Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
WTO OMC
  Édito  
  Forum public de l’OMC : « Doha a dépassé sa date limite de vente »

Jacques Carles,
délégué général de momagri

Qui a encore intérêt à conclure le Cycle de Doha ? Telle est la question que l’on pouvait se poser en écoutant les débats du Forum public de l’OMC qui s’est tenu du 19 au 21 septembre 2011. Personne à part l’OMC !

« Doha est mort » depuis plusieurs mois, mais aucun responsable politique n’ose encore endosser cette vérité. La crise actuelle aura révélé l’échec de l’idée selon laquelle la seule libéralisation du commerce pouvait favoriser le développement et enrichir le monde. Les tempêtes budgétaires, financières, monétaires, économiques … et bientôt sociales que nos sociétés doivent affronter, appellent d’autres politiques que celles prônées par l’OMC. Des politiques de régulation concertées, des réformes de fond et bien sûr la non-répétition des erreurs d’hier.

Doha : Chronique d’un échec annoncé

Le discours de Doha, « cycle du développement » est aujourd’hui rejeté par l’évidence de l’imposture politique. Une libéralisation non régulée du commerce agricole n’a jamais permis le développement des plus pauvres au cours des dix dernières années. Le mythe d’un cycle de Doha « irénique » qui enclencherait une mécanique vertueuse de croissance et de développement est tombé.

Pourquoi en est-on arrivé là ? Les raisons sont multiples : cycle trop ambitieux, modalités de négociation trop complexes, références datées, celles de l’Uruguay Round, … et surtout instrument de mesure totalement inapproprié : la « non distorsivité des échanges ».

-Ainsi entre le moment où le mandat de l’OMC et le cycle de Doha ont été définis et aujourd’hui, le monde a profondément évolué. Les priorités des différents Etats se sont affirmées à mesure de la croissance ultrarapide des pays émergents et de la progression démographique dans les pays en développement. Et les responsables politiques commencent à peine à entrevoir les dangers d’une fragilisation de la production mondiale sous les coups de boutoir de la financiarisation accrue des marchés et de l’abandon progressif des politiques de soutien à l’agriculture pour cause de libéralisation non régulée.

Doha a en quelque sorte dépassé sa date limite de vente, avec une double péremption : du produit et de l’appétence à son égard. Si le constat devient évident, le courage politique pour changer de direction l’est moins. Pourquoi ? Parce que les paradigmes économiques sont les mêmes que ceux des années 1980-1990, faute d’un aggiornamento suffisant des choix politiques et de la pensée économique.

-Pour ce qui concerne le volet agricole des négociations, les propositions de l’OMC se sont appuyées sur des outils d’évaluation incomplets qui ne reflétaient pas la réalité de l’agriculture. La non prise en compte de la volatilité des prix agricoles dans les modèles économiques utilisés par l’OMC est, par exemple, l’une des faiblesses majeures que momagri a dénoncées dès le Sommet de Hong-Kong en décembre 2005. Ces modèles ne peuvent donc pas évaluer de manière fiable l’impact d’une libéralisation non régulée du commerce agricole, surtout du fait de la financiarisation des marchés et de la spéculation.

-Pire, alors que l’OMC affiche depuis quelques mois le slogan selon lequel la libéralisation du commerce agricole favoriserait la sécurité alimentaire, la réalité des chiffres de la faim et de la malnutrition est sans appel. D’ailleurs, les dirigeants du G20 eux mêmes ont pris conscience du danger alimentaire qui les guettait, en créant pour la première fois, un G20 Agricole. Or, justement, les principales orientations de ce sommet concernent la lutte contre la faim dans le monde, le nécessaire développement de l’agriculture et le combat contre la volatilité des prix agricoles.

-Enfin, l’idéologie économique qui guide l’OMC depuis le début du cycle de Doha place à tort la « distorsivité des échanges » au cœur du système de libéralisation des échanges agricoles. Or, non seulement le mode d’appréciation est contestable, mais la notion même de « distorsivité » n’a pas de sens face aux enjeux alimentaires et à la responsabilité des Etats en matière de politique agricole et de soutien au revenu des paysans.

Il est donc temps de reconnaître que le critère de distorsivité des échanges pour améliorer la fluidité du commerce international est réducteur car il ne vise que 5% à 10% de la production mondiale et dangereux pour l’avenir de la sécurité alimentaire.

Tourner la page : le « Doha Blues »

L’exercice n’est pas simple car le slogan de « Doha, cycle du développement », porte en lui une rationalité généreuse qui a séduit le monde politique et les medias au détriment d’une réflexion responsable. Conséquence de cette promesse en trompe-l’œil, nous sommes face à une forme de « Doha Blues », personne ne voulant reconnaître définitivement l’échec. Et il sera difficile de trouver un discours de substitution aussi médiatiquement vendable.

Pour de nombreux observateurs, la solution ne pourra venir que de l’extérieur de l’OMC. Du G20 ? Probablement. Le monde a besoin d’une véritable gouvernance agricole et alimentaire mondiale qui coordonne les actions des différentes institutions internationales. Cette gouvernance pourrait émaner du G20 et s’incarner dans un Conseil de sécurité alimentaire qui coordonnerait l’action des Institutions internationales concernées : la FAO, en tant qu’opérateur permanent, l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale ... .

Mais pour remplacer Doha, il faudra aussi mettre à la disposition des responsables politiques de nouveaux outils d’évaluation et des modèles adaptés à l’environnement économique dominé par l’incertitude et l’irrationalité des acteurs.

Tourner la page de Doha, c’est donc s’éloigner des fables simplistes selon lesquelles la libéralisation des échanges serait la solution au développement des plus pauvres et à la sécurité alimentaire mondiale.

Momagri a démontré, à travers son modèle économique, qu’une libéralisation non régulée du commerce agricole international accroit la volatilité des prix agricoles et déstabilise la quasi-totalité des agricultures de la planète. L’instabilité créée par cette volatilité loin de favoriser le développement, serait ainsi un facteur d’aggravation de l’insécurité alimentaire mondiale : les émeutes de la faim en 2008 en attestent.

C’est pour cette raison que momagri a choisi de construire des indicateurs et des instruments d’évaluation tels SGPA (Soutiens Globaux à la Production Agricole1) ou OSE (Optimum Sécurité alimentaire Efficience économique2) pour que, à l’avenir et quelle que soit la négociation internationale, la décision soit fondée sur des éléments plus concrets et plus rationnels. Le monde ne peut plus se permettre le luxe de débats déconnectés de la réalité, tels que nous les avons connus au cours de ces dix dernières années de négociation du cycle de Doha.

Et, avant toutes choses, il faut acter la fin du cycle de Doha sur un constat d’échec pour rebondir sur la définition d’un nouveau mandat où les objectifs pour le commerce mondial ne seraient plus déconnectés artificiellement des enjeux stratégiques et des réalités économiques. C’est certainement la seule issue positive, plutôt que de continuer à se complaire dans la répétition sans fin d’une liturgie dépassée qui n’a plus aucun fidèle, sinon son grand prêtre, Pascal Lamy.


1 Cf article http://www.momagri.org/FR/agence-momagri/Soutiens-Globaux-a-la-Production-Agricole-SGPA-Presentation-resultats-et-enseignements-pour-les-Etats-Unis-et-l-Europe-_936.html
2 Cf article http://www.momagri.org/FR/articles/Un-nouvel-indicateur-d-evaluation-prochainement-disponible-pour-evaluer-conjointement-la-securite-alimentaire-d-un-pays-au-regard-de-l-efficience-de-son-systeme-economique_982.html
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Paris, le samedi 25 octobre 2014