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|  | | | Édito | | | | La Banque mondiale n’est pas prête à mettre l’agriculture au centre des politiques de développement Paul-Florent Montfort, chargé d’études de momagri | | Dans son dernier rapport de suivi mondial, publié annuellement afin d’évaluer les progrès réalisés dans la mise en œuvre des objectifs de développement pour le Millénaire (ODM) la Banque mondiale s’inquiète des effets de la crise financière sur les pays en développement. Mais contrairement à son rapport de 2008, elle plaide pour une libéralisation accrue et non régulée des échanges, ce qui aurait, comme vient de le démontrer le modèle momagri, un impact très négatif pour les chiffres d’affaires de la plupart des agriculteurs du monde et notamment ceux des PED. La crise financière mondiale est sans conteste devenue une crise humaine et de développement. Apparue dans les pays développés, elle a rapidement et inexorablement gagné l’ensemble des pays en développement, avec des conséquences dramatiques pour les populations pauvres, dont les moyens de subsistance même sont parfois menacés1. Si bien qu’aujourd’hui, les nouveaux risques liés à la crise créent une situation d’urgence dans le domaine du développement. C’est ce que souligne le dernier rapport de suivi mondial de la Banque mondiale, publié le 24 avril dernier, qui s’intitule « Une crise du développement »2. S’articulant autour des Objectifs de Développement pour le Millénaire (OMD), il évalue leur parcours à mi-chemin et alerte la communauté internationale sur les dangers que fait peser la crise financière sur leur réalisation. Car, comme le souligne la Banque mondiale, s’il existait déjà une crise du développement avant la crise, c’est aujourd’hui une réalité incontournable, qui appelle à une action internationale urgente, afin d'éviter que ne s’effritent les progrès difficilement réalisés contre la pauvreté, la faim, l’illettrisme et les maladies. Le rapport s’efforce en premier lieu de dresser le diagnostic de la situation, avant de préconiser les domaines et modes d’intervention prioritaires pour enrayer les effets de la crise dans les PED. Or, si personne ne peut contester le diagnostic, en revanche les préconisations avancées suscitent plus de réserves ; en effet, elles semblent non seulement inappropriées, mais certaines sont même dangereuses et contre-productives. Elles témoignent dans tous les cas du manque de considération par la Banque mondiale de l’agriculture, et de son rôle vital dans le développement des PED, en dépit des revirements d’opinion qui semblaient avoir été opérés dans de précédents rapports. Un diagnostic alarmiste… Le rapport s’ouvre sur une succession de chiffres forts, illustrant les nombreux risques que fait peser la crise sur les PED. Ainsi, les évaluations de la Banque mondiale mettent en avant que la croissance des PED pourrait chuter à 1,6% en 2009, contre 8,1% en 2006-2007, brisant l’élan amorcé par la reprise encourageante de la croissance enregistrée dans la région au cours des dernières années. Cette diminution de la croissance est largement imputable à la baisse de plus de 700 milliards de dollars des flux de capitaux privés, dont les PED sont largement dépendants. D’où une augmentation du chômage (23 millions de personnes vont perdre leur emploi dans les PED selon l’Organisation internationale du travail), et un accroissement très probable de la pauvreté, évalué entre 55 et 90 millions de personnes supplémentaires acculées à la misère. Outre ce diagnostic clair et argumenté, le rapport de la Banque mondiale a le mérite d’insister sur les coûts humains de la crise financière. En raison de son impact sur l’éducation (toute une classe d’âge retirée de l’école), la mortalité infantile et la détérioration de l’état de santé des enfants (sous-nutrition), la crise se traduira par des conséquences irréversibles aux répercussions tenaces : comme le souligne avec à-propos le rapport, il y a tout lieu de penser que l’impact de la crise sur la pauvreté et le développement durera bien plus longtemps que la crise elle-même. La mise en valeur de ces deux phénomènes (irréversibilité et asymétrie de la crise) est un apport intéressant de la Banque mondiale, qui témoigne de sa volonté à faire reconnaître l’urgence de la situation et s’employer plus activement à atteindre les objectifs de développement. … mais des préconisations qui suscitent plus d’interrogations qu’elles n’en résolvent Cela étant, les préconisations de la Banque mondiale pour enrayer les effets de la crise suscitent beaucoup de réserves. Car, si il y a quelques mois la Banque mondiale reconnaissait dans un rapport3 la nécessité de remettre l’agriculture au cœur des politiques de développement, ces bonnes résolutions semblent ne plus être d’actualité. En effet, parmi les six domaines d’intervention prioritaires définis par le rapport pour atténuer l’impact de la crise et regagner le terrain perdu sur la voie de la réalisation des OMD, aucun ne mentionne l’agriculture. Le rapport énumère plutôt : 1. Mettre en place des programmes et services de protection sociale ciblant les plus pauvres ; 2. Accélérer les objectifs de développement humain, notamment dans le domaine de la santé qui est selon la Banque mondiale le domaine où les perspectives sont les plus sombres ; 3. Mobiliser le secteur privé pour atteindre les OMD ; 4. Assurer une riposte budgétaire appropriée pour soutenir la croissance ; 5. Fournir une aide accrue aux pays pauvres (APD) ; 6. Préserver l’ouverture du système commercial et financier. Certes, un certain nombre de ces domaines sont des leviers d’action importants pour le développement et la lutte contre la pauvreté. Cependant, il est étonnant de ne pas y voir apparaître l’agriculture, d’autant que ce secteur se trouve de toute évidence au confluent de chacun de ces domaines : on ne conçoit pas la santé sans alimentation saine et suffisante, les programmes et services de protection sociale seront un gouffre sans fond si l’on n’assure