Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.


Édito

« La logique du prix le plus bas ne peut pas constituer la référence d’une agriculture mondiale durable »



Emmanuel Coste :
Président du groupe coopératif Grillon


Fondateur du MOMA
Président du groupe coopératif Grillon

Vice-président de la FNO (Fédération nationale ovine)
Président de la section ovine INTERBEV
(Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes)
Président du groupe Ovin au COPA COGECA
(Comité des Organisations Professionnelles Agricoles
et Confédération Générale des Coopératives Agricoles de l’Union Européenne)

Administrateur à Coop de France et à la Fédération nationale Bétail et Viande, à la FNCBV (Fédération nationale de la coopération bétail et viandes)

Emmanuel Coste a toujours mené de front son activité d’éleveur de moutons et une réflexion sur l’évolution de l’agriculture mondiale. Membre de différents groupes professionnels (FNO, COPA COGECA, FNCBV, Coop de France …), il nous fait part d’un témoignage particulièrement intéressant sur la philosophie qui guide les négociations commerciales agricoles dans le cadre de l’OMC.

Vous faites déjà partie de nombreuses organisations professionnelles et vous avez pourtant rejoint le MOMA en tant que fondateur, pourquoi ?

Parce que les questions posées par le MOMA me semblent répondre à la situation de tous les agriculteurs du monde, et pas seulement à tels ou tels intérêts ! Et parce la priorité du MOMA est d’apporter des réponses aux situations de blocage que connaît l’agriculture mondiale en évitant de se satisfaire d’idées préconçues !

La première de ces idées préconçues concerne l’impact de la libéralisation des échanges appliquée au secteur agricole. Selon nos analyses, il est nécessaire de prendre en compte les risques de dérives monopolistiques ainsi que les coûts collectifs engendrés par la disparition des agricultures les moins compétitives !

Parmi les réponses aux situations de blocage, nous pensons qu’il est nécessaire de sortir l’agriculture de l’OMC, afin d’éviter les arbitrages « agriculture / services » comme cela semblerait être le cas parfois !

Il n’est en effet pas concevable que des institutions internationales décident de sacrifier un secteur économique au profit d’un autre, d’autant que l’arbitrage se fait selon une logique financière de court terme en occultant le caractère stratégique et spécifique de l’agriculture !

Il n’est certes pas question de redouter une famine en Europe mais la question d’un risque de rupture d’approvisionnement de produits agricoles en cas de conflit ou de calamités climatiques dans la région exportatrice sera à inscrire aux dossiers sensibles de nos dirigeants le jour où ils auront rayé de leur vocabulaire le concept d’indépendance alimentaire !

Notre profession, éleveurs d’ovins, a été l’une des premières victimes de cette libéralisation de l’agriculture sans considération pour la spécificité de ce secteur et pour ses interactions avec le reste de l’économie (emplois, environnement, …). Nous avons en effet été l’objet d’un marchandage historique en 1994, et aucun décideur français, ni européen n’a vu, ni compris les conséquences de l’accord permettant l’entrée à taux de droit de douane zéro d’environ 320 000 tonnes de viande ovine en provenance de l’Océanie et de l’Amérique du Sud ! Cette décision de l’OMC prise sans aucune concertation, a eu d’énormes conséquences pour les éleveurs européens en terme de disparition d’emplois directs et indirects.

Vous allez me dire pourquoi relever le sort des éleveurs européens si, au final, la libéralisation a profité au plus grand nombre, et notamment aux consommateurs ?

Parce que les évolutions qui ont suivi, sont très éclairantes sur « les dérives monopolistiques » que peut engendrer la libéralisation : la Nouvelle-Zélande dispose aujourd’hui d’un monopole sur le marché mondial de la viande ovine.

En fait que s’est-il passé ?

Dans un premier temps, le monopole s’est créé grâce à des avantages concurrentiels (taille importante des exploitations néo-zélandaises et modèle économique néo-zélandais très efficace agriculture - industrie). Puis, ce monopole s’est renforcé grâce aux organisations de marchés soutenues par l’Etat.

