Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
CNUCED
  Édito  
  Rapport sur la formation des prix sur les marchés financiarisés des matières premières

Conférence des Nations-Unies
sur le Commerce et le Développement (CNUCED)


Depuis le milieu des années 2000, les prix des matières premières ont été marqués par une tendance haussière et une volatilité accrue. Les raisons les plus communément invoquées par les experts concernent les mutations observées dans les fondamentaux des marchés, et dont l’origine est due à la conjonction d’aléas climatiques, du développement des biocarburants et la croissance économique des pays émergents.

Néanmoins, ces différents facteurs ne suffisent pas à expliquer la volatilité structurelle observée sur les marchés agricoles et encore moins l’évolution récente des prix agricoles. D’autres facteurs doivent donc être intégrés au champ d’étude, et notamment la financiarisation grandissante des marchés agricoles dont les effets sur la volatilité des cours est réelle mais complexe. C’est dans cette optique que la Conférence des Nations-Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) a publié en juin 2011 un rapport1 sur la formation des prix sur les marchés financiarisés des matières premières.

Nous vous invitons à lire ce rapport qui apporte des éléments importants sur les liens complexes existant entre la financiarisation des marchés agricoles et la volatilité des prix agricoles, et dont nous reproduisons ici un extrait. Il illustre notamment ce que la financiarisation accrue des marchés agricoles peut comporter de problématique et ils exposent les recommandations de la CNUCED : renforcer la transparence sur les marchés physiques afin de réduire les incertitudes, améliorer les flux d’information sur les échanges des produits de base ainsi que l’accès à ces flux, resserrer la réglementation des acteurs financiers en plafonnant par exemple le volume des positions, et enfin mettre en place des mesures directes de stabilisation des cours de produits de base.

La rédaction de momagri




Le problème avec la financiarisation

« La portée de la financiarisation s’est considérablement aggravée depuis 2004, comme en témoigne la hausse des volumes d'investissements financiers pour les matières premières sur les marchés dérivés - en bourse ou en transactions de gré à gré (OTC). Ce phénomène est particulièrement problématique, car les opérateurs sur les marchés ont tendance à pousser le prix des matières premières au-dessus des niveaux justifiés par le marché, avec des effets négatifs, tant sur les producteurs que sur les consommateurs. Le rôle des flux d'information est crucial pour l'évolution des prix sur les marchés dérivés des matières premières. »

[…]

« La financiarisation du commerce des matières premières fait que le fonctionnement des bourses de marchandises est controversé. A l’origine, leurs fonctions consistaient à faciliter processus de divulgation des prix et de permettre le transfert du risque, vers d'autres agents prêts à en assumer les conséquences. Ces fonctions sont aujourd’hui altérées dans la mesure où l’intervention des investisseurs sur les marchés augmente la volatilité des prix et les poussent au-dessus des niveaux normalement déterminés par l'offre et la demande.

En conséquence, l’évolution du prix des matières premières ne reflète pas seulement les changements dans les fondamentaux du marché ; ils subissent également les influences des marchés financiers. Par conséquent, les acteurs du marché qui ont un intérêt commercial dans les produits physiques (c'est à dire les producteurs, commerçants et consommateurs) devront faire face à une plus grande incertitude sur la fiabilité des signaux émanant des bourses concernant les produits de base. Ainsi, la gestion du risque des positions sur le marché, les prises de décision sur le stockage, l'investissement et le commerce, deviennent plus complexes. A long terme, cela peut décourager la couverture de risque (hedging) par les utilisateurs ou acteurs commerciaux. En outre, avec une plus grande volatilité des prix, la couverture (hedging) devient plus chère et peut-être inabordable et plus périlleuse pour des pays en voie de développement. »

L'hypothèse d'efficience du marché, ne tient pas sur les marchés à terme des matières premières, et conduit à un comportement grégaire et des bulles de prix.

« Traditionnellement, l'hypothèse dite d'efficience du marché (HEM) est supposée tenir sur les marchés financiers, y compris sur les marchés dérivés de matières premières, et en particulier, sur les marchés à terme, qui sont l'objet de cette étude. L'HEM soutient que toutes les informations disponibles publiquement sont immédiatement répercutées sur les prix. L'HEM indique que l'information, même privée - disponible uniquement pour les acteurs individuels du marché - se reflète sur les prix par le biais de l’effet des transactions des personnes détentrice de l'information. Si l'HEM était appliquée, l'évolution des prix des matières premières ne reflèterait rien d'autre que des informations sur les fondamentaux du marché.

Cependant, cette étude montre qu’actuellement, l'HEM ne s'applique pas aux marchés à terme de matières premières. Les opérateurs du marché prennent également leurs décisions commerciales à partir de facteurs qui sont totalement indépendants du produit de base, comme les considérations de portefeuille ou suivent tout simplement une tendance. Par conséquent, il est difficile pour les autres agents du marché de discerner si oui ou non leurs transactions sont basées sur des informations portant sur les fondamentaux, informations parfois difficiles à obtenir et pas toujours fiables. Les décisions commerciales sont ainsi prises dans un climat d'incertitude. Dans une telle situation, il est rationnel de suivre les décisions commerciales des autres opérateurs. Ainsi, plusieurs motivations conduisent les opérateurs en bourse à s'engager dans ce comportement dit « grégaire intentionnel » sur une base tout à fait rationnelle. C’est l'imitation qui prévaut dans les situations où les opérateurs croient pouvoir glaner des informations sur le marché en observant tout simplement le comportement des autres agents.

