Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Michel_Terestchenko
  Édito  
  L’Ukraine, un « gisement vert » au cœur de l’Europe

Par Michel Terestchenko,
International Project Manager, Linen of Desna
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Depuis longtemps connue pour la fertilité de ses terres et l’abondance de ses ressources naturelles, l’Ukraine a entrepris des réformes fondamentales de son secteur agricole après son indépendance en 1991. Elle est ainsi en cours de reprendre sa place de « grenier à blé » de l’Europe et de figurer parmi les principaux exportateurs mondiaux de matières premières agricoles.

Dans le cadre du Dakar agricole des 18 et 19 avril 20112 , Michel Terestchenko est intervenu sur l’histoire de l’agriculture en Ukraine. Dans l’article que nous publions, il revient sur les moteurs du redécollage de la production ukrainienne ainsi que sur les menaces qui pèsent aujourd’hui sur le secteur agricole. Il insiste notamment sur la concentration grandissante des terres entre les mains des agro-holdings et sur la problématique sous-jacente de la privatisation de ce secteur dont les modalités vont jouer un rôle clé dans les années à venir.

La rédaction de momagri




L’Ukraine est sûrement le pays le plus « agricole » du monde – autrefois le « grenier a blé» de l’Empire russe, et aujourd’hui un fabuleux « gisement vert » au centre de l’Europe. Ses matières premières agricoles sont aujourd’hui des ressources aussi stratégiques que les matières énergétiques du pays. Comme tout « gisement », ce trésor vert suscite bien des convoitises…

Un eldorado agricole ?

La nature a doté l’Ukraine de ces merveilleuses « terres noires » extrêmement fertiles, les fameux « tchernozioms », héritées sans doute d’une ancienne forêt tropicale aussi vaste et riche que l’Amazonie. Si l’Ukraine est à peine 10% plus vaste que la France, elle est principalement constituée de très grandes plaines cultivables qui représentent 90% de sa superficie. Et sa Surface Agricole Utile représente 70% de son territoire, soit presque 42 millions d’hectares.

Avec de tels avantages naturels, l’Ukraine nouvellement indépendante ne pouvait que revenir dans le « club » des grands exportateurs mondiaux de matières premières agricoles, et reprendre progressivement sa place de « grenier à blé » de l’Europe.

Après beaucoup d’efforts pour remettre en marche son appareil de production, la production agricole a finalement décollé en 2008 pour atteindre les 50 millions de tonnes grâce à une augmentation générale des rendements, qui restent cependant inférieurs en moyenne de 40% aux niveaux européens. Le rendement global moyen en céréales ukrainiennes reste encore faible, il est donc clair que le potentiel d’amélioration est encore, dans une large mesure, devant nous. Aujourd’hui les exploitations les mieux équipées arrivent même à avoisiner les rendements ouest-européens. Aussi la production de céréales ukrainiennes pourrait donc facilement doubler lors des prochaines années.

L’Ukraine produit de nombreuses denrées agricoles. Tout d’abord le blé (presque 10 millions d’hectares), qui est cultivé dans tout le pays, mais principalement dans les régions du centre. A noter, 70% de la production nationale de blé est considérée comme de qualité meunière selon les normes du pays. L’Ukraine produit également de l’orge de printemps qui provient du nord du pays. C’est d’ailleurs la demande croissante d’orge de brasserie soutenue par les achats des grands malteurs internationaux et la mise-à-disposition de semences de qualité importées d’Europe de l’Ouest, qui a conduit à un bond de la production nationale.

Le maïs est la troisième céréale la plus importante cultivée en Ukraine, avec environ 2,5 millions d’hectares. Quant au seigle ou au sarrasin, ils continuent d’occuper des surfaces appréciables en Ukraine mais sont davantage tournées vers l’approvisionnement du marché domestique.

Les bonnes perspectives de profit des cultures oléagineuses ont poussé les agriculteurs ukrainiens à développer d’autres cultures comme le tournesol (plus de 4,4 millions d’hectares chaque année pour une récolte de 6,8 millions de tonnes en 2010), mais aussi le colza (1,5 millions d’hectares) et le soja (1 million d’hectares), alors que ces cultures n’existaient pratiquement pas en Ukraine il y a 5 ans.

