Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Édito

« Les problèmes financiers dans l’industrie laitière
dépassent les hauts et les bas habituels »



Par Daryll E. Ray,
directeur de l’APAC1

Le lait, encore et toujours. Alors que les décideurs politiques européens se débattent sans trouver de solution à la crise actuelle, un article de Daryll E. Ray, directeur de l’APAC, montre que la situation des éleveurs laitiers est identique outre-Atlantique. Coïncidence troublante ? Il semble que non…

S’étant engagés après quelques années de vaches grasses dans une modernisation coûteuse de leurs équipements pour répondre aux signaux du marché, les producteurs américains sont aujourd’hui confrontés à de graves problèmes d’endettement à mesure que les prix en baisse sur les marchés internationaux grèvent leur revenus. Une situation qui est trop similaire à celle que subissent aujourd’hui les éleveurs européens pour qu’elle soit une simple coïncidence : tous sont affectés par le même retournement cyclique des prix sur les marchés internationaux.

D’ailleurs, de part et d’autre de l’Atlantique, on applique aux mêmes maux les mêmes remèdes : comme le souligne l’article, le Sénat américain a approuvé dernièrement la création d’un fonds d’aide de 350 millions de dollars, dont plus des trois quarts seraient attribués aux producteurs sous forme d’aide directe. Une mesure qui rappelle le fonds d’urgence européen, qui prévoit d’affecter 600 millions euros à des mesures de soutien du marché laitier. Et la comparaison avec les Etats-Unis est plus significative qu’il n’y parait : alors qu’il existe depuis un certain temps un marché à terme américain pour les produits laitiers, ce dernier n’a pas empêché la crise de se produire. Un constat qui devrait faire réfléchir les décideurs politiques européens à l’heure où ils cherchent à favoriser la création d’un marché à terme européen de produits laitiers2, afin de développer les instruments privés de gestion du risque.

Peut-être que le fait que la crise laitière ait gagné les producteurs américains fera prendre conscience à la Commission européenne du caractère global, systémique, et structurel de celle-ci ; espérons dans tous les cas que la gestion de la crise de part et d’autre de l’océan nourrisse la réflexion commune, et conduise à des politiques structurelles indispensables pour compléter les mesures conjoncturelles mises en œuvre, comme le réclame Daryll E. Ray dans son article.

PFM



Article de Daryll E. Ray (version originale en anglais, publiée sur le site www.momagri.org)

L’un des bons côtés de notre travail, c’est de pouvoir sortir du bureau et aller à la rencontre d’organismes agricoles. C’est un véritable plaisir que de pouvoir connaître les expériences des agriculteurs de différentes régions du pays et d’écouter leurs opinions. Or, l’hiver dernier, nous avons commencé à entendre des histoires à propos de problèmes de prix dans l’industrie laitière.

Selon les régions, le prix du lait se situait entre 19 et 20 $ pour 100 livres en juillet 2008 (soit environ 250 et 270 € pour 1 000 litres). Il a ensuite chuté pour atteindre, en février 2009, des valeurs inférieures aux coûts de production. Cela a eu de fortes répercussions autant sur les grandes que les petites exploitations agricoles, dont certaines ont perdu des milliers de dollars par jour. L’un des problèmes majeurs auquel doivent faire face les agriculteurs, c’est le coût extrêmement élevé de l’alimentation animale. Le prix du maïs, par exemple, pour l’année 2008 avait presque doublé par rapport au prix pratiqués il y a quelques années.

Au milieu de l’été 2009, le prix du lait était autour de 10 $ pour 100 livres (env. 135 € pour 1 000 litres) et le Congrès américain commençait à avoir vent de la situation désespérée dans laquelle se trouvaient les agriculteurs.

Début octobre 2009, le Congrès a accordé des subventions aux producteurs laitiers d’un montant total de 350 millions de dollars. De ces subventions, 60 millions devraient être utilisés pour acheter le surplus de fromage et d’autres produits laitiers, destiné aux banques alimentaires américaines.

Les 290 millions restants devraient être distribués aux producteurs laitiers sous forme de subventions directes. Le moyen de distribution de ces subventions aux producteurs reste un point sensible sujet à de nombreux débats entre les régions.

En effet, les producteurs de la région Est des États-Unis, qui ont généralement des exploitations plus petites que ceux de la région Ouest (essentiellement basés en Californie et en Arizona), voudraient qu’un plafond pour ces allocations soit appliqué à partir de 3 millions de livres de lait produits, soit environ 1,5 million de litres. Les producteurs de l’Ouest, possédant de très grandes exploitations, affirment quant à eux que la mise en place d’un plafond à ce niveau de production serait faire preuve de discrimination envers ceux qui produisent la plus grande quantité de lait des États-Unis.

