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|  | | | Édito | | | | « Fighting food scarcity and environmental degradation in times of economic crisis » Franz Fischler, ancien Commissaire européen à l’Agriculture | | La semaine dernière, nous publiions sur le site de momagri un résumé officiel du discours du prix Nobel d’économie 2009 Paul Krugman, prononcé à l’occasion du forum sur l’avenir de l’Agriculture le 18 mars à Bruxelles1. Une autre intervention mérite également d’être signalée, dont nous reproduisons un extrait ici. Il s’agit du discours d’ouverture prononcé par l’ancien Commissaire européen à l’Agriculture Franz Fischler2, qui dans son allocation dresse un constat réaliste et inspiré de la situation agricole mondiale et de l’état de la gouvernance internationale en la matière. Reliant les trois crises auxquelles le monde fait face aujourd’hui – financière, alimentaire et environnementale – il montre qu’elles ont une signification en commun : la fin de l’illusion des marchés autorégulateurs. « Le marché a perdu sa magie, souligne-t-il, et la déréglementation a l’effet inverse de celui escompté » ; un constat qui selon lui suffit pleinement a justifier le retour des nécessaires politiques de régulation, en particulier sur les marchés agricoles qui, plus que tout autre, doivent être encadrés en raison de leur dimension stratégique et vitale. La rédaction de momagri “Nous sommes confrontés à trois crises globales. Elles concernent l’environnement, la finance et l’alimentation. La plus soudaine s’est manifestée par l’effondrement du système financier actuel, sans conteste la crise la plus grave depuis la Grande Dépression. La crise alimentaire est la plus effrayante car elle fait subir une famine à environ un milliard de personnes dans le monde cette année. La plus alarmante demeure le changement climatique, parce qu’elle entraine un risque différent et plus étendu. Ces trois crises sont étroitement liées. Nous ne pouvons espérer par exemple atteindre les objectifs du protocole de Kyoto, en matière de lutte contre le changement climatique, sans mettre en place une politique agro-alimentaire plus stable et de plus grande envergure. Si aucun accord n’est trouvé à la Conférence de Copenhague, qui aura lieu plus tard dans l’année, la production alimentaire souffrira à son tour de rendements décroissants. Si le système financier n’inspire aucune confiance, il n’y a aucun moyen de relever les défis environnementaux. Comme le précisait Bill Clinton au Forum Economique Mondial à Davos, le problème du monde est le suivant : il est « inégal, instable et non-viable ». Cela nécessite donc des actions correctives. Mes remarques concerneront la crise financière, la sécurité alimentaire et la préservation de l’environnement et conclura par la préconisation de nouvelles responsabilités globales. (…) La sécurité alimentaire Abordons maintenant la crise alimentaire. Les terres arables sont sous pression. Pour l’Institut Mondial de la Terre, les causes principales de la réduction en approvisionnement alimentaire sont la croissance de la population liée à une urbanisation effrénée3, le changement des modes de vie, la baisse du niveau des nappes phréatiques et la dérivation des eaux d’irrigation vers les villes. Tous ces facteurs contribuent à la rareté des sols, à une perte en qualité et en terres arables. Voilà un an que les effets de la catastrophe alimentaire se sont atténués. Les cours du riz, du maïs et du blé ont chuté de 40 % à 60 % par rapport à leurs niveaux record jamais atteints. Dans l’Union Européenne, les prix moyens des producteurs ont augmenté de 2,7 % en 2008, alors que dans le même temps les prix des intrants agricoles ont grimpé de 11,6 % (60,6 % pour les engrais et les amendements pour sols). Ne nous y trompons pas : la crise alimentaire reviendra en force. En 2008, le coût global des importations alimentaires s’est élevé à plus d’un milliard de dollars, soit 23 % de plus qu’en 2007 et 64 % de plus qu’en 2006. En 2008 les pays en voie de développement ont réellement dépensé un tiers du coût global des importations alimentaires, soit 35 % de plus qu’en 2007. Dans son Rapport 2008 sur l’Alimentation Mondiale, l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Agriculture mettait en garde contre ce « faux sentiment de sécurité » car elle prévoyait l’association actuellement observée des faibles prix alimentaires, des coûts des intrants élevés, des revenus d’exportation moindres et de l’apparition de conditions idéales pour l’émission de lettres