Il est cependant à noter qu’à part l’huile de tournesol, aucune autre culture oléo-protéagineuse n’est triturée sur place, et que la totalité de la production de colza, grandement stimulée par le développement mondial des biocarburants, est exportée soit vers les marchés d’Asie (Pakistan, Bengladesh), soit vers les usines occidentales de biodiesel.

Comme on le voit, les nouveaux exploitants agricoles ukrainiens ont privilégié le développement des grandes cultures végétales, facilement exportables et qui nécessitent moins de capital et de main d’œuvre. Ce mouvement s’accentue aujourd’hui avec l’arrivée récente des agro-holdings.

Du « grenier à blé » russe à la nouvelle « ferme » de l’Europe

Avant la révolution d’Octobre 1917, l’Ukraine était déjà considérée comme le « grenier à blé » de la Russie, un des plus riches pays agricoles du monde. Mais la révolution bolchévique, qui se présentait alors comme la « révolution des paysans », est passée par là. Le monde n’a pas encore vraiment pris la mesure de ce qu’a été la « Grande Famine » des années 1932 et 1933, une famine créée artificiellement pour forcer les paysans à la collectivisation qu’ils refusaient. Les commissaires politiques ont alors tout volé : récoltes, semences, bétail, souches reproductrices….En deux ans, 7,5 millions de paysans, principalement ukrainiens, ont péri.

En 1991, l’Ukraine est redevenue indépendante. Cela lui a permis de reprendre en main son secteur agricole. Apres dix années d’un démantèlement de l’appareil soviétique tombé en désuétude, et qui a abouti à un écroulement complet de l’appareil de production agricole de l’Ukraine, la loi du 16 Décembre 1999 jette enfin les bases d’un renouveau. Le 1er Janvier 2000 a donc finalement vu la liquidation quasiment totale de tous les kolkhozes. La très grande majorité ont disparu, et sur les dépouilles des autres se sont recomposées de grandes exploitations agricoles modernes, grâce aux nouvelles technologies et aux investissements occidentaux, pour former ce que l’on appelle depuis quelques années des « agro-holdings ».

Cette réforme a aussi marqué les premiers pas d’une privatisation des terres agricoles. En effet, chaque kolkhozien ou ancien travailleur du kolkhoze, a reçu une « pai » à son nom, d’une surface moyenne de 3,15 hectares. Le document reçu et formalisé dans chaque commune, ressemble à si méprendre à un acte de propriété, le détenteur pouvant au choix cultiver sa « pai » ou la louer à un autre cultivateur. La seule chose qu’il ne peut encore faire étant de la céder à un acheteur éventuel.

Soit les anciens directeurs de kolkhoze, soit des entrepreneurs occidentaux, se sont donc lancés dans le regroupement de ces « pais », remembrant ainsi de très grandes surfaces qu’ils ont pu prendre en location pour des durées allant jusqu’à 49 ans, la plupart du temps les baux s’établissant pour 10 à 20 ans. Les loyers annuels sont très raisonnables puisque la moyenne actuelle des locations à l’hectare est entre 30 et 50 dollars à l’année selon la qualité des terres, permettant ainsi aux exploitants d’investir tout leur argent dans l’achat des machines et des intrants nécessaires à l’exploitation.

En même temps, un système fiscal très avantageux pour les entreprises agricoles a été institué en 1998. Tout d’abord, les entreprises agricoles dont les ventes sont composées pour 75% au moins de leur productions propres, sont exonérées de l’impôt sur les bénéfices et ne payent qu’un impôt foncier fixe en fonction du nombre d’hectares qu’elles louent. Cette taxe est assez faible car elle ne représente que 15% du montant des locations, soit entre $ 5 et $ 8 à l’hectare loué et par an.

De plus, par une loi du 26 décembre 1999, les entreprises agricoles s’affranchissent de la TVA de façon virtuelle. En effet, si leurs ventes sont bien assujetties à la TVA, les entreprises agricoles qui ont collecté cette TVA ne sont pas obligées de la reverser à l’Etat, mais peuvent la garder pour des investissements de production (matériel de culture, semences…). Donc les entreprises agricoles perçoivent la TVA, mais ne la reversent pas à l’Etat.

