Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Édito

Comment un pays peut déstabiliser les marchés mondiaux
à lui tout seul



Paul-Florent Montfort,


chargé d’études de Momagri



Le 5 août dernier, en proie à une sécheresse sans précédent et à des incendies dévastateurs qui ont réduit sa production céréalière de 28%, la Russie a annoncé son intention de suspendre ses exportations, à échéance de 10 jours seulement, afin de préserver l’approvisionnement de son marché intérieur. Conséquence : sur fond de hausse qui a démarré en avril 2010, le prix du blé flambe soudainement pour atteindre son niveau le plus haut depuis 2008, à 236€ la tonne sur les marchés européens. Aux Etats-Unis, la journée du 5 août fait bondir les prix jusqu’à leur limite journalière maximale ; la progression enregistrée depuis mi-juin (+80%) est la plus rapide depuis près de 40 ans.

Le blé, s’il enregistre la volatilité la plus forte, ne fait pas figure d’exception : ces quatre derniers mois, l’ensemble des produits agricoles a été affecté par une volatilité décuplée, orientée à la hausse. Depuis avril 2010, les cours du maïs, du soja, du cacao, du café ou du sucre subissent des variations de 10 à plus de 25% en l’espace de quelques semaines seulement1. Si bien que l’indice des denrées alimentaires de la FAO, qui traduit l’évolution des prix des principaux produits agricoles, s’établissait en juillet à 165 points – à 15% seulement du sommet de 191 points atteint au cours de l’année 2008, qui avait déclenché des émeutes de la faim un peu partout dans le monde…

Le monde à nouveau sous la menace d’une grande crise alimentaire

Deux ans seulement après la grande crise alimentaire, est-il possible que le monde soit à nouveau confronté au spectre de la faim et des émeutes généralisées ? Si le gel des exportations russes ne sera selon toute vraisemblance pas suffisant à déclencher une crise, elle accroît la tension sur les marchés agricoles internationaux, et contribue à les rendre plus sensibles au moindre aléa, climatique ou autre. Or, que se passera-t-il si d’autres pays décident de fermer leurs frontières pour protéger leur marché, comme l’Ukraine ou le Kazakhstan en sont soupçonnés ? Que se passera-t-il également si des accidents climatiques surviennent ailleurs dans le monde, comme en Argentine ou en Australie, qui comptent parmi les plus grands producteurs et exportateurs de céréales de la planète ? On sait déjà que les inondations dramatiques au Pakistan affectent la récolte de riz de ce grand producteur, tandis qu’au Canada (quatrième exportateur de blé) les agriculteurs ont averti que le niveau élevé de pluies menaçait leur récolte. Sans compter l’impact des spéculateurs, que de telles variations de prix sur les marchés agricoles internationaux attirent, et dont le pouvoir est tel qu’un seul d’entre eux peut déstabiliser le marché à lui tout seul. En témoigne les récentes évolutions du marché du cacao, où le prix a atteint début juillet son plus haut niveau depuis septembre 1977 du fait de l’activité d’un seul spéculateur, qui a pris le contrôle de près de 240.100 tonnes de cacao. Soit l’équivalent de 7% de la production mondiale de cacao, 15% des stocks mondiaux et 25% des stocks européens estimés…2

Les grands journaux internationaux évaluent ces risques avec inquiétude, comme le Financial Times, qui souligne avec à-propos qu’il s’est passé près de 30 ans entre l’avant dernière crise alimentaire et celle de 2008 ; qu’une telle crise menace à nouveau deux ans après seulement démontre à quel point la communauté internationale fait fausse route, et combien il est urgent de faire évoluer l’état des lieux agricole et alimentaire actuel.

Une volatilité des prix agricoles imprévisible et incontrôlée

Il est d’autant plus urgent de réagir que la volatilité des prix sur les marchés agricoles est imprévisible et de moins en moins contrôlable, comme en témoignent les récents événements. Le 19 et 20 juillet, lors de la conférence réunie par le Commissaire européen à l’Agriculture Dacian Ciolos visant à donner les conclusions du Forum public, aucun des experts européens présents n’avait anticipé cette brutale hausse des prix du blé, alors que les incendies faisaient rage en Russie depuis plus d’un mois. Une flambée des prix qui prouve bien la fragilité du marché comme les lacunes de la prévision.

