|
|  | | | | Édito | | | | Sommet de Rome : Malgré une bonne analyse de la situation, des propositions et des préconisations inadaptées Jacques Carles, Délégué général de momagri & Bastien Gibert, Conseiller de momagri | | Le Sommet de Rome, qui s’est déroulé du 3 au 5 Juin, a été l’occasion pour de multiples Chefs d’Etat, Institutions internationales et ONG de réaffirmer leur engagement vis-à-vis de la coopération internationale, notamment dans le domaine agricole. De nombreux travaux ont été présentés et des propositions avancées, qui tous convergent vers l’idée qu’il faut réorganiser la gouvernance mondiale dans le domaine agricole et alimentaire, à l’image des propositions de Ban Ki Moon, de Nicolas Sarkozy ou de la FAO. Cette dernière a en effet présenté un document de travail prospectif intitulé « La flambée des prix des denrées alimentaires : faits, perspectives, effets et actions requises » dans lequel elle propose une stratégie de sortie de crise. Toutefois, il ne faut pas succomber au chant des sirènes. Si nous pouvons saluer la prise de conscience internationale sur la réalité des problématiques agricoles, les propositions avancées sont cosmétiques, voire même contreproductives car elles ne s’attaquent pas aux racines du problème. Le rapport de la FAO, intitulé « La flambée des prix des denrées alimentaires : faits, perspectives, effets et actions requises » est en rupture par rapport au constat qui est traditionnellement fait des réalités agricoles. Loin de considérer l’Agriculture comme un sous secteur économique, il en souligne la dimension stratégique et les nombreuses spécificités qui la différencie des autres secteurs de l’Economie. Trois constats principaux sont établis, qui méritent d’être soulignés, tant nous considérons au sein de momagri qu’ils justifient à eux seuls la mise en place d’une gouvernance mondiale de l’Agriculture. > Tout d’abord, la FAO reconnaît que « les fortes variations de prix, à la hausse comme à la baisse ne sont pas des phénomènes rares sur les marchés agricoles ». Elle valide ainsi l’une des principales caractéristiques intrinsèques des marchés agricoles, à savoir que la volatilité des prix est une donnée structurelle. > Ensuite, en soulignant que la flambée des prix peut être imputée au « renforcement des interactions entre les différents marchés, à la croissance démographique et économique rapide dans les pays émergents, aux biocarburants, à la spéculation et à la baisse stocks », la FAO démontre que l’interconnexion croissante des marchés, favorisée par la libéralisation des échanges et la mondialisation de l’Economie, expose les marchés agricoles à davantage de volatilité. > Enfin, en affirmant que « la probabilité d’assister à de nouvelles envolées de prix et de voir la volatilité des prix s’installer par suite d’événements imprévus reste forte pour la campagnes à venir », la FAO va à l’encontre de la pensée dominante selon laquelle les prix vont se stabiliser. L’agriculture est en réalité soumise à de nombreux facteurs perturbateurs qui sont de plus en plus éloignés des facteurs traditionnels affectant l’offre et la demande de produits agricoles. La récente crise des subprimes aux Etats-Unis, qui s’est accompagnée d’une déstabilisation des cours du cacao et du café, en est un bon exemple. L’incertitude domine donc pour l’avenir. Si momagri se réjouit de cette prise de conscience soudaine de la FAO, il ne faut pas non plus en conclure que la solution à la crise alimentaire est trouvée… loin de là … car la stratégie proposée est toujours la même : la libéralisation totale des marchés agricoles : « La communauté internationale doit s’assurer que les gouvernements se dotent de moyens humains, financiers, techniques et matériels nécessaires pour mettre en œuvre les réformes prioritaires … et notamment des activités renforcées de plaidoyer dans les négociations internationales en faveur de la suppression des barrières au commerce international et de l’élimination des pratiques distorsives… » Ainsi, malgré une vision plus réaliste des problématiques agricoles, la FAO continue de considérer que les prix se stabiliseront par miracle à des niveaux élevés, et que la libéralisation totale des