Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Édito

Oser pour agir


Dominique Lasserre,
conseiller de momagri

« Comprendre pour agir » tel était l’objectif de la conférence intitulée « Qui va nourrir le monde ? Vers des agricultures diverses et durables, moteur du développement », qui s’est tenue le 3 juillet 2008 au Parlement européen de Bruxelles, à l’initiative de Michel Barnier, ministre de l’Agriculture et de la Pêche.

Cette journée qui a eu le mérite de réaffirmer le rôle stratégique de l’agriculture au cœur du développement, a également souligné les erreurs politiques commises au cours des dernières décennies. Au-delà du consensus autour des constats, nous regrettons que cette journée n’ait pas débouché sur des propositions d’actions. Il ne s’agit plus seulement de « comprendre pour agir », mais également d’oser pour ouvrir de nouvelles voies d’actions.




1. Les enseignements de cette journée : Des vérités oubliées ont été rappelées et des présupposés abusifs ont parfois été admis.

On ne pourra plus dire qu’on ne savait pas que les politiques mises en œuvre depuis ces dernières décennies « ont alimenté » la pauvreté en détruisant l’agriculture, pourtant au cœur du développement. Tel est le premier enseignement de cette journée. Tous les responsables politiques et institutionnels se sont accordés sur l’urgence de la situation et la nécessité d’offrir une réponse globale à cette question cruciale pour l’avenir du monde. C’est déjà un grand progrès !

Ainsi, Louis Michel, Commissaire européen au développement et à l’aide humanitaire a affirmé que l’agriculture doit être traitée de manière spécifique au vu de son caractère stratégique et de ses multiples enjeux en termes de développement et d’environnement. Aujourd’hui, cette vérité revient progressivement à l’esprit des principaux dirigeants de planète : il reste maintenant à l’appliquer concrètement, notamment dans les négociations sur le commerce international.

De son côté, Josep Borrell Fontelles, président de la Commission développement du Parlement européen, a très opportunément dans le contexte actuel de réforme de la PAC, souligné qu’il n’y aurait plus d’agriculteurs en Europe si nous n’avions pas eu une politique de prix. Cette seconde vérité est essentielle dans la perspective du développement de l’agriculture des pays les plus pauvres. C’est la raison pour laquelle le prix et le revenu de l’exploitant doivent se situer au cœur des politiques à définir, comme l’a affirmé François Traoré, président de l’Association des producteurs de coton africains (AProCA).

Laurent Pellerin, président d’AgriCord, organisation non gouvernementale rassemblant des agriculteurs de divers pays, a, de son côté, indiqué que, partout à travers le monde, les agriculteurs ont tous une aversion prononcée pour le risque. Cela signifie que quel que soit le niveau de mécanisation, leurs décisions de mises en culture suivent la même logique. Cette troisième vérité est une des explications du fonctionnement tout à fait atypique des marchés agricoles qui donnent aux anticipations des agriculteurs un rôle déterminant.

Parmi les présupposés remis aujourd’hui en cause, on retiendra, comme le souligne d’ailleurs un rapport de l’ONU en date du 1er juillet, qu’« on ne peut se fier uniquement aux mécanismes de marchés pour apporter un niveau satisfaisant de sécurité économique ». Michel Barnier, ministre de l’Agriculture et de la Pêche, répète à cet égard régulièrement que « si les seules lois du marché suffisaient à résoudre les problèmes de faim et de pauvreté, cela se saurait ». C’est également la raison pour laquelle il faut maintenant admettre que toute politique publique de régulation n’est pas synonyme de politique protectionniste.

On regrettera néanmoins une relative insuffisance de la réflexion sur le lien entre la spéculation et les émeutes de la faim, et sur les mesures à envisager pour y remédier. Ce sujet devra pourtant être approfondi pour déterminer notamment si la spéculation est la cause ou la conséquence de la situation actuelle. Sur ce sujet, Momagri se distingue de centres d’études tels que l’IFPRI qui considère que la spéculation est principalement la conséquence de la crise alimentaire. Selon J. von Braun, son directeur général, la crise alimentaire est à l’origine d’une forte nervosité des différents acteurs qui a conduit à la spéculation. Pour Momagri, la spéculation fait partie des quatre caractéristiques des marchés agricoles qui sont à l’origine de la volatilité des prix. La spéculation est d’ailleurs intégrée dans notre modèle économique afin que les simulations d’évolution des prix puissent refléter l’impact des comportements spéculatifs, ce qui n’est pas le cas des modèles traditionnellement utilisés par les institutions internationales.

