences entre les agricultures selon les régions, qui expliquent en partie les écarts de productivité et de compétitivité, notamment entre le Nord et le Sud.
En effet, les économies d’échelle peuvent différer selon les pays et sont notamment à l’origine de la distinction entre les agricultures moderne et traditionnelle (car les taux d’utilisation des surfaces diffèrent, tout comme le degré d’intensivité du capital des exploitations et les investissements en infrastructure réalisés par l’État). Le modèle NRA prend donc en compte, à l’échelle internationale, la coexistence de ces deux types d’agriculture.
- Les capacités d’innovation et les différents régimes de propriété intellectuelle existants sont pris en compte (module « Innovation ») L’innovation et le progrès technique ont une influence déterminante sur les effets de la libéralisation des échanges agricoles internationaux. Et, force est de constater que ces effets seront disparates selon les régions du fait de capacités d’innovation et de régimes de propriété intellectuelle différents, et discriminants pour les PED qui, n’ayant le plus souvent aucun régime de propriété intellectuelle, sont dépendant de capacités d’innovation étrangères.
Il a pour cela été décidé que le modèle NRA tiendra compte pour chaque région modélisée, des capacités d’innovation (publique, privée, locale et étrangère) et des différents régimes de propriété intellectuels existants.
La modélisation a d’ores et déjà commencé depuis quelques mois, et les principes de construction sont aujourd’hui en nombre suffisant pour commencer la mise en équation du modèle NRA, qui consiste à traduire par des équations mathématiques, le comportement des différents acteurs économiques en présence (les producteurs, les consommateurs et l’Etat), et le fonctionnement du marché agricole ainsi que des différents marchés qui interagissent avec le secteur agricole.
Les cinq modules qui composeront la première version du modèle NRA (le module économique central entouré des modules « Pauvreté », « Innovation », « Risques », et « Dépendance vis-à-vis de l’extérieur ») seront modélisés d’ici la fin de l’année.
Nous procéderons durant le premier semestre 2007 au calibrage et à des tests du modèle afin d’être en mesure, à partir de mi 2007, de fournir nos premières estimations chiffrées.
Et, en plus d’être l’outil d’aide à la décision manquant aujourd’hui, le modèle NRA constituera l’un des trois piliers de la future gouvernance mondiale de l’agriculture avec l’agence internationale d’évaluation et de notation (Cf dossier joint intitulé « L’agence NRA), et les principes de gouvernance (Cf dossier joint intitulé « Proposition de principes de gouvernance pour une future Organisation Mondiale de l’Agriculture »).
1 L’expression « Cournot-Walras » provient des noms des deux économistes qui ont modélisé l’équilibre général en concurrence parfaite (Léon Walras) et approfondi la modélisation en concurrence imparfaite (Augustin Cournot).