Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Édito

Faire face aux effets induits par les changements climatiques par l’établissement d’une gouvernance mondiale de l’agriculture


Jacques Carles,
Délégué général de momagri

Dans son édition de mars-avril 20081, la revue Défense de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN) consacre un dossier aux changements climatiques et à ses implications en termes de sécurité. Le monde de la défense considère en effet que la question de l’accès aux ressources agricoles est un enjeu stratégique pour la période à venir, et que cela implique de remettre en cause certaines stratégies qui régissent actuellement l’analyse des relations internationales.

C’est ce que souligne Jérémie Hammedi, chargé de mission à la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) dans l’article intitulé « La sécurité dans un monde de pénuries » pour qui les risques multiples liés à la raréfaction des ressources pourraient s’accentuer sous l’effet des modifications du climat, et nécessitent de concevoir de nouvelles stratégies pour appréhender les défis futurs.

Considérant que l’ampleur et les effets des changements climatiques, notamment sur l’accès aux ressources agricoles, donnent lieu à un débat qui illustre la difficulté, voire l’impossibilité, d’établir des prévisions précises, momagri renverse ici la perspective du problème pour se poser une question centrale : la stratégie menée par l’OMC en matière agricole permettra-t-elle de faire face aux effets induits par les changements climatiques ou bien les aggravera-t-elle ?




L’agriculture : un secteur au cœur des préoccupations internationales sur les changements climatiques

La problématique des changements climatiques fait aujourd’hui l’objet d’une multitude d’études et d’analyses (études du GIEC, de la Fondation pour la recherche stratégique…) qui ont toutes en commun l’objectif d’en évaluer les effets probables. Si les résultats obtenus sont fortement variables et plus ou moins alarmistes, force est de constater que tous placent l’agriculture au cœur des préoccupations internationales du fait de son positionnement unique vis-à-vis des aléas du climat.

L’analyse de Jérémie Hammedi complète cette multitude de travaux effectués sur le sujet. Elle décrit, non sans un certain pessimisme, les risques multiples qui pourraient advenir sous l’effet des modifications du climat: pénuries en eau et en ressources alimentaires, diminution des ressources halieutiques, déplacements massifs de populations vers les grands centres urbains des PED déjà surpeuplés, pression migratoire dans les pays développés… Ainsi, selon lui, les changements climatiques annoncent l’entrée dans un monde marqué par des pénuries et des contraintes globales qui affecteront directement la sécurité des Etats.

Toutefois, l’analyse de Jérémie Hammedi, aussi pertinente soit-elle, ne constitue qu’un scénario parmi d’autres concernant l’ampleur et les effets des changements climatiques sur l’accès aux ressources, notamment agricoles. Et, la probabilité qu’il se réalise est toute aussi faible que celle du scénario proposé par le GIEC.

Si l’on resitue la problématique des modifications du climat dans celle des négociations internationales de Doha, il apparaît que ce n’est pas tant de savoir quand, comment et avec quelle ampleur interviendront les changements climatiques, mais de savoir si la stratégie menée par les institutions internationales en matière agricole est pertinente pour y répondre.

Mettre en place une gouvernance mondiale : le pari gagnant face aux multiples risques futurs

En l’état actuel des connaissances, que savons-nous ? Tout d’abord, et comme le montre Jérémie Hammedi, il existe des risques potentiels liés aux changements climatiques qui affecteront l’agriculture avec plus ou moins d’ampleur, et notamment les agricultures des PED et des PMA. Ce risque est d’autant plus inquiétant que dans ces pays, les populations rurales sont en nombre important. De ce fait les modifications du climat auront un impact fortement négatif sur le développement de ces pays.

Ensuite, et comme l’illustre l’actualité récente, il existe des risques certains qui menacent aujourd’hui la sécurité alimentaire de nombreux Etats : la diminution des stocks mondiaux, le non ajustement automatique de l’offre et de la demande sur les marchés agricoles et la spéculation sur les matières premières agricoles. En démantelant les outils de régulation, la stratégie de l’OMC de libéralisation totale des marchés agricoles aura pour conséquence d’exposer d’avantage les producteurs et les consommateurs à la volatilité des prix agricoles. Là encore, c’est la sécurité alimentaire des PED et des PMA qui risquent d’être gravement affectée.

Ainsi, tout comme Blaise Pascal avait démontré dans l’expression de son « pari » que la stratégie de croire en Dieu était gagnante par rapport à celle consistant à ne pas y croire, la stratégie actuelle de l’OMC en matière agricole est perdante car elle fait l’impasse sur l’essentiel, à savoir l’instabilité intrinsèque des marchés agricoles. Il faut se rendre à l’évidence : elle est consubstantielle à l’agriculture et même si, comme certains experts ou dirigeants, on n’y croit pas, il vaut mieux faire le pari d’y croire car il sera alors possible de développer une stratégie gagnante pour l’avenir du monde. Au surplus, momagri a démontré l’existence de cette volatilité, ce qui est beaucoup plus concret que l’existence de Dieu. Il s’agit donc d’un pari gagné à coup sur.



Par conséquent, il est nécessaire de mettre en place une libéralisation régulée des marchés agricoles internationaux et d’établir une gouvernance mondiale pour l’agriculture. Cette régulation des marchés agricoles passerait notamment par l’élaboration de prix d’équilibres par produit et par région et par la constitution de stocks mondiaux. Ainsi, ces mesures permettraient à la communauté internationale de faire face au risque avéré que constitue la volatilité des prix agricoles et, ensuite, si les changements climatiques se confirment, à leurs conséquences. Par ailleurs, établir une gouvernance mondiale de l’agriculture suppose de confier à une institution « pivot » la mise en œuvre de cette régulation. Les grandes institutions internationales (OMC, Banque mondiale, FAO…) n’envisageant l’agriculture que de manière partielle, il est donc nécessaire de créer une organisation mondiale de l’agriculture dont le mandat embrasserait l’ensemble des enjeux auxquels est confronté le secteur agricole.

1 Défense, n° 132, Mars-Avril 2008.
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Paris, le mercredi 3 septembre 2014