Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Édito

N’oublions pas que l’agriculture a de l’avenir !



Christian Pèes

:

Président d’Euralis
Co-Fondateur du MOMA


Vous avez organisé début février à l’occasion de l’Assemblée générale d’Euralis, premier groupe coopératif agroalimentaire du Sud-Ouest, un débat sur l’avenir de l’agriculture, qu’en est-il ressorti ?

L’idée de ce débat était de confronter différentes visions de l’avenir de l’agriculture. Entre les deux extrêmes, de l’agriculture de José Bové (qui s’est décommandé à la dernière minute) à l’agriculture très libérale prônée par l’OMC de Pascal Lamy, je suis convaincu que la société saura donner finalement à ses agriculteurs la place qu’ils méritent malgré les grandes divergences d’appréciation.

Mais j’ai été, une fois encore, frappé par l’absence de propositions concrètes de la part de personnalités qui n’ont finalement pour discours que des constats défaitistes (l’agriculture, c’est foutu !), des critiques, voire pire, une appréhension totalement fausse des enjeux, qui se traduisent par des projections béatement optimistes (ne vous en faites pas, vous avez tout à gagner !).

Je ne comprends pas comment nos dirigeants en sont arrivés à perdre à ce point leur bon sens et pourquoi ils souffrent d’une telle de myopie quand il s’agit de comprendre l’importance de l’agriculture pour nos sociétés.

Un des grands thèmes de réflexion est celui des effets pervers que provoquent les subventions agricoles. Sans remettre en cause leur utilité dans le contexte actuel, je peux vous assurer que nous préfèrerions tous vivre de la vente de nos produits et éviter qu’elles n’altèrent la nature du marché qui est de permettre une allocation efficace des ressources.

Ces subventions, que seuls les pays riches peuvent se payer, ne sont durables ni pour les pays les moins avancés, ni pour l’avenir même de l’agriculture mondiale : en effet, elles alimentent une dynamique à la baisse des prix qui annonce un avenir bien sombre !

Face à cette situation, il est temps, comme l’indique Jean-François Kahn1, « de remodeler l’avenir ». Et même si les agriculteurs attendent que l’on sorte enfin des incantations, cela fait des années que nous sommes enfermés dans des discours idéologiques qui ont pour seul « objet » d’accuser et de détruire.

Je remarque, cependant, avec un certain espoir que certains économistes dits libéraux, commencent à envisager discrètement la nécessité d’une régulation.
Je commence également à voir des personnes refuser les discours déterministes selon lesquels l’agriculture est condamnée ! Certes nous sommes mal partis et nous souffrons, mais d’autres directions sont possibles : c’est notre devoir de les emprunter pour éviter que le modèle actuel ne s’emballe et nous conduise à trébucher un jour prochain de manière violente !

Nous sommes dans une mauvaise passe, mais de grâce, n’oublions pas que l’agriculture a de l’avenir ! Les fonds d’investissement l’ont bien compris : ils sont de plus en plus nombreux à proposer des produits composés exclusivement de titres agricoles aux investisseurs !

Je souhaite attirer votre attention sur le fait que cet avenir est également conditionné par l’innovation, certes pour répondre aux enjeux alimentaires et énergétiques, mais aussi pour un développement agricole durable. La science explore différentes voies, notamment celle des biotechnologies, pour que l’agriculture consomme moins d’eau, pour qu’elle continue à protéger de l’environnement : biocarburants, sacs en plastiques biodégradables …

Ce sujet est généralement difficile à aborder car on nous accuse de tous les maux avant même que l’on puisse s’expliquer. Vous savez, lorsque l’on reproche aux agriculteurs d’épuiser leur terre, il faut savoir que, excepté certaines pratiques qui sont en voie de régression, l’agriculteur aime sa terre et l’enrichit.
Pourquoi un agriculteur irait « tuer » sa terre, alors que c’est d’elle que naît sa production. Ce serait totalement absurde au plan économique, et insensé au plan humain.

Un seul exemple : je fais des analyses tous les trois ans de ma terre et je peux vous assurer que le taux de matières organiques, qui représente sa qualité intrinsèque, augmente régulièrement.