Nous sommes ici en pleine contradiction puisque la libéralisation des échanges de viande ovine, au lieu de favoriser le développement des échanges mondiaux, a créé les conditions de l’installation durable du monopole de la Nouvelle Zélande !

C’est là que les propos de Michel Cicurel, président de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild dans un article récent du journal Le Monde prennent tout leur relief pour la réflexion à mener aujourd’hui, puisqu’il dit que la logique du système libéral est de débusquer les situations dominantes générant des superprofits !

L’application du libre-échange au secteur de la viande ovine a abouti à un résultat exactement inverse à ce qu’elle était censée promouvoir, à savoir l’égalité des chances pour tous !

Vouloir le libre-échange de productions aussi sensibles que les produits agricoles, sans prendre en considération les différences fondamentales de compétitivité entre régions (agriculture mécanisée versus agriculture vivrière, agriculture intensive versus agriculture extensive …), peut alors aboutir à des situations de monopole, pénalisant de facto le développement de certains.

Celui qui reconnaîtra ces contradictions1 et qui proposera des systèmes de régulation pour permettre au libéralisme de donner le meilleur de lui-même rendra un grand service à la science économique et aux 40% de la population active mondiale qui vivent directement et indirectement de l’agriculture.

C’est la raison pour laquelle je m’engage au côté du MOMA.

L’Europe produit aujourd’hui environ 1 000 000 tonnes de viande ovine pour une consommation totale européenne d’environ 1 280 000 tonnes, donc cette décision de 1994 pourrait être considérée comme positive pour les consommateurs puisque cela permet au marché européen de s’approvisionner au prix le plus bas ? En d’autres termes, pourquoi le prix le plus bas ne serait-il pas la bonne référence ?

C’est exactement la bonne question à poser.

Il est certain qu’il est concevable de rechercher le prix le plus bas pour le consommateur, à partir du moment où ce prix est compatible avec des critères tels que la qualité.

Ces critères évoluent selon les époques et les sociétés. Aujourd’hui, toute activité économique se situe dans un cadre de développement durable qui, rappelons-le, cherche à concilier le progrès économique et social et la préservation de l'environnement.

Or, les prix des produits agricoles en baisse régulière respectent-ils le critère du bien-être social ? Certainement pas !

Que penser également d’un système qui encourage le Brésil à devenir la ferme du monde, alors que la majorité de ses paysans est payée une misère pendant que d’autres agriculteurs de ce pays défrichent massivement l’Amazonie pour s’adonner à une agriculture qui épuise le sol ?

C’est la raison pour laquelle je ne pense pas que le prix le plus bas puisse constituer à long terme la référence d’une agriculture mondiale respectant les objectifs de développement durable !

Pire, je suis convaincu que la libéralisation actuelle de l’agriculture mondiale va conduire à une disparition de très nombreuses exploitations agricoles puisque la logique sous-jacente est celle de Ricardo, qui, au XIXème siècle, vantant les bienfaits du commerce international et de la libéralisation par la théorie des avantages comparatifs. Si l’on pousse cette théorie à l’extrême, seuls les pays du Groupe de Cairns produiront à terme pour l’ensemble du monde, ce qui est totalement irréaliste compte tenu des limitations géographiques et climatiques naturelles.

Il est, à ce stade, intéressant de rappeler cette autre définition du développement durable adoptée au cours de la Conférence de Rio en 1992, selon laquelle le développement doit répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins.

Or, nous sommes aujourd’hui face à des décisions politiques qui compromettent la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins alimentaires en cas de crises sanitaires ou géopolitiques.

La logique du prix le plus bas n’est donc pas durable pour le secteur de l’agriculture qui est tout à fait spécifique et stratégique. Contrairement au secteur du textile, et de la chaussette en particulier, on ne peut imaginer une rupture d’approvisionnement de produits agricoles sans conséquences majeures pour la survie des populations et le maintien de la paix dans le monde !

