Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Pierre Pagesse
  Édito  
 

Les parachutes de l’oncle Sam



Pierre Pagesse, Président de momagri


article publié dans la revue Paysans1



Les « farmers » américains ont une nouvelle loi agricole pour les dix prochaines années. Quels sont les éléments clefs de ce nouveau Farm Bill entièrement centré sur la production et l’équilibre économique des exploitations agricoles ?

1 - Une assurance climat qui couvre 70 % des rendements moyens de l’exploitation avec la possibilité de rachat de 10 ou 15 % de franchise pour un total de 30 dollars l’hectare environ.

2 - Un système de prix minimum garantis pour les trois grandes productions végétales, dit « price loss coverage ». Ces prix plancher s’établissent à :
    - 202 dollars la tonne de blé,
    - 146 dollars la tonne de maïs reflétant les atouts de compétitivité que se sont donnés les Américains,
    - 309 dollars la tonne de soja.
    Le tout pour 85 % du volume de production de l’exploitation.
Ces aides, qualifiées de contracycliques, seront versées si le prix au producteur se situe entre le prix d’intervention « loan rates » et le prix garanti. Eventuellement, si ce prix devait descendre au-dessous du « loan rates », c’est le « marketing loan » qui prendrait le relais, c’est-à-dire un autre type d’aide compensant la différence supplémentaire éventuelle.

Dans l’absolu, et de manière caricaturale, si le prix du marché mondial descendait à 0, l’agriculteur réaliserait son chiffre d’affaires à partir des aides versées sur la base des prix garantis cités ci-dessus.

3 - Une assurance « marge brute » qui peut être souscrite sur la base de l’historique de la marge brute de l’exploitation, en moyenne glissante, si celle-ci apparaît plus avantageuse que le « price loss coverage » qui, de toutes façons, prendra le relais en cas de retournement du marché.

Là aussi, la garantie ne peut dépasser 85 % de la marge brute actualisée.

4 - Pour le lait, une garantie de marge brute basée sur le prix moyen d’une ration alimentaire de vache laitière qui servira de protection aux éleveurs.

Déjà dotée de larges atouts de compétitivité (surfaces des exploitations, accès à l’innovation sous toutes ses formes avec une fiscalité aménagée), voilà l’agriculture des Etats-Unis bien armée pour affronter l’instabilité intrinsèque des marchés mondiaux pour négocier un accord de libre-échange avec l’Europe.

Officiellement, ce système se mettra en place avec des moyens en légère diminution, c’est-à-dire autant que nécessaire et en pleine compatibilité avec les règles OMC...

Dans ces conditions, ce sont les intérêts des agriculteurs européens, ceux de notre industrie agroalimentaire et, in fine, ceux de nos concitoyens qui sont remis en cause.

Que deviendra alors notre sécurité alimentaire qui est déjà toute relative ? Et je passe sur les débats surréalistes de la PAC tant sur le découplage (complètement abandonné aux Etats-Unis) que sur la convergence ou l’écoconditionnalité, le paiement vert et ses nouvelles contraintes, ainsi que ses déclinaisons à la française.

Notre PAC est ainsi devenue suicidaire. Nos exploitations fermeront une à une et notre transformation agroalimentaire et sa diversité seront très amenuisées, avec son cortège de perte de valeur ajoutée et d’emplois ; de perte aussi de sa contribution à la balance française des paiements.

Après la désindustrialisation, ce sera la « désagriculturation » avec des territoires vidés de leur substance, la montée du chômage et un appauvrissement certain.

A un moment où l’avenir de l’Europe fait débat, il est urgent de redonner un rôle géostratégique à notre agriculture plutôt que de la cantonner aux seules fonctions environnementales, voire sociales, qu’elle ne pourra d’ailleurs plus assumer si son rôle économique et nourricier n’est plus au cœur des préoccupations politiques et réglementaires.

Nos atouts intrinsèques et nos savoir-faire peuvent nous redonner une influence européenne et internationale qui commence à nous faire cruellement défaut aujourd’hui.
Il suffit de le vouloir et de faire partager cette volonté.
Il suffit d’initier les meilleurs moyens pour y parvenir et les mettre en œuvre.
L’Amérique et l’Oncle Sam nous montrent la voie. Sachons en tirer les leçons avant qu’il ne soit trop tard.


1 Retrouvez l’article de Pierre Pagesse dans le numéro 345 (mai-juin 2014) de la revue Paysans.
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Paris, le lundi 20 novembre 2017