Pour le moment, différents membres du Congrès sont intervenus en faveur des producteurs laitiers des régions qu’ils représentent.

En parallèle de cette action du Congrès, le programme CWT (Cooperatives Working Together), financé par les agriculteurs eux-mêmes, a également offert des indemnisations aux exploitants pour qu’ils réduisent leur cheptel laitier, abattant près de 226 000 vaches laitières. Le groupe est en plein processus d’acceptation de nouvelles demandes afin de mettre en place le troisième plan de rachat de vaches laitières de l’année.

Le cours des prix dans l’industrie laitière varie de façon cyclique, sous forme de creux et de pics. On observe depuis début 2001, quatre creux et trois pics qui illustrent l’évolution des prix payés aux producteurs. Ce qui manque aux producteurs laitiers, c’est un système destiné à amortir les chocs et permettant d’atténuer ces fluctuations de prix qui les font passer de périodes fastes à des périodes de quasi famine en un temps très court.

Aux prix élevés de l’alimentation de base et aux sévères fluctuations dans la demande à l’export, s’est ajouté un problème engendré par un nouveau procédé de sélection permettant aux agriculteurs d’élargir rapidement leurs cheptels en obtenant presque uniquement des génisses. Lorsque les prix étaient élevés, on a demandé aux agriculteurs de produire plus de lait. Ils ont donc répondu à cette demande en adoptant ce nouveau procédé par lequel les sociétés d’insémination artificielle repèrent et séparent les spermatozoïdes femelles des mâles.

Grâce à ce nouveau procédé, les agriculteurs sont parvenus à obtenir 90 % de veaux femelles et seulement 10 % de mâles au lieu des 48 % de femelles et 52 % de mâles habituels. Or, cette nouvelle génération de femelles atteignait tout juste la maturité au moment où la demande a diminué et où les prix se sont effondrés.

Tout comme pour la culture de céréales, les nouvelles technologies qui permettent d’augmenter l’offre sont essentielles car elles donnent à l’agriculture les moyens de répondre à la demande future. Mais à court terme, elles engendrent très souvent des problèmes de prix et de recettes.

Certains s’inquiètent de l’augmentation des prix de soutien qui, selon eux, va stimuler la production et va diminuer les signaux du marché, entraînant une surproduction. C’est sûrement vrai d’une certaine façon, mais il faut aussi admettre que les surplus actuels sont en partie dus aux signaux du marché observés il y a un an et demi.

Alors qu’une imprimerie peut répondre rapidement aux fluctuations des signaux du marché grâce à une gestion très précise de ses commandes d’encre et de papier et en puisant dans ses stocks en périodes difficiles, les producteurs laitiers, eux, ne peuvent se payer un tel luxe. Lorsque la demande est forte, l’industrie a besoin de vaches supplémentaires, or cela prend du temps. Les génisses doivent être conçues, portées, mises au monde puis élevées jusqu’à atteindre la maturité nécessaire. Le temps de réponse est donc bien plus long qu’il l’est dans l’industrie de l’impression, par exemple.

En outre, lorsque les prix sont au plus bas et que les signaux nécessitent une réduction du nombre de vaches laitières, il faut tout de même prendre en considération ces génisses qui ont été élevées en prévision d’une hausse de la demande. Équilibrer l’offre n’est donc pas évident car ils n’ont pas la possibilité de réduire si facilement leurs réserves. Une fois encore, le temps de réponse aux changements de prix est bien plus long que dans d’autres industries. En période de crise, le surplus d’offre de l’industrie laitière ne diminuera pas immédiatement, avec ou sans soutien des prix.

Dans une telle situation, il est nécessaire de combiner un soutien des prix, une réduction de la capacité de production financée par l’industrie elle-même et la mise en place de programmes gouvernementaux pour retirer les excédents du marché, afin que les revenus des producteurs proviennent du marché et non plus de chèques dans leur boîte aux lettres. Les aides gouvernementales peuvent être associées à des programmes de gestion de l’offre afin d’empêcher les cheptels nationaux de devenir aussi important qu’ils ont pu l’être par le passé.




Daryll E. Ray occupe la Chaire d’Excellence en Politique Agricole de Blasingame, Institut de l’Agriculture, University of Tennessee, et est le Directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC). (865) 974-7407; Fax: (865) 974-7298; dray@utk.edu; http://www.agpolicy.org. L’article de Daryll Ray’s a été écrit à l’aide des recherches et l’assistance de Harwood D. Schaffer,Associé de Recherches avec APAC.

1 Agricultural Policy Analysis Center
2 Cf. Les Echos, « NYSE Euronext précise son projet de marché à terme pour le lait », 13/10/2009
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Paris, le lundi 20 octobre 2014