Dans un environnement de « comportements grégaires » il y a des limites à l'arbitrage. Agir contre la majorité, même si c’est justifié par les fondamentaux, peut entraîner des pertes importantes, et souvent de l'argent emprunté. Il est parfois plus rationnel pour les opérateurs sur le marché d’ignorer leurs propres informations et suivre la tendance. C'est ce que font par défaut de nombreux acteurs financiers, en fondant leurs décisions commerciales, uniquement sur le comportement des séries de prix (transactions algorithmiques), ce qui peut conduire à une bulle des prix des matières premières. »

Les résultats de l'enquête sur le terrain confirment que le rôle des investisseurs financiers est devenu plus important, et qu’il conduit à une plus grande volatilité des prix.

« Pour compléter les résultats théoriques et empiriques, 22 entrevues ont été menées avec plusieurs acteurs du marché des matières premières, allant des opérateurs physiques des marchés aux investisseurs financiers, y compris un courtier, les représentants d'une société de communication des prix et deux consultants. Les personnes interrogées ont convenu que le rôle des investisseurs financiers est devenu plus important ces dernières années. En raison de leur solidité financière, ils peuvent jouer sur les prix à court terme. Cela conduit à une volatilité accrue, ce qui peut nuire aux marchés et détourner les opérateurs en couverture du risque (hedgers) qui ont un intérêt dans des marchandises physiques des marchés dérivés de matières premières. La volatilité accrue conduit à des appels de marge et par conséquent aux besoins de financement plus élevé. Bien que toutes les personnes interrogées aient souligné le rôle des fondamentaux du marché à moyen et à long terme dans la formation des prix des matières premières, ils ont concédé que les distorsions importantes de prix et les effets des comportements grégaires, pourraient se produire à court terme, en raison de la participation des investisseurs financiers. Cela se reflète également dans les réponses de plusieurs personnes interrogées qui accordent une attention croissante à l'information sur les marchés financiers. »

« La principale conclusion des entretiens est qu’il doit y avoir plus de transparence des marchés. Pour les États-Unis, il s'agit surtout du marché de gré à gré. En Europe, il y a un plus grand manque de transparence qu’aux Etats-Unis. L'adoption de reporting en Europe, similaire à celle prévue par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) - l'institution chargée de réglementer et de surveiller les transactions des marchés à terme des matières premières aux Etats-Unis – avec son rapport hebdomadaire « Commitments of Traders » (Engagements des Opérateurs), serait un grand pas dans la bonne direction, mais on a besoin de plus d’informations concernant les affaires de gré à gré. »

Considérations politiques et recommandations

« L'analyse montre clairement que le flux d’informations joue un rôle vital dans l'évolution des prix des matières premières. Les distorsions du marché décrites ci-dessus sont étroitement liées au fait que les opérateurs du marché prennent leurs décisions dans des conditions d'incertitude. Par conséquent, les réponses politiques pour améliorer le fonctionnement du marché devraient se concentrer sur les questions suivantes :

    • Plus de transparence à l'égard des fondamentaux. Bien qu’il existe actuellement plusieurs sources d'information, il y a une incertitude en termes de qualité et de rapidité des données, notamment en matière d’inventaires.

    • Plus de transparence des bourses et des marchés de gré à gré. Plus d'informations devraient être disponibles pour les prises de position des acteurs des marchés dérivés de matières premières. Ceci s'applique en particulier pour la négociation des matières premières en Europe, où la transparence est très en retard par rapport aux bourses américaines. Une amélioration de la transparence est importante non seulement pour les acteurs du marché, mais également pour les régulateurs, qui ne peuvent intervenir que s’ils savent ce qui se passe réellement sur le marché.

    • Une réglementation plus stricte des acteurs financiers. Le resserrement des règles au niveau international serait le meilleur scénario, afin d’éviter les aléas dans l’application de la réglementation. Le rôle des acteurs financiers sur les marchés ayant un impact considérable sur l'évolution des prix, des limites de position visant à restreindre la participation des investisseurs financiers sur les marchés des matières premières sont indispensables à moyen et long terme. Compte tenu qu’il est délicat de déterminer des niveaux, une première étape pourrait consister à déterminer un seuil de position au-delà duquel les opérateurs seraient obligés de fournir des informations supplémentaires. En outre, les opérations pour compte par les institutions financières, impliquées dans les opérations de couverture de leurs clients, pourraient être interdites en raison de présences de conflits d'intérêts.

    • Au-delà d’une « régulation souple », des mesures directes de stabilisation des prix des matières premières doivent être envisagées. Puisque les gouvernements et les institutions internationales ont accès aux mêmes informations que les opérateurs du marché, la création d'un mécanisme de réserve virtuel administré par le gouvernement et la possibilité d’une intervention directe par les gouvernements sur les marchés physiques et financiers doivent être envisagés. Sur les marchés des matières premières financiarisés, comme sur les marchés des devises, un encadrement pourrait aider les acteurs du marché afin de mieux reconnaître les fondamentaux.

    • L'introduction de taxes sur les transactions pourraient ralentir les activités des investisseurs financiers sur les marchés des matières premières. Toutes ces mesures méritent une considération politique sérieuse, même si certains schémas les plus sophistiqués peuvent s'avérer difficiles à mettre en œuvre rapidement. »


1 « Formation des prix sur les marchés financiarisés des matières premières : le rôle de l’information » (Janvier 2011), http://www.unctad.org/en/docs/gds20111_en.pdf
Haut de page
Paris, le lundi 24 novembre 2014