Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
culture cereales
  Édito  
 

L’agriculture australienne, un modèle au bord de la faillite ?



Par Guillaume Joyau, diplômé de l’ISA Lille 20141



Walton Investment, une des plus grandes exploitations agricoles céréalières du Queensland en Australie, a été mise en liquidation par sa banque. Malgré une taille importante (12 000 ha), un système de production extensif en main d’œuvre et en capital permettant des économies d’échelles, et des coûts de production très faibles, l’exploitation accumulait une dette de plus de 30 millions de dollars australiens.

Cette faillite n’est pas un cas isolé en Australie, mais reflète un phénomène majeur de surendettement de l’agriculture. La dette agricole du pays serait évaluée à 66 milliards de dollars australiens. Certaines organisations comme le « Rural Finance Roundtable Working Group » parlent de « la crise de la dette agricole » et estiment qu’un tiers des exploitations vont disparaitre ou devront subir une restructuration majeure dans les prochaines années.

L’Australie fait partie, avec la Nouvelle-Zélande, des pays les plus libéraux au monde et parmi les plus actifs dans les négociations internationales. L’Australie est, entre autres, à l’origine de la création du groupe de Cairns qui s’est largement illustré lors des négociations de l’Uruguay Round puis du Doha Round. Depuis les années 80, l’État s’est progressivement retiré du secteur agricole, et a ouvert les frontières, laissant le marché et les opérateurs privés gérer le secteur agricole. Le pays est l’un de ceux qui soutiennent le moins l’agriculture et part du principe que celle-ci doit s’adapter aux lois du marché. C’est ainsi que plusieurs filières ont dû se restructurer.

L’Australian Wheat Board était, comme la Commission Canadienne du Blé (CWB), l’acheteur unique de blé au niveau national, il était chargé de réguler les prix des céréales. Ce monopole sur l’achat des céréales domestiques a été supprimé en 1979, et le marché a été complètement dérégulé dès 1989. Au début des années 2000, le marché d’exportation sera lui aussi dérégulé : fidèle à son processus de libéralisation, l’État privatise l’Australian Wheat Board. La structure publique devient une compagnie privée, propriété des producteurs agricoles. Tous les financements publics liés à l’Autralian Wheat Board seront supprimés. La structure sera financée par un prélèvement sur les exportations de céréales dont elle garde cependant le monopole. L’Australian Wheat Board (AWB Limited) sera finalement racheté par Cargill et le contrôle des exportations prendra fin en 2012, actant ainsi la libéralisation complète du marché du blé.

Des comptoirs uniques ont aussi existé pour l’orge, le riz, le sucre, etc. Ces structures publiques donnaient un avantage de poids à l’Australie dans le commerce avec des administrations très centralisées comme l’Inde, la Chine, ou le Japon.

Le secteur laitier est aussi un cas d’école. L’État s’est complètement désengagé en 2000 après 15 ans de démantèlement de la politique laitière. Des programmes d’aides pour faciliter l’ajustement au marché ont substitué la politique durant quelques années avant disparaitre eux aussi. Néanmoins, le nombre d’exploitations laitières diminua de 25% en seulement quelques années suite à des faillites ou des restructurations.
Le prix du lait a eu tendance à augmenter pour le consommateur, alors que le prix et la part qui revient aux producteurs a diminué au profit des distributeurs. Ces derniers sont en position de force pour négocier, car les transformateurs sont en situation de surcapacité de production.

Aujourd’hui, la politique agricole australienne est orientée vers des subventions à destination des organisations professionnelles agricoles pour la recherche et de développement, des aides à l’irrigation pour limiter l’impact des événements climatiques extrêmes et des mécanismes assurantiels liées aux accidents climatiques. L’orientation est assumée : l’État aide, à travers ces programmes, les producteurs agricoles à s’adapter aux nouvelles conditions de marché et aux événements climatiques de plus en plus extrêmes, mais ceux qui ne peuvent pas s’adapter disparaissent.

