Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Édito

L’agriculture doit être une priorité internationale en 2009


Jacques Diouf,
directeur général de la FAO
Jean Michel Severino,
directeur général de l’AFD

Avec 2008 s’achève une année marquée par une succession de crises majeures, tant et si bien qu’aujourd’hui plus personne ne conteste que le monde est en crise. Entre la crise alimentaire et la crise financière, dont les répercussions sur l’économie réelle commencent à peine à se faire sentir, la communauté internationale ne peut plus se passer d’une réflexion sur son avenir : aujourd’hui encore plus qu’hier, il faut agir – et faire des choix.

S’il est indéniable que cette dernière s’est amorcée, à travers la multiplication des grandes conférences internationales dont le dernier sommet du G20 en novembre 2008 est le plus représentatif, force est de constater que les mesures préconisées sont loin de faire consensus, et les avancées concrètes, particulièrement réduites. A tel point que, comme le remarquent avec justesse le directeur général l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) Jacques Diouf et le directeur général de l’Agence française de développement (AFD) Jean-Michel Sévérino dans une tribune publiée par Libération, intitulée « L’agriculture, priorité internationale »1, « telle un pompier, la communauté internationale vole de crise en crise, elle arrose les flammes – sans en éteindre les braises ». Et, parmi les crises énumérées, la plus problématique est sans doute cette dernière, la crise idéologique : impuissante à trouver des solutions aux difficultés qui se présentent à elle, la communauté internationale apparaît particulièrement déboussolée.

C’est dans ce contexte de crise généralisée qu’il convient de s’interroger sur le rôle de l’agriculture. Non pas seulement par rapport à l’évidente problématique alimentaire et à la crise qui lui est liée, mais également par rapport à l’ensemble des problématiques auxquelles le monde est confronté aujourd’hui. En effet, l’agriculture est par nature au cœur des défis posés à l’humanité par le XXIème siècle, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou économiques. Il semble bien qu’il manque un cap qui permette à l’action internationale de satisfaire ses objectifs légitimes d’équilibre et de développement ; or, seule l’agriculture semble être à même de rassembler autant d’enjeux stratégiques pour l’avenir de l’humanité.

C’est dans cet esprit que Jacques Diouf et Jean-Michel Sévérino ont rédigé la tribune précédemment citée, et que nous vous reproduisons ici : alors que la communauté internationale s’accorde peu ou prou sur le principe de reconstruire les bases « d’un monde nouveau, le monde du XXIème siècle », pour reprendre les mots du Président de la République française Nicolas Sarkozy2 , l’agriculture doit impérativement compter parmi les priorités à mettre en œuvre. Une résolution primordiale à l’aube de 2009 pour faire émerger un monde meilleur, plus équitable, plus juste.

La rédaction de momagri




« Dans les grands bouleversements que traverse le monde, il est une remarquable constante : une crise chasse l'autre, les urgences du jour éclipsant les priorités de la veille. Telle un pompier, la communauté internationale vole de crise en crise, elle arrose les flammes – sans en éteindre les braises. Tel est le scénario qui se profile pour l'alimentation mondiale. La crise financière, en se propageant à la sphère réelle, pourrait progressivement entraîner une baisse des cours des matières premières agricoles.

Bonne nouvelle, diront ceux qui se souviennent des émeutes de la faim provoquées l'hiver dernier par leur envolée. Ce répit serait en effet bienvenu pour les pays où la crise alimentaire frappe le plus durement. Mais il ne serait que de courte durée. Pire, cette accalmie risquerait de reporter les changements structurels nécessaires à la réorientation de l'agriculture mondiale – poussant l'humanité encore un peu plus proche du gouffre. Car les déséquilibres de long terme persistent.

Malgré la baisse actuelle, les causes profondes d'une hausse tendancielle des prix des produits agricoles demeurent : investissements faibles dans l'agriculture, effets du changement climatique, concurrence des biocarburants pour les terres, augmentation de la consommation des pays émergents, croissance démographique... La terre comptera neuf milliards de personnes en 2050, ce qui implique une croissance moyenne de la demande de l'ordre de 3% par an. Sans une hausse équivalente de la production agricole, notamment dans les pays à faible revenu et à déficit vivrier, les prix ne manqueront pas de reprendre leur envolée.