Enfin, toute une panoplie d’aides étatiques aux fermes ukrainiennes, que leurs capitaux soient détenus par des Ukrainiens ou par des étrangers, permettent de toucher des subventions de l’ordre de 30% sur les tracteurs et équipements assemblés en Ukraine, d’être remboursés d’une participation de l’état aux intérêts des emprunts bancaires contractés pour s’équiper (qui peut aller jusqu'à 10% des intérêts sur les prêts en grivnas, ou 6% sur les prêts en $), et pour certaines cultures très rares (en 2010, c’était seulement pour les betteraves à sucre, le lin et le chanvre, ainsi que pour certaines semences) de toucher une subvention à l’hectare de culture.

Un tel traitement de faveur, très attractif pour les capitaux internationaux, ne pouvait pas ne pas attirer les investisseurs. Grâce à l’argent abondant des « private equity funds » et autres fonds d’investissement, généralement bien accompagnés par les grands investisseurs institutionnels internationaux, se sont constituées de très grosses agro-holdings. Ces entreprises modernes sont bien financées, bien conseillées, et toujours très bien équipées. Elles forment la plus belle vitrine de l’agriculture ukrainienne et ont devant elles un espace encore ouvert pour se développer, ce qui les rend très attractives.

C’est pourquoi aujourd’hui encore, alors que l’Ukraine industrielle et financière se débat dans une crise profonde, alors que le crédit est pour ainsi dire toujours inexistant, les agro-holdings se développent sans problème et occupent de plus en plus le terrain.

Accès au foncier pas cher, accompagnement de l’équipement et des investissements des fermes dans la production, possibilité de garder ses gains pour les réinvestir… Cette politique a fini par porter ses fruits, et à la fin de la décennie, pour la saison 2008/2009, l’Ukraine est ainsi devenue le 1er exportateur mondial d’orge et de tournesol, le 2nd de colza, le 4eme de mais, le 6eme de blé et le 8eme de soja !

Le défi technique du redécollage de la production agricole en Ukraine semble avoir été finalement bien abordé, et l’Ukraine est certainement en route vers une collecte de plus de 100 millions de tonnes avant la fin de la décennie.

La révolution agricole ukrainienne est en marche. Et même si cette nouvelle quête d’efficacité et de profits est porteuse de risques, notamment sociaux, il est certain que la « super-réforme » qui sera mise en place au cours des prochaines années sera porteuse de modernisation et d’efficacité, et d’un appareil de production très performant.

Les quotas aux exportations et la menace d’une extrême concentration

Depuis l’imposition en 2010 de quotas d’exportation, alors que la récolte avait pourtant laissé un surplus exportable de plusieurs millions de tonnes, le monde entier s’interroge.

L’imposition arbitraire des quotas a fait deux groupes de victimes : les traders qui ont du assumer les responsabilités financières liées aux pénalités et aux coûts de tous les contrats annulés ou redirigés dans l’urgence vers d’autres sources – et les fermiers producteurs de matières premières agricoles en Ukraine qui n’ont pas pu profiter pleinement de la hausse des cours internationaux depuis l’été 2010, alors qu’ils ont pourtant besoin d’investissements et que leurs banques ne leur accordent que très peu de crédit.

Ces quotas ont cependant bénéficié à certains. D’abord le nouveau pouvoir, qui a répété à l’envie qu’il avait ainsi agi rapidement et efficacement pour protéger le pouvoir d’achat des Ukrainiens dont les produits alimentaires de base (pain…) représentent une très grande part de leur budget mensuel.

Ensuite une société nouvellement créée, la société HLEB INVESTBUD qui aurait été formée pour 40% par l’Etat en apportant à cette structure les silos et les restes de l’ancienne société de réserve d’Etat HLEB UKRAINA, et pour 60% par des investisseurs « privés » dont le Ministre de l’Agriculture dit souvent « ne pas se rappeler l’identité » alors qu’il a lui-même accordé de façon parfaitement arbitraire à cette nouvelle société la majorité des quotas d’exportation finalement autorisés par le pouvoir ukrainien. Il y a donc clairement certains acteurs désirant créer un monopole d’exportation des matiéres premières agricoles ukrainiennes dans les sphères proches du pouvoir actuel.

