Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Édito

Quelle leçon tirer de la récente chute des prix agricoles ?


Bastien Gibert,
conseiller de momagri

Il y a quelques semaines encore, tout le monde considérait que la flambée des prix des matières premières agricoles allait durer pour atteindre un plateau. C’était notamment l’avis de Mariann Fischer Boel, Commissaire européen chargé de l’agriculture, qui s’est basée sur cette hypothèse pour formuler son Bilan de Santé de la PAC. Dans ce contexte, les projections du modèle momagri, selon lesquelles la volatilité des prix agricoles allait perdurer voire s’accroître, et qu’un possible retournement des prix pouvait se produire, apparaissaient aux yeux de tous comme hautement improbables… jusqu’à ce que cela se produise.

Aujourd’hui, on constate en effet que non seulement l’envolée des prix s’essouffle, mais que dans un certain nombre de cultures, le reflux s’amorce : depuis juillet, la cotation des grandes cultures sur les marchés mondiaux chute, le prix des viandes se stabilise et celui du lait s’effondre pour rejoindre les niveaux de 2005. La question de savoir pourquoi les prix des matières premières agricoles ont évolué de la sorte par le passé est au cœur des préoccupations des experts et des médias. Et il est intéressant de remarquer que les arguments avancés hier pour justifier une tendance de prix à la hausse sont aujourd’hui remplacés par d’autres arguments souvent contradictoires, sans que cette contradiction ne les gêne le moins du monde.

Nous considérons également, au sein de momagri, que la compréhension a posteriori des facteurs qui sous-tendent l’évolution des prix est fondamentale. Mais nous pensons qu’il faut dépasser le niveau d’analyse actuel des experts agricoles qui, pour paraphraser Lawrence Peter, sont en réalité uniquement capables de nous « expliquer demain pourquoi les prévisions qu’ils ont faites hier ne se sont pas réalisées aujourd’hui ». Il est essentiel de comprendre a priori, et en toute honnêteté, pourquoi est-ce que les institutions internationales et les experts « à la mode » sont incapables d’anticiper l’évolution des prix des matières premières agricoles. Car, jusqu’à aujourd’hui, en matière de prospective agricole, la seule chose pour laquelle ils ne se sont pas trompés, c’est justement sur le fait qu’ils se sont trompés à tous les coups.

Trois leçons politiques et stratégiques peuvent être tirées de ce constat.

Tout d’abord, en matière de prospective, les hypothèses sur lesquelles on se base sont fondamentales, et les résultats et enseignements que l’on peut tirer sont radicalement différents selon que l’on raisonne à moyen et long terme, en considérant que la tendance des prix est linéaire, ou à court terme, en partant du fait que l’évolution des prix est quasi-chaotique. Les experts internationaux, en confondant les évolutions à court terme avec la tendance moyennes de long terme pour établir les politiques économiques, commettent une erreur lourde de conséquence. Que se passerait-il si un architecte utilisait la méthode de construction d’une maison pour un sol plan sur un sol totalement bosselé ? La maison s’effondrerait rapidement. Il en est de même sur les marchés agricoles. Or, l’histoire révèle que l’agriculture s’est toujours caractérisée par une succession de pics de volatilité. C’est pourquoi, comme le rappelle avec à-propos l’agroéconomiste Aimery de Dinechin, il convient de ne pas « confondre la vague avec la marée, et la marée avec l’élévation du niveau de la mer. » 1 Quand bien même la simplification du réel est une étape souvent nécessaire à sa compréhension, il faut se garder de réduire le présent à une moyenne, peu représentative d’une réalité qui n’est que la succession d’événements agrégés.

Ensuite, le fait que personne n’ait anticipé ce retournement des prix agricoles est révélateur de l’imperfection des outils utilisés, qui ne reflètent ni les spécificités ni la dimension stratégique de l’agriculture. Il est à cet égard urgent de construire de nouveaux outils qui n’envisagent pas la volatilité des prix comme un phénomène invraisemblable, mais au contraire comme un phénomène structurel et inhérent au fonctionnement même des marchés agricoles. C’est pour cela que nous avons construit le modèle momagri, premier modèle économique mondial de simulation centré sur l’agriculture, qui intègre ses nombreuses spécificités et notamment la volatilité des prix agricoles. Les premières simulations que nous avons obtenues sont fidèles à la réalité, et elles envisageaient notamment un possible retournement des prix à partir du milieu de l’année 2008… que nous observons actuellement. Et, pour alerter et sensibiliser les pouvoirs publics sur l’évolution des marchés agricoles internationaux et leurs conséquences, nous sommes en train de construire une agence d’évaluation et de notation.

Enfin, il est nécessaire de rationaliser les termes du débat dès lors que l’on parle d’agriculture, afin de pondérer les prises de position des grandes institutions internationales au sein desquelles l’idéologie néolibérale détient le monopole des préconisations en matière agricole. Il est surprenant de constater que ni la Banque mondiale, ni la FAO, ni la Commission européenne à travers le Commissaire européen chargé de l’agriculture, ni même un certain nombre de comités de réflexion et de prospective comme AgResource Co 2, ne remettent pour le moment en cause le bien fondé de leurs politiques économiques alors que ces dernières trouvent leurs justifications dans des projections sans cesse contredites par la réalité et dans la croyance aveugle des bienfaits de la libéralisation des marchés. Des décisions quasiment irréversibles ont été sur le point d’être prises sur la base d’hypothèses fausses, comme cela a failli être le cas à l’OMC, ou sont sur le point de l’être en ce qui concerne la PAC, et qui auraient été lourdes de conséquences.

Combien de crises alimentaires va-t-il donc falloir traverser pour qu’enfin nous acceptions de reconnaître que nos outils de prévision sont plus qu’imparfaits et, qu’en agriculture, la seule chose que l’on peut tenir pour certaine, c’est que le marché se caractérise par une grande instabilité nécessitant de solides politiques de régulations ?

1 Aimery de Dinechin, Le Figaro, « Baisse des prix agricoles et exode rural », 18/04/2008
2 AgResource Co est une entreprise de prévision en matière de produits de base située à Chicago. Son président, Dan Basse, avait affirmé en 2007 que « l’époque des grains à bon marché est révolue ».

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Paris, le jeudi 24 juillet 2014