Je ne dis pas que la situation est parfaite, certaines pratiques doivent certes évoluer ! Mais il est temps de sortir des poncifs et de reconnaître que l’agriculteur respecte sa terre !

Vous dites souvent que la planète a besoin de toutes les agricultures du monde, pourquoi ?

Contrairement aux idées reçues, la production agricole actuelle est insuffisante pour nourrir tous les hommes de la terre. Cette production qui doit également répondre à des besoins en énergie, est appelée à augmenter au rythme de la croissance démographique et de l’enrichissement du monde.

Les produits agricoles vont ainsi devenir des matières premières de plus en plus demandées !

Que penser alors lorsque nos responsables politiques disent qu’il n’est plus nécessaire d’assurer en Europe une souveraineté alimentaire ? Comment accepter la fameuse théorie des « avantages comparatifs » alors que le principe même de précaution risque demain d’être bafoué au nom de concepts idéologiques inapplicables au secteur spécifique et stratégique qu’est l’agriculture !

Chaque Etat doit préserver un minimum de souveraineté alimentaire parce que l’agriculture est étroitement liée à la vie sur terre !

Comment accepter des décisions qui auraient pour conséquence de placer certains pays sous la dépendance d’autres pour leur approvisionnement alimentaire ! Et bien, c’est le risque majeur auquel les négociations OMC actuelles nous conduisent !

L’exemple de la dépendance énergétique devrait nous convaincre que rien de bon ne peut sortir d’une telle situation, si ce n’est des déséquilibres stratégiques ou des conflits !

Pourquoi mettez-vous particulièrement l’accent sur les problèmes que connaissent les agricultures africaines ?

Les populations africaines sont les premières à souffrir de la libéralisation du commerce des produits agricoles. L’Europe a la chance d’être riche et de pouvoir encore aider, mais pour combien de temps, ses agriculteurs. En revanche, les ravages d’une libéralisation sans régulation se font directement ressentir sur le continent africain !

Notre histoire, notre proximité géographique et notre communauté géopolitique nous commandent de réagir pour construire un système qui leur permette de sauvegarder leurs exploitations agricoles !

Vous êtes membre fondateur du MOMA, qu’attendez-vous de ce mouvement ?

Très simplement, j’espère que ce mouvement va réveiller le bon sens de nos décideurs !

Les modèles économiques sur lesquels se fondent les négociations internationales actuelles sont, en effet, totalement inadaptés, et donc inutilisables, ce que reconnaissent d’ailleurs de plus en plus de responsables ! Mais malheureusement personne n’essaie d’arrêter cette machine, car beaucoup de décideurs notamment ceux qui y ont intérêt, sont convaincus que rien de mieux n’existe !

C’est pourquoi, nous sommes en train de construire un modèle économique spécifique au monde agricole qui intègrera des paramètres à prendre en compte pour conduire des politiques agricoles mondiales durables : les effets sur la pauvreté, les risques climatiques, le lien entrel’environnement et l’équilibre des marchés, la croissance et la perte des savoir-faire, l’innovation, le niveau de dépendance vis-à-vis de l’extérieur et les risques en termes de d’abandon de souveraineté alimentaire, le développement durable et l’avenir de la planète.

Cette énumération peut paraître incantatoire mais notre équipe d’économistes est en train de concevoir un modèle fondé sur les principes de théories des jeux, (également appelée théorie de la décision) absolument révolutionnaire !

Des personnalités du monde agricole mais aussi du monde extérieur au monde agricole osent enfin dire qu’une autre voie est envisageable, au-delà de toute appartenance politique ou idéologique, et qu’il faut donner à cette ambition des outils fiables.

Nous sommes aujourd’hui prisonniers de nombreuses visions idéologiques et de fausses bonnes solutions : le MOMA souhaite « replacer la balle au centre » et ouvrir des nouveaux systèmes de pensée pour replacer l’homme, c'est-à-dire l’avenir de l’humanité au cœur des négociations internationales !

1 «Comme deux frères – Mémoires et visions croisées », Axel Kahn et Jean-François Kahn, Stock, mars 2006

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Paris, le mercredi 27 août 2014