Même les organisations internationales les plus conservatrices dans leurs analyses sont aujourd’hui forcées d’en convenir : la volatilité des prix est une caractéristique structurante des marchés agricoles internationaux. Ainsi, après avoir minimisé l’impact de la volatilité dans leurs dernières analyses3, l’OCDE lui accorde aujourd’hui la part belle, en lui consacrant un chapitre entier de la dernière édition des « Perspectives agricoles » éditées chaque année conjointement avec la FAO4. Soulignant que « la volatilité des prix à court terme a considérablement augmenté depuis la flambée des prix 2006-2008 », l’organisation conclut en effet que c’est l’une des composantes du marché majeures, à tel point que « les prix des produits de base resteront imprévisibles », selon elle.

L’impact sur l’économie globale est plus important qu’on ne le croit

Notant que la volatilité représente une menace à la fois pour la viabilité des exploitations (prix bas) et pour la sécurité alimentaire (prix élevés), l’OCDE va jusqu’à ouvrir sa réflexion sur les options politiques à mettre en œuvre, afin de donner « aux exploitants agricoles les moyens d’assumer la gestion des risques liés à leurs activités, tout en soutenant la capacité d’achat d’aliments des consommateurs à faible revenu »5.

La régulation des marchés agricoles est aujourd’hui une nécessité. La récente flambée des prix sur les marchés agricoles a encore une fois prouvé leur fragilité et leur imprévisibilité, et les risques que cela fait peser sur la sécurité alimentaire de la planète. La mise en place d’une gouvernance adaptée de l’agriculture internationale est d’autant plus impérative que les récents événements ont prouvé combien les risques étaient importants, aussi bien au niveau politique (émeutes de la faim, déstabilisation des pouvoirs politiques en place, risques de conflits…) qu’économique.

En effet, la flambée des prix du blé survenue début août a également affecté les marchés économiques non spécifiquement agricoles, en provoquant une chute importante des valeurs boursières des grandes entreprises de l’industrie agroalimentaire : le 5 août, Unilever a ainsi chuté de plus de 5% en moins d’une journée, General Mills de 2,5%, Nestlé de 2,1%. L’impact dépasse les seuls marchés financiers, puisque la plupart de ces sociétés ont immédiatement déclaré reporter la hausse des prix sur leurs produits, quitte à nourrir une inflation exagérée. Quant on sait qu’en Chine, près d’un tiers de l’inflation globale correspond à l’inflation des seules denrées alimentaires, c’est l’équilibre de la reprise économique mondiale qui se voit menacé : face à une inflation trop importante, il y a de grandes chances que la banque centrale chinoise augmente ses taux d’intérêt – et contraigne ainsi les liquidités de l’Empire du milieu, sur laquelle repose actuellement peu ou prou la reprise mondiale… Voilà ce que signifie aujourd’hui la mondialisation : une flambée des prix du pain peu ralentir l’économie mondiale entière !

Aujourd’hui plus qu’hier, l’agriculture et les marchés agricoles internationaux sont au cœur des défis politiques, économiques et sociaux de l’humanité. Les décisions individuelles, comme celle prise récemment par le gouvernement russe, démontrent bien, par les réactions disproportionnées qu’elles suscitent, la dimension stratégique de ce secteur spécifique. Force est de le reconnaitre : on ne peut pas, on ne peut plus se passer d’une gouvernance adaptée de l’agriculture et d’une régulation des marchés agricoles, qui permettent de les stabiliser et de nourrir durablement la planète.

1Cf. à ce sujet les courbes du Financial Times, http://markets.ft.com/markets/commodities.asp
2 Cf. momagri, « Haro sur le cacao : un spéculateur isolé fait flamber les cours mondiaux », septembre 2010.
3 Dans l’avant dernière édition des « Perspectives agricoles », publiée le 17 juin 2009, l’OCDE négligeait ce principal facteur de déstabilisation des marchés, en considérant que la volatilité était de nature conjoncturelle
4 « Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO, 2010-2019 », 15/06/2010, http://www.agri-outlook.org/document/20/0,3343,en_36774715_36775671_45447124_1_1_1_1,00.html
5 Ibid, p.71.
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012