Politiquement, un Etat ne peut accepter de renoncer à sa souveraineté alimentaire et de rentrer dans une relation de dépendance, au même titre que celle que nous connaissons déjà pour l’énergie !

Je terminerai sur un fait d’actualité : l’Argentine vient de décider, pour des raisons internes, de ne plus exporter sa viande et de la conserver pour son marché interne !

Les éléments que nous venons d’évoquer précédemment sont donc très loin de la science fiction !

Abandon de la souveraineté alimentaire et relation de dépendance ne sont pas les seuls risques auxquels nous ferions face selon vous, puisque vous développez, dans le cadre du MOMA, la notion de coûts collectifs ?

Effectivement nous travaillons, notamment dans le cadre de la construction d’un modèle économique adapté au secteur agricole, à l’évaluation et à la prise en compte des coûts collectifs qu’une disparition progressive des exploitations agricoles entraînerait !

Par exemple, les effets directs et indirects sur l’emploi sont largement ignorés. Alors qu’une étude réalisée par l’Institut de l’Elevage sur les productions bovine, ovine, et porcine a chiffré l’impact de la proposition européenne d’octobre 2005 dans le cadre du cycle de Doha, à 600 000 disparitions d’emplois !

Il faut également prendre en compte le renchérissement durable des énergies dans la vision d’une réorganisation mondiale de l’agriculture !

Si certains pensent qu’il est aujourd’hui économiquement avantageux de délocaliser notre production agricole dans des pays disposant d’avantages comparatifs en termes de coûts salariaux et de surfaces d’exploitation, qu’en sera-t-il demain lorsqu’il faudra ajouter au prix des produits agricoles le coût du transport ? Tous les experts, et notamment ceux du transport maritime, vous diront que ces coûts qui ont déjà connu une croissance importante depuis quelques années, augmenteront encore fortement à l’avenir !

Intégrer le coût de l’Energie dans une réflexion prospective sur l’évolution de l’agriculture mondiale plaide en faveur d’une sauvegarde d’une agriculture régionale ! Au lieu de faire payer des coûts de transport croissants aux consommateurs, ne faut-il pas investir dans le maintien de nos agricultures?

Pour revenir à la question de l’élevage, la vision qui domine tous les débats internationaux est la capacité à produire et à exporter, ce qui occulte les valeurs attachées à l’agriculture (environnement, traditions culturelles, dynamisme régional…) et des sujets de santé publique(maladies cardio-vasculaires, obésité, ESB, tremblante du mouton, grippe aviaire …) auxquels les consommateurs sont de plus en plus attachés !

Enfin les attentes des consommateurs et les traditions alimentaires sont encore différentes selon les continents, même si l’évolution actuelle risque d’uniformiser largement les modes de consommation. A cet égard, il serait logique de se poser la question de savoir si tous les peuples quelle que soit leur culture doivent manger la même chose !

Or, ces enjeux n’ont généralement pas droit de cité dans les débats internationaux, ce qui fut notamment le cas lors du Congrès mondial de la Viande les 28 et 29 avril dernier en Australie.

Si, demain, les agriculteurs de mon département de la Haute-Loire, vendent leurs fermes à des touristes ou abandonnent leurs exploitations, c’est tout un tissu d’artisanat et de culture qui progressivement périclitera ! C’est aussi un entretien du territoire qui malgré la réforme de la PAC, disparaîtra au rythme des exploitations !

Tout comme l’économie connaît une révolution en reconnaissant l’importance du développement durable, il est temps de s’engager dans un libéralisme régulé qui tienne compte des valeurs fondamentales de nos sociétés !

1Ce raisonnement sur les dérives monopolistiques du libéralisme n’est pas propre à l’agriculture, et il est très intéressant de constater que dans le secteur de l’énergie, la libéralisation a permis de passer de monopoles d’Etat à des monopoles de marchés !
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Paris, le mercredi 23 juillet 2014