2. Comment aller au-delà de ces déclarations :

Oser pour agir

!


Après avoir évoqué les diverses causes des émeutes de la faim et les risques qui menacent l’avenir des populations les plus pauvres, plusieurs responsables politiques dont Michel Barnier ont avancé l’idée d’une régulation régionale et de coopérations dans le domaine agricole, en « mutualisant les ressources » pour faire face aux défis communs : changement climatique, désertification, crises sanitaires… .

Gouvernance, régulation, organisation … les mots sont prononcés, encore faut-il passer du discours aux actes, et ce, le plus rapidement possible.

Si l’on comprend la prudence des responsables politiques qui préfèrent « tester » un modèle de régulation sur une zone géographique, l’Afrique de l’Ouest par exemple, il est néanmoins essentiel d’aborder la question dans sa globalité. En effet, c’est la conjugaison d’une gouvernance mondiale agricole avec des politiques de régulation régionales qui permettra de garantir stabilité et prospérité.

C’est la raison pour laquelle nous tenons ici à saluer Jean-Michel Lemetayer, président du Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne (COPA) et de la FNSEA, qui a osé appeler à la création d’une Organisation mondiale de l’Agriculture.

Encore une fois, nous notons la progression de l’idée selon laquelle il est nécessaire d’organiser au niveau mondial une véritable régulation des marchés agricoles. C’est dans ce sens que le momagri a présenté le 2 juillet dernier dix propositions concrètes qui permettraient de faire émerger une telle gouvernance.

A tous ceux qui pensent qu’une régulation internationale est trop ambitieuse car elle serait impossible à mettre en place, se référant ainsi à l’enlisement des négociations à l’OMC, nous répondons que des mécanismes différents de coopération internationale sont à inventer (cf. propositions du momagri). C’est l’une des priorités du travail de réflexion mené par le momagri.

Si aucune coopération n’est mise en œuvre à l’avenir, la dégradation de la situation (émeutes de la faim, progression de la pauvreté, fermetures des frontières pour protéger les marchés intérieurs …), sera telle que nous serons alors dans des situations d’extrêmes tensions qui ne laisseront plus aucune marge de manœuvre aux responsables politiques.

D’aucuns pensent qu’il serait certainement plus facile d’appliquer les « vieilles recettes » (élimination des barrières douanières) et de les accompagner de transferts financiers massifs vers des programmes d’aide au développement. Bien évidemment, il y a de grands besoins d’investissements dans l’agriculture, dans les infrastructures … mais, ceux-ci ne seront efficaces que si l’on ne place pas les différentes agricultures « dans des compétitions impossibles » (Henri Rouillé d’Orfeuil, président de Coordination Sud).

Nous regrettons que cette journée n’ait pas permis de réfléchir au « comment faire » ou « comment faire émerger » une gouvernance mondiale et espérons que ce sujet sera rapidement abordé.

Or, il est maintenant temps d’oser examiner ce sujet. Nos différents échanges avec des organisations paysannes, des économistes, des think tanks étrangers … convergent tous vers cette même conclusion.

Récemment, un responsable politique nous a interrogé pour savoir « qui est prêt à soutenir » un tel projet de gouvernance mondiale. « Hier, très peu de personnalités, aujourd’hui, beaucoup plus, à cause de la crise alimentaire, et encore bien davantage demain, si rien n’est entrepris. »

Il est essentiel de toujours garder à l’esprit que :

> 43% de la population mondiale vit directement ou indirectement de l’agriculture, et
> 100% de la population mondiale dépend de l’agriculture pour sa survie et sa bonne santé.
Ces deux références ne sont-elles pas suffisantes pour comprendre qu’une véritable gouvernance mondiale doit être mise en œuvre pour l’intérêt général de la population ?

Pour reprendre la désormais célèbre devise prononcée par Louis Michel, Commissaire au développement et à l’aide humanitaire, « Ce n'est pas l'impossible qui désespère, mais le possible non atteint.»
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012