Parallélement, on assiste à une rapide concentration aussi bien au niveau des fournisseurs d’intrants de l’agriculture, et particulièrement s’agissant des engrais azotés. Sur les 5 plus grosses sociétés productrices d’engrais, 4 viennent d’être rachetées ces derniers mois par le groupe de Dimitri Firtash, « monopoliste » du gaz, et désormais des engrais minéraux en ayant successivement racheté « Tcherkassy-Azot », « Stirol », « Severo-Donetsk » et « RovnoAzot ». Il détient actuellement plus de 2,5% des capacités de production mondiale des engrais azotés. Il ne lui reste plus qu’à racheter la très grosse usine du Port d’Odessa, actuellement société publique nationale mais dont la privatisation prochaine est déjà annoncée, et il sera devenu quasiment le seul producteur d’engrais azotés en Ukraine.

Et l’on voit aujourd’hui une concentration sans précédent des terres entre les mains des agro-holdings qui contrôlent déjà plus de 20% des meilleures terres ukrainiennes, et des mouvements encore peu clairs mais certains de concentration entre elles de ces agro-holdings. Il est déjà notoire depuis quelques semaines que la société AVANGARD, le plus gros producteur d’œufs d’Ukraine, dont on ne sait pas tres bien si les commanditaires finaux sont des députés ukrainiens proches du pouvoir actuel ou des intérêts russes, venant de racheter les sociétés DAKOR et RAISE AGROSERVIS, contrôle désormais 436.000 hectares des meilleures terres ukrainiennes et est ainsi devenu le plus gros operateur du pays.

Des bruits récurrents en Ukraine évoquent même actuellement la prochaine constitution d’un conglomérat de plus d’un million d’hectares appartenant aujourd’hui à divers gros exploitants qui ferait bientôt appel au marché international. S’il s’agit d’une possible évolution de HLEB INVESTBUD, ce projet à la rentabilité garantie ne serait pas sans saveur pour les fonds d’investissement internationaux, mais il est fort probable que tout ne soit au final pas si transparent que cela, et que seule une faible part du capital leur soit réservée en échange d’investissements financiers bien sûr massifs ?

Conclusion

Dans ces conditions nouvelles, comment va se dérouler la « privatisation » des terres ukrainiennes déjà annoncée, puisque le Président a dit que 2011 serait sans aucun doute la « dernière année pendant laquelle les paysans ne pourraient pas vendre leurs terres » ? Les dernières modifications de la loi de privatisation indiquent d’ailleurs déjà que cette « privatisation » ne sera sans doute pas accessible aux étrangers, pour la plupart il est vrai déjà bien découragés ces derniers temps d’investir dans l’agriculture ukrainienne. Ce « breadbasket » de l’Europe et du monde va-t-il donc devenir une arme stratégique d’importance aux mains d’un tout petit nombre d’operateurs, très liés au nouveau pouvoir ukrainien ou aux intérêts plus opaques russes ?

Au vu des évolutions récentes, il me semble très urgent que la communauté internationale, dont l’Ukraine dépend encore pour sa stabilité économique et financière, et avec laquelle l’Ukraine a signé de très sérieux engagements internationaux, se saisisse désormais de cette question.

1 Société de production ukrainienne de fibres naturelles (chanvre et lin)

2 Cf tribune momagri du 9 mai : http://www.momagri.org/FR/tribunes/Synthese-des-Ateliers-du-Dakar-Agricole_902.html et communiqué de presse momagri du 14 février : http://www.momagri.org/FR/communiques-de-presse/Le-Senegal-organise-le-Forum-international-du-Dakar-agricole-les-18-et-19-avril-2011-sur-les-themes-de-la-regulation-des-marches-agricoles-et-de-la-gouvernance-mondiale_838.html
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Paris, le jeudi 23 octobre 2014