Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune


Regain d’intérêt des intellectuels français pour l’agriculture ?



A propos de la Conférence Les Echos « Quelles politiques agricoles pour quels équilibres mondiaux ? », organisée par PASSION CEREALES, le 16 février au CESE

Par Dominique Lasserre, conseiller momagri



Après les spéculateurs et les investisseurs qui ont redécouvert les matières premières agricoles et les terres comme placements lucratifs, les intellectuels français seraient-ils en train de faire de l’agriculture le futur sujet à la mode ?

Il est vrai que l’agriculture concentre de nombreuses questions de société : de la qualité de notre alimentation à la protection de l’environnement et de nos paysages, de la transmission de la culture et des traditions, à la croissance et l’emploi auquel contribuent, ne l’oublions pas, significativement l’agriculture et l’agroalimentaire… .

Mais pourquoi l’agriculture devient-elle soudainement un sujet de discussion à la mode ? Tout simplement parce qu’elle pourrait bien incarner la remise en cause des politiques de libéralisation aveugles de ces dernières années.

Et derrière ces mots, il y a des sujets que les Français comprennent très bien : délocalisations, érosion du pouvoir d’achat, nécessité d’une régulation… . Mais savent-ils que … :

    … l’agriculture est le dernier secteur à ne pas avoir subi les pratiques de délocalisation de l’industrie par exemple. Même si les récents investissements massifs dans des terres situées en Europe de l’Est, en Afrique … préfigurent la concentration de la production agricole dans les régions du monde où la compétitivité repose en grande partie sur des dumpings sociaux et environnementaux, voire fonciers.

    L’agriculture et la sécurité alimentaire qui en dépend, reposeront-t-elles demain en grande partie sur des dumpings sociaux et environnementaux voire fonciers comme en Europe de l’Est et en Afrique ?

    … les agriculteurs connaissent, plus que toute autre profession, une considérable érosion de leurs revenus qui se chiffre à plus 20% en dix ans ?

    … l’agriculture est aujourd’hui sous l’emprise d’un mouvement de dérégulation et de libéralisation sans aucune considération pour le caractère stratégique qu’elle revêt pour l’alimentation ?
La réponse est non ! D’où la nécessité d’expliquer aux Français que les agriculteurs mènent à leur niveau le même combat pour leurs emplois, leurs revenus et plus largement pour la régulation du système économique.

Les céréaliers français, par l’intermédiaire de PASSION CEREALES, ont souhaité le faire-savoir en rassemblant au Conseil économique, social et environnemental, le 16 février dernier, plusieurs intellectuels et leaders d’opinion. Ces « people de la vie médiatique française » ne sont, si l’on reprend leurs mots « pas vraiment compétents sur le sujet », mais manifestement prêts à jouer le jeu : comprendre pour relayer l’urgence de l’action.

Nous avons relevé ci-dessous quelques propos qui vont dans le sens d’une prise de conscience indispensable en faveur d’une gouvernance mondiale pour réguler les marchés dans l’intérêt des producteurs et des consommateurs.




Au cours d’une intervention de grande qualité, Henri Nallet, ancien ministre de l’Agriculture en 1985 et de 1988 à 1990, a reconnu avoir « libéralisé l’agriculture » dans la perspective louable de « faire baisser les prix agricoles pour rendre l’alimentation meilleur marché ». Les prix agricoles se sont bien effondrés, mais pas ceux du panier de la ménagère. Il fait donc partie de ceux qui « de mauvaise grâce » ont été « des auxiliaires du marché ». « Timides » certes, mais redoutablement efficaces !

Ce mea culpa public est d’autant plus courageux qu’ils sont rares en politique. C’est bien le signe qu’une métamorphose de la pensée est en cours.

Il a poursuivi en soulignant que « des prix qui triplent en quelques semaines, ne sont pas les résultats d’un marché régulateur », mais la manifestation d’un dysfonctionnement auquel la politique doit remédier. C’est la raison pour laquelle il plaide en faveur « de systèmes acceptables de stabilisation des prix ».

Si une majorité s’accorde aujourd’hui sur ce constat, momagri relève que le chemin est encore long pour parvenir à un consensus sur les modalités de régulation des marchés agricoles.

Ainsi, la définition de concepts clés devra au préalable être réalisée afin de « déminer des oppositions » qui n’ont plus lieu d’être dans le monde d’aujourd’hui :
    - Que signifie une agriculture ouverte sur le monde ?

    - Qu’est-ce qu’une agriculture compétitive ?

    - Entre le protectionnisme des années 1970 et la libéralisation telle que le prône l’OMC, il ya une 3ème voie à construire qui prendrait en compte des objectifs environnementaux, sociaux et de sécurité alimentaire.
Notons au passage que ces questions valent également pour les autres secteurs d’activité : l’industrie et les services.

D’autres sujets tels que la constitution de stocks de sécurité, ont provoqué un débat entre ceux qui jugent cette idée « utopique et trop chère à financer » et ceux qui considèrent cette mesure comme un des outils à intégrer dans une politique globale de gestion des risques et de l’incertitude sur les marchés.

Nous nous réjouissons par ailleurs que plusieurs idées sur lesquelles momagri travaille depuis sa création en 2005, aient été proposées au cours de cette réunion :
    - « Il faut poser comme principe de base que la terre est un bien public, au même titre que le climat », François Rachline, directeur de l’Institut Montaigne

    - - « Nous sommes face à de grandes incertitudes, […] le mot « organisation mondiale » est le mot clé des prochaines années », Hervé Lorenzi, président du Cercle des Economistes.

    - « La volatilité naît de l’incertitude, notamment sur le niveau de prix. Quel est le prix en agriculture ? », Francis Declerck, professeur, co-titulaire de la Chaire européen (ESSEC)

    - Pour lutter contre la volatilité des marchés, « il faut réfléchir à la possibilité d’une réponse graduée », Fabien Bova, directeur général de FRANCE AGRIMER

    - « Il faut définir ce qu’on entend par régulation », Carmel Cahill, conseillère principale, direction des échanges et de l’agriculture à l’OCDE

    - « Il n’y aura pas de puissance publique européenne s’il n’y a pas de politique agricole européenne. » … « Il est dans la nature des Etats de ne pas lâcher leur alimentation. » … « Il faut constituer une organisation planétaire, qui prendrait la forme d’une Assemblée régulatrice. », Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique
Les éléments présentés ici ne sont pas exhaustifs et d’autres questions passionnantes ont été abordées, notamment sur les liens entre environnement et agriculture, sur les dangers de la décroissance, … .
Ces débats méritent d’être approfondis pour faire avancer la réflexion politique, et en espérant comme Denis Tillinac1 que « nos élites prennent conscience de leur rôle, il est majeur, il peut être salvateur ».


1 Article de Denis Tillinac « Plaidoyer pour un monde qui disparaît » MARIANNE du 13 au 19 février 2010
Haut de page
Paris, le mardi 2 septembre 2014