Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Banque mondiale Joseph Stiglitz
Édito

Le monde doit se préparer à d’autres crises



Paul-Florent Montfort,


chargé d’études momagri



Alors que les médias et hommes politiques guettent la sortie de crise, le prix Nobel d’économie et ancien économiste en chef de la Banque mondiale Joseph Stiglitz a douché leurs espoirs en prédisant que la reprise n’aurait lieu qu’à partir de 2012 et 2013. Pire, il est même allé jusqu’à mettre en garde contre la possibilité de survenance d’autres crises. Intervenant le 11 janvier 2010 à Tunis lors d’une conférence publique organisée par la Banque africaine de développement (BAD), sur le thème « L’après crise financière : les options pour l’Afrique », il a livré une analyse éclairée et sans complaisance de la crise actuelle, que momagri partage entièrement : rôle de l’Etat dans le développement économique, place de l’agriculture dans le schéma de sortie de crise africain, ineptie du cycle de Doha en l’état actuel des choses… Autant de sujets clés sur lequel cette éminence de l’économie mondiale revient pour apporter son éclairage et ses enseignements, et dont nous vous présentons ici la synthèse.




L’Etat a un rôle crucial à jouer dans le développement économique

Comme il le souligne, la crise financière a mis à nu les faiblesses conceptuelles des stratégies « à la mode » ces dernières années : déréglementation, absence de contraintes, capacité du système à s’autoréguler, comportement rationnel des acteurs économiques… En effet, contrairement à ce qui avait été affirmé, les plus aisés se sont enrichis et les plus démunis ont été les grands perdants de l’aventure, voyant en même temps leurs revenus décroitre et leurs maigres actifs, notamment immobiliers, emportés par leur incapacité à servir leur hypothèque. Ce schéma se transpose également à l’échelle des pays, puisque, selon lui, l’Afrique compte aujourd’hui moins d’industries qu’il y a quarante ans.

Aussi, les marchés sans restriction ne sont ni « autocorrectifs, ni nécessairement stables, ni efficients ». La libéralisation des marchés et l’absence de contrôle a par ailleurs eu pour effet secondaire de contribuer largement à la propagation rapide de la crise à travers le monde.

Le prix Nobel d’économie a ainsi affirmé avec force que la crise démontrait clairement que « l’Etat a un rôle crucial à jouer dans le développement économique », même si ce rôle doit tenir compte des lieux et des circonstances. Si les Rencontres au Sommet se sont succédées depuis l’avènement de la crise, avec pour objectif de bâtir une nouvelle gouvernance mondiale, Joseph Stiglitz estime que les réformes actuellement engagées sont encore trop timides et trop lentes, ce qui laisse la porte grande ouverte à la survenance et à l’éclatement d’autres crises.

Sortir de la crise en misant sur l’agriculture en Afrique

Sortir de la crise ? Oui, mais comment ? La relance des investissements par les plans nationaux et la mobilisation de l’épargne des pays riches ne suffira pas, selon lui. A la tribune de la BAD à Tunis, l’économiste a lancé un vibrant appel aux pays du continent africain pour qu’ils sortent de leur dépendance aux capitaux extérieurs en mobilisant leur propre épargne. « J’ai la conviction qu’il y a moyen de mobiliser partout en Afrique l’épargne nationale. Il est inexact de considérer que seuls les riches peuvent épargner. A cet égard, on peut citer l’exemple de la Chine qui a réussi à le faire. Une fois mobilisée, cette épargne peut servir à l’industrialisation en Afrique », a-t-il soutenu.

Infrastructures, développement du secteur bancaire sur tout le continent inspiré de la stratégie indienne1, diversification de leurs économies : les pays du continent africain doivent selon lui profiter du contexte actuel pour se dégager de leur trop grande dépendance de l’exportation des ressources minières, identifier de nouvelles sources de financement, et surtout, miser davantage sur l’agriculture. Car c’est avant tout en mettant l’accent sur ce secteur, clé de la sécurité alimentaire et premier levier de développement, que l’Afrique pourra trouver un tremplin pour une croissance saine et équilibrée. Plus de 60% de la population du continent dépend en effet directement de l’agriculture aujourd’hui2 ; par conséquent, il est utopique de considérer la constitution d’une épargne locale, base du développement du continent, sans avoir au préalable assuré la sécurité alimentaire de tous, et des revenus décents aux agriculteurs.

Il ne faut en effet pas oublier qu’historiquement, le développement de l’agriculture a été l’assise sur laquelle s’est arrimé le développement économique de tous les pays du monde3.

Abandonner le cycle de Doha en l’état actuel

Pour saisir ces opportunités, Joseph Stiglitz souligne que les Etats ont un rôle crucial à jouer, en créant les conditions propices au développement de ce secteur. Ce qui implique le renforcement de la gouvernance, nationale, régionale, mais aussi internationale. L’occasion pour l’économiste de fustiger, dans son intervention de Tunis, l’évolution des négociations commerciales du cycle de Doha, menées sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). « Initialement, ces négociations devaient contribuer au développement et corriger les inégalités dans les échanges mondiaux. Force est de reconnaître aujourd’hui qu’elles sont été totalement dévoyées. L’Afrique n’a rien à en espérer », a soutenu le prix Nobel d’économie.

Comme il le dit, la place congrue accordée à l’agriculture dans les négociations en cours doit conforter le pessimisme et convaincre les Etats en voie de développement que leurs intérêts ne seront pas, au final, pris en compte. « On ne peut prétendre équilibrer les échanges mondiaux et ne pas prendre en compte l’importance de l’agriculture africaine. C’est à la fois un enjeu de développement et une question d’équité. Le cycle de Doha se poursuit comme si on n’avait tiré aucune leçon de la dernière crise alimentaire mondiale. »




Il est plus que nécessaire aujourd’hui de tirer les leçons des crises qui se sont succédées ces dernières années à l’échelle de la planète. Si elles ont suscité beaucoup de débats, force est de constater que les changements opérés dans la gouvernance actuelle sont ténus. En agriculture, par exemple, un certain consensus se dessine pour admettre que la régulation est nécessaire, mais pourtant rien ne prend forme dans les faits, malgré les nombreuses conférences internationales consacrées au sujet. Il est urgent de bâtir une gouvernance internationale, qui seule sera à même de créer les conditions propices au développement économique de la planète, et de mieux préparer les prochaines crises. Combien de crises faudra-t-il attendre avant que le système d’organisation économique international change ?

1 L’Inde a décidé de développer son système bancaire en demandant à toutes les grandes banques qui souhaitaient s’y implanter d’ouvrir leurs succursales dans les villes intérieures. Ces banques ont également été invitées à financer les petites et moyennes entreprises (PME), contribuant ainsi au financement de l’économie locale et l’enrichissement des populations.
2 Dans certains pays, il s’agit parfois de 90% de la population qui tire sa principale source de subsistance de l’agriculture.
3 A l’exception des pays pétroliers, qui bénéficient d’une rente de situation tirée de leurs réserves pétrolières.
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012