Or, si le décollage de la productivité dans les pays du Sud est à notre portée, elle passera par des investissements conséquents et durables dans les infrastructures rurales, dans la modernisation des méthodes de production et dans la recherche agronomique. Elle nécessitera des programmes de multiplication et de certification des semences, des projets d'hydraulique villageoise et de développement des capacités de stockage. Elle exigera de stimuler les systèmes financiers en milieu rural par l'intermédiaire du microcrédit. Elle demandera le renforcement des organisations professionnelles de producteurs, acteurs majeurs de ces changements.

La crise alimentaire a sanctionné la trop faible priorité accordée à l'agriculture au cours des dernières décennies : la part de ce secteur dans l'aide publique au développement a considérablement chuté, passant de 17% en 1980 à 3% en 2006. Cette situation est des plus paradoxales, tant elle contraste avec l'immense potentiel de l'agriculture, qui joue le double rôle de moteur de la croissance économique et de levier dans la lutte contre la pauvreté. En Asie comme en Afrique, jusqu'à 85% des emplois sont assurés par l'agriculture – et restent donc vulnérables aux chocs climatiques ou économiques. Or ces chocs s'accompagnent d'une recrudescence de la malnutrition et d'une accentuation des inégalités, et donc de fortes tensions sociales. Les récentes émeutes de la faim ont révélé la nécessité d'investir davantage et plus durablement dans le secteur agricole. C'est ce à quoi la communauté internationale s'est résolument engagée.

Le premier des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), solennellement proclamés en l'an 2000, vise à réduire de moine la faim et l'extrême pauvreté dans le monde d'ici à 2015. Plus récemment, lors de la conférence de la FAO sur la crise alimentaire mondiale, et au sommet du G8 au Japon, l'engagement a été pris d'investir 30 milliards de dollars par an dans l'agriculture. A titre de comparaison, ce montant représente 8% des subventions des pays de l'OCDE à leurs agriculteurs ou encore 2,5% des dépenses mondiales en armements. Nous savons que la production alimentaire devra doubler d'ici à 2050.

En respectant les engagements pris en faveur du secteur agricole, nous y parviendrons, et la planète sera en mesure de nourrir ses neuf milliards d'habitants. Mais il est urgent de traduire ces promesses en réalités concrètes. Dans le nouveau contexte de crise financière globale, les ressources budgétaires vont être soumises à rude concurrence. Avec la baisse relative des prix des produits agricoles, la tentation sera grande d'oublier ces engagements pour se précipiter sur le prochain foyer de crise. Or le feu couve, et risque de repartir de plus belle.

L'agriculture doit conserver son rang de priorité internationale. Il en va du devenir de quelque 900 millions de personnes aujourd'hui victimes de la faim – et de tous ceux qui viendront après eux. Alors que les projecteurs sont braqués sur la crise financière et ses effets, n'oublions pas ce qui faisait la une de nos journaux il y a seulement quelques mois. Laissera-t-on à nouveau les fluctuations de court terme bouleverser nos stratégies de long terme ? Le reflux conjoncturel des prix des matières premières agricoles offre l'opportunité de s'engager plus sereinement dans le long chantier de l'adaptation, afin de prévenir les prochaines crises. Saura-t-on la saisir ? La communauté internationale ne peut plus faire l'économie d'une politique qu'elle a trop longtemps tardé à mettre en œuvre. »


Extrait de Libération, édition du 9 décembre 2008. http://www.liberation.fr/ Cet article est publié avec l’accord de Libération ; aucune reproduction n’est autorisée sans le consentement préalable de ce dernier.

1 Le Monde, édition du 9 décembre 2008
2 Cf. Le Figaro, « Nécessités et contraintes d’un nouveau Bretton Woods » édition du 21/10/08.
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Paris, le mercredi 26 novembre 2014