marchés sera bénéfique pour l’ensemble des régions du monde. C’est ce qui ressort des projections qu’elle a effectué conjointement avec l’OCDE en utilisant le modèle économique AGLINK. Ainsi, contrairement à son constat, la FAO prévoit que les prix agricoles resteront parfaitement stables et connaîtront une évolution linéaire sur les dix prochaines années | | Or, nous avons démontré que de telles prévisions sont totalement erronées car les prix des matières premières agricoles ne peuvent pas se stabiliser « par magie ». Pour que ce la soit le cas, il faudrait en effet obtenir une conjonction d’événements défiant les lois de la probabilité, comme nous l’avons illustré avec le modèle momagri. C’est ce que nous avons nommé le « scénario de l’utopie ». Il suppose qu’il n’y ait pas de spéculateurs, une anticipation parfaite des agriculteurs et des conditions climatiques idéales. Bref, il s’agirait d’un Eden où l’offre s’ajusterait automatiquement à la demande, et où, ni la financiarisation de l’agriculture, ni les changements climatiques n’existeraient ! Ce scénario de l’utopie, dont nous avons présenté les résultats « irréels » lors de notre Conférence de presse au Parlement européen le 9 Avril 2008, présente des similitudes frappantes avec le scénario de la FAO. C’est le scénario d’un monde sans risque, où les prix des matières premières agricoles évoluent de manière linéaire. Il est très facile, à ce niveau d’hypersimplification, de choisir une trajectoire haute ou une trajectoire basse. C’est une simple question de détermination du point d’origine de la projection. La FAO estime que les prix actuellement hauts le resteront. Alors, elle prolonge la tendance par le haut. Pour ce qui est de momagri, il s’agissait d’illustrer l’absurdité d’une méthode et non de « prévoir » une stabilisation à un niveau bas des prix mondiaux… même si sur la longue période, les prix des produits agricoles sont tendanciellement orientés à la baisse. | | De toute manière, il ne faut pas oublier que les prix ne vont pas rester durablement élevés. La volatilité des prix est structurelle, et elle trouve son origine dans la conjonction de risques exogènes et endogènes que mentionne le rapport sans en tirer les conséquences. Ainsi, lorsque la FAO affirme que « dans certains pays où les restrictions se sont avérés efficaces, les agriculteurs ont réduit les surfaces plantées en céréales au vu de la faiblesse des prix intérieurs conjuguée à la hausse des prix des intrants comme les carburants, les semences et les engrais », elle met le doigt sur une des spécificités des marchés agricoles : les erreurs d’anticipation des agriculteurs qui, en fonction de leur degré d’optimisme et de pessimisme, ne répondent pas parfaitement aux signaux émis par le marché. Car, dans ce cas, les agriculteurs ont réagi à la hausse des prix agricoles en réduisant leurs productions… ce qui a alimenté le décalage entre l’offre et la demande et a participé ainsi à la flambée des cours. Le modèle économique utilisé par la FAO et l’OCDE est donc très imparfait, et on lui fait dire des choses qu’il n’est absolument pas capable de dire… comme nous l’avions souligné en 2005 en passant les principaux modèles économiques utilisés lors des négociations agricoles internationales au « banc d’essai ». Il est donc fondamental que la Communauté internationale, à la suite au Sommet de Rome, prenne conscience de la nécessité d’envisager la coopération sous une nouvelle forme avec une stratégie adaptée. Si momagri salue les propositions de nombreux chefs d’Etat, elles sont pour le moment très parcellaires et inspirées par des réactions à chaud sans bases solides car insuffisamment étayées par une bonne vision de l’avenir. Il est urgent que les institutions internationales cessent de raisonner à partir d’hypothèses imparfaites et de modèles obsolètes… Si la tâche n’est pas aisée, elle peut être surmontée. Nous l’avons déjà démontré en construisant le modèle momagri, et nous l’approfondirons dans les semaines à venir en proposant un plan d’action stratégique pour la coopération internationale dans le domaine agricole. | |
| |
| | |
|
| |
|
Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
| |
| | |
| |
|