Cette politique très libérale a obligé les producteurs agricoles à se restructurer, mais le nombre d’exploitations a largement décliné. De nombreux producteurs sont dans des situations financières critiques, malgré des avantages comparatifs évidents. Le prix du foncier est parmi les plus faibles du monde, et l’accès à de très grandes surfaces permet de réduire les coûts de mécanisation. Mais la compétitivité de l’agriculture australienne est entamée par un problème d’endettement qui ne cesse de croître. Il était de 32% de valeur brute de la production en 1980, 51% en 1990, et atteint 156% en 2010. Ce taux record d’endettement soulève un problème. Le niveau de rémunération des productions agricoles n’est pas suffisant pour que les exploitants agricoles puissent rembourser leur capital. Hors accidents climatiques, les marges sont très faibles, mais la SAU importante permet d’en tirer un revenu suffisant. Or, les accidents climatiques sont de plus en plus fréquents : les revenus tirés des productions agricoles ne permettent pas de compenser ce risque climatique pour rembourser le capital emprunté.

Walton Investement a ainsi connu sur les 4 dernières années, l’inondation majeure de 2011, suivi de deux sécheresses. Accumulant les pertes, la situation financière de l'exploitation incita les banques à mettre l’entreprise en liquidation, la possibilité de recouvrer les dettes avec les productions étant devenue trop faible. La vente du foncier et du matériel ne sera pas suffisante.

Walton Investment n'est pas un exemple isolé de victime de l’ultra-libéralisation du marché agricole australien. Cette situation entraîne un recours démesuré aux financements bancaires dans un contexte incertain, autant sur les risques climatiques que ceux liés aux marchés. Une initiative a été lancée par « Rural Finance Roundtable Working Group » pour la création en 2013 d’une banque de reconstruction, l’« Australian Reconstruction and Development Board ». Ce fonds financé par la banque centrale australienne a pour mission d’épurer la dette agricole, et de mettre en place une politique de reconstruction, et de développement rural.

Tabou, l’endettement des exploitations agricoles est un sujet qui pourrait bien faire vaciller la certitude de certains sur les bienfaits du modèle libéral appliqué à l’agriculture.

L’exemple non isolé de la faillite de Walton Investment, une exploitation australienne de 12 000 hectares, devrait nous faire prendre conscience des dangers d’un désengagement progressif de l’Etat dans la politique agricole.

L’article pose bien le débat : des exploitations présentant tous les avantages comparatifs et se traduisant par des coûts de production très faibles, font faillite parce que le modèle libéral ne leur procure plus la rémunération suffisante pour rembourser leur endettement. Et au moindre incident climatique et de marché sur plus de deux années de suite, les exploitations sont dans l’incapacité d’honorer leurs dettes.

D’après nos informations, ces exploitations en faillite ont les plus grandes difficultés à trouver des repreneurs. Les financements bancaires sont en effet devenus extrêmement onéreux. Et pour cause, les exploitations agricoles sont désormais classées par les institutions financières comme des débiteurs à haut risque !

Les Européens ne peuvent pas faire l’impasse sur les conséquences d’une libéralisation de l’agriculture. Nos exploitations agricoles européennes présentent déjà des signaux de fragilité : notamment l’érosion continue des marges. Comment pourront-elles résister face à des cycles successifs d’incidents climatiques ou d’hyper volatilité des prix, alors que la PAC abandonne ses outils de gestion des risques ?

Les enjeux de l’avenir ne sont plus seulement ceux de l’environnement, mais aussi ceux de la production et des producteurs.

Si l’agriculture doit obéir à une logique exclusive du marché, la sécurité et l’indépendance alimentaire de l’Union européenne ne seront jamais aux ordres du marché !

La rédaction de Momagri



1 guillaumejoyau@gmail.com


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Paris, le samedi 23 septembre 2017