pas d’emploi aux 70% de la population de la planète qui sont paysans ; dans la plupart des PED, l’agriculture reste le principal levier de croissance, quel que soit le montant des aides allouées par la communauté internationale, etc. Plus marquant encore, le rapport insiste sur la nécessité de conclure le cycle de Doha, non pas tant pour écarter le danger protectionniste mais plutôt pour améliorer l’efficience de la production agricole et l’efficacité des marchés (sic) et empêcher la survenance de crises alimentaires futures. Dans un revirement complet par rapport à son dernier rapport de 20084, la Banque mondiale analyse en effet la dernière crise alimentaire mondiale de 2008 comme étant la résultante des « distorsions de commerce » (cf. p.141). Par « distorsions commerciales », la Banque entend aussi bien les droits de douane, les restrictions quantitatives ou interdictions à l’import ou export, que tout soutien national direct à la production ou subventions à l’exportation des produits agricoles. Selon la Banque mondiale, des dizaines d’années de politiques de soutien de l’agriculture aux effets distorsifs ont eu pour effet principal de « déclasser et réduire l’efficacité de la production agricole mondiale » (cf. p.141), dans la mesure où elles ont encouragé une production agricole non-efficiente dans les pays riches, au détriment d’une production plus efficiente dans les PED. Sous-entendu : nous n’avons pas poussé la libéralisation des marchés agricoles assez loin ! Fustigeant le caractère discriminant, non-transparent et inefficient de telles politiques, le rapport conclut qu’il est essentiel de lutter contre les politiques de soutien à l’agriculture. La conclusion du cycle de Doha est à cet égard considérée non seulement comme une nécessité, mais également comme une étape : le rapport n’hésite pas à réclamer une libéralisation « encore plus poussée » des marchés agricoles (cf. p. 143). Une vision fausse et dangereuse Cette vision est fausse et dangereuse. D’une part, la Banque mondiale confirme par ce rapport sa vision économico-centrée de la production agricole (un secteur comme un autre), sans considération de l’ensemble des enjeux qui lui sont liés (cf. sécurité alimentaire vs sécurité nationale, préservation de l’environnement, levier de développement économique, etc.). D’autre part, elle témoigne d’une erreur d’appréciation dans l’analyse de la situation, notamment en ce qui concerne la dépendance des PED aux matières premières. Compte tenu de leurs systèmes bancaires peu développés, les PED n’ont été que marginalement touchés par les actifs toxiques à l’instar des pays industrialisés ; un des principaux canaux de transmission de la crise financière dans les PED, outre leur dépendance aux capitaux privés justement soulignée par la Banque mondiale, est en réalité la financiarisation non maitrisée des marchés des produits de bases constatés ces dernières années. C’est ainsi que les mouvements de liquidités sans précédent constatés sur les marchés financiers ont affecté l’économie des PED, où près des deux tiers de la population sinon plus dépendent de la production et du commerce des produits de base. Aussi, promouvoir une libéralisation « plus poussée » des marchés agricoles internationaux est largement contestable : outre les risques liés à l’accroissement de la volatilité des prix, une libéralisation non régulée des marchés agricoles internationaux aurait pour effet principal de rendre les PED encore plus dépendants des mouvements financiers sur les marchés agricoles, notamment spéculatifs. La Banque mondiale cherche donc à enrayer la crise sans s’apercevoir que les remèdes préconisés sont la cause de la crise. Pendant des années, la Banque mondiale a délaissé l’agriculture au profit d’autres secteurs considérés comme plus productifs en termes de développement. Si le rapport de suivi mondial 2008 prenait le contrepied de cette politique, en recommandant de placer l’agriculture au centre des efforts de développement, celui de 2009 montre que la révolution idéologique est loin d’être achevée au sein de cette haute institution internationale. Il est pourtant plus que temps de reconnaitre le caractère stratégique de l’agriculture, aussi bien en raison de son rôle dans la lutte contre la malnutrition et la pauvreté, que de son apport dans le développement économique des pays et ses liens avec la préservation de l’environnement. Espérons qu’il ne faille pas une autre crise alimentaire et/ou financière pour que la communauté internationale en prenne conscience. | 1 Cf. momagri, « Le Ghana, entre insécurité alimentaire et crise financière », 27/04/2009, http://www.momagri.org/FR/Articles/Le-Ghana-entre-insecurite-alimentaire-et-crise-financiere_484.html 2 Vous trouverez le rapport complet à l’adresse suivante (English version) : http://siteresources.worldbank.org/INTGLOMONREP2009/Resources/5924349-1239742507025/GMR09_book.pdf 3 Cf. « Rapport sur le développement dans le monde 2008: L’agriculture au service du développement », octobre 2007. Il préconise d’investir davantage dans l’agriculture dans les pays en développement, et recommande de placer ce secteur au centre des efforts de développement pour pouvoir atteindre l’objectif consistant à réduire de moitié d’ici 2015 la proportion de la population vivant dans une extrême pauvreté et souffrant de la faim. Comme le soulignait à l’occasion de la publication du rapport Robert B. Zoellick, Président de la Banque mondiale, « la réduction de la malnutrition a un effet « multiplicateur », car elle contribue à la réalisation d’autres ODM, notamment liés à la santé maternelle, à la mortalité infantile et à l’éducation ». http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/ACCUEILEXTN /EXTDECPGFRE/EXTDECRESINFRE/EXTRDMINFRE/0,,menuPK:4160726~pagePK:64168427~piPK:64168435~ theSitePK:4160633,00.html 4 cf. Ibid. | |
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Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
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