Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Édito

« L'exaspération des producteurs laitiers européens à son paroxisme »



Paul-Florent Montfort,
chargé d’études momagri

Après avoir longtemps été sur le feu, l’exaspération des producteurs laitiers européens a aujourd’hui atteint son paroxysme, tandis que les pouvoirs publics, tant européens que nationaux, se débattent sans trouver de solution. Peut-être parce que la crise qui affecte le secteur laitier n’est pas une crise conjoncturelle ; au bout d’un an et demi d’instabilité, il serait en effet temps de reconnaître que les crises à répétition qui caractérise la filière sont les épiphénomènes d’une profonde crise structurelle. Voici quelques éléments pour prendre du recul et faire le point sur une filière emblématique des difficultés auxquelles sont confrontés les acteurs du secteur agricole.

A l’origine, une seule et même cause, l’instabilité structurelle des prix sur les marchés agricoles internationaux, desquels le lait ne fait pas exception, et la faiblesse des prix payés aux producteurs. Pourtant, la baisse cyclique du prix de la poudre de lait et de beurre, courant 2008, n’aurait pas eu d’incidence grave sur la filière, si la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) n’avait pas décidé en septembre 2008 de mettre un terme à la négociation collective des prix du lait au niveau interprofessionnel, qui avait précisément été mise en place pour résorber les à-coups de l’instabilité des prix.

A cela s’est ajoutée la forte hausse des charges pesant sur les producteurs (+20% entre octobre 2007 et octobre 2008), qui a placé les éleveurs entre le marteau et l’enclume, tandis que la dérégulation progressive prévue par le Bilan de santé de la PAC (suppression des quotas laitiers à horizon 2015) rendait le marché encore plus incertain.

Depuis, les grèves du lait, mouvements de blocage des laiteries et actions de déréférencement dans les centres de distribution se sont succédé, et le conflit, loin de trouver sa solution, s’est peu à peu envenimé, gagnant les transformateurs, la grande distribution et le débat public.

Car les accords et mesures temporaires n’ont pas suffi à rétablir la situation dans la filière laitière ; l’échec de l’accord obtenu le premier décembre 2008, obtenu à l’arraché après plusieurs heures de négociation entre industriels, producteurs et coopératives, et qui prévoyait un ajustement à la baisse du prix du lait payé aux éleveurs tenant compte de la forte hausse des charges d’exploitation, a prouvé au contraire que la crise était loin d’être conjoncturelle. Signe de l’importance de la crise, la Commission européenne est même allée jusqu’à revenir sur ses sacro-saints principes, en rétablissant d’urgence, le 15 janvier, les restitutions à l’exportation et en augmentant régulièrement les achats publics sur le lait, afin d’agir sur la demande. Mais on ne peut résoudre une crise structurelle avec des moyens conjoncturels.

D’ailleurs, ni les industriels ni les producteurs ne sont dupes – la dernière réunion de crise réunie sous l’égide du CNIEL1, le 5 mai dernier, censée trouver un nouvel accord provisoire entre les différentes acteurs de la filière, s’est achevée en moins d’une heure sur un désaccord complet des parties.

Aujourd’hui, de tous côtés, le mot est unanime pour qualifier la situation dans la filière laitière : catastrophe. Milliers de litres de lait déversés dans les champs (français et belges notamment), série de suicides des producteurs de laits dans la Manche, actions coups de poing. L’ébullition qui agite la filière provoque l’intervention des hommes politiques, jusqu’à l’engagement des évêques bretons qui dénoncent la rémunération insuffisante des éleveurs, sans toutefois provoquer d’avancement notable.

La Commission européenne, très attendue sur la question, semble avoir épuisé toutes ses munitions ; le dernier rapport qu’elle a consacré sur le sujet n’a pas proposé de plan consistant pour sortir la filière du marasme, renvoyant le dossier aux Etats membres. Via l’assouplissement des conditions de versement des aides directes, et la proposition qui consisterait à favoriser le départ de certains producteurs par le biais d’un rachat de quotas, la Commission laisse à chaque Etat le soin de gérer la restructuration de la filière, en aidant certains producteurs à passer les mauvais jours et/ou en aidant d’autres à s’en aller. En clair, pas de plan structurel pour redynamiser la filière et réorganiser la production à l’horizon.

Or, la succession de crises que connaît aujourd’hui la filière laitière française et européenne depuis plusieurs mois ne sont que les symptômes d’un mal plus profond. Et tant que des mesures de fond ne seront pas prises pour agir à la racine du problème, c’est-à-dire celui de la régulation des marchés agricoles, les crises se succéderont.

Car c’est bien de cela dont il s’agit : la crise qui affecte la filière laitière est avant tout une crise globale de la régulation. L’abandon progressif des outils de la PAC, en vertu d’un « rapprochement de l’agriculture avec l’économie de marché », a surtout eu pour effet de la soumettre à l’hyper-volatilité qui le caractérise. Des à-coups que les exploitations agricoles ne peuvent pas supporter, et qui conduisent régulièrement les agriculteurs à vendre leur production en dessous des prix de revient, comme c’est le cas actuellement pour la filière laitière. La solution à la crise ne réside donc pas dans la multiplication des aides conjoncturelles, mais dans la mise en place d’un véritable remaniement structurel. Espérons qu’il ne faille pas attendre que le drame qui agite la filière laitière gagne l’ensemble de l’agriculture, soumis à la même volatilité des prix sur les marchés internationaux, pour que la nécessité d’adopter un plan structurel s’impose.


1 Centre national interprofessionnel de l’économie laitière
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012