de crédit ; elle s’attendait aussi à ce que les agriculteurs arrachent leurs plantations, à ce que les prix des récoltes 2009-2010 flambent et « déclenchent ainsi des crises alimentaires bien plus graves que celles que nous avons connues récemment ». Il existe un potentiel de nouvelles terres agricoles, en particulier en Amérique Latine, en Afrique et en Europe de l’Est. Mais de nouvelles terres sont insuffisantes, et aussi inappropriées car constituées de sols pauvres ou pollués, ou difficilement exploitables pour la production agricole (à cause de droits de propriété douteux, et/ou de faibles financements, et/ou d’une mauvaise gestion gouvernementale, ou de difficultés d’approvisionnement du marché par manque d’infrastructures de transport)4. En outre, la progression des déserts, et principalement l’urbanisation sont à l’origine de la diminution rapide de la superficie des terres cultivées. Une étude a estimé que chaque année, 3 millions d’hectares de terres sont requis pour construire les logements, les routes, les autoroutes et les parkings de quelques 70 millions de personnes. Les terres cultivées aujourd’hui devront être beaucoup plus productives afin de répondre à la demande mondiale. Toutefois, ceci va être difficile à réaliser car la croissance de la productivité agricole globale décline depuis la Révolution Verte des années 1960 et 1970. L’augmentation du rendement agricole mondial est passée de 4 % par an dans les années 1960 à 1980, à 2 % dans les années 1990 et à peine à 1% de 2000 à 2030 selon les estimations ; et ceci malgré des augmentations de rendement substantielles prévues d’ici là en Inde, aux USA, en Russie et en Ukraine. L’Europe joue un rôle de moins en moins prépondérant dans l’approvisionnement alimentaire. On estime que le commerce agricole net de l’UE des 27 régresse. Il est prévu que sur les périodes 2003/05 et 2013/15, la demande de l’Union Européenne en céréales et en oléagineux dépasse l’offre. A l’horizon de l’année 2015, les importations nettes moyennes de maïs diminuent ; les importations nettes d’oléagineux sont supposées augmenter de 70 % ; et en ce qui concerne le blé, l’UE va passer du statut d’exportateur à celui d’importateur. L’explication réside en partie dans le transfert de production de biocarburant. L’UE sera moins apte à combattre la famine mondiale, au moment où elle produira considérablement moins de produits agricoles, alors qu’elle présente déjà des besoins croissants en importations alimentaires. Elle deviendra cependant une région de production plus sûre que d’autres parties du monde où les prix alimentaires plus élevés vont accroître la déforestation. « Par conséquent, l’Europe doit prendre ses responsabilités et contribuer de manière significative à la sécurité alimentaire mondiale, et combattre le réchauffement climatique en utilisant son potentiel de production »5. L’Europe n’est bien entendu qu’un acteur, mais toutefois un acteur puissant. Tous les pays devront améliorer leurs politiques en matière de sécurité alimentaire. Bon nombre d’entre eux, en particulier en Afrique, ne peuvent espérer relancer la production agricole sans une réforme agraire et sans politiques de prix volontaires visant à favoriser l’agriculteur plutôt que le citadin. Les modèles de consommation devront également évoluer et réduire de manière notable la consommation de bœuf. Dans de nombreux pays il faut déjà lutter pour se nourrir. De plus, on observe à au plan international des signes de lutte sans merci pour obtenir la nourriture, et plus généralement les terres permettant de la produire. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation, la lutte que se livrent certains pays pour obtenir des terres arables à l’étranger, risque de créer un « système néo-colonialiste ». La Corée du Sud par exemple, quatrième plus grand importateur de maïs, cherche à louer, par l’intermédiaire de Daewoo Logistics, de vastes superficies de terres arables à Madagascar et partout ailleurs dans le monde, afin de satisfaire une demande nationale en maïs et en huile de palme. Il y a eu des précédents avec le Japon qui a acheté des terres dans l’Ouest américain pour produire de la viande de bœuf pour ses consommateurs locaux. Un pays aussi pauvre que l’Ethiopie, tristement célèbre pour avoir connu plusieurs crises alimentaires, vient de proposer aux pays du Moyen Orient de louer des centaines de milliers d’hectares de terres arables, pour leur permettre d’assurer leur sécurité alimentaire. Ces projets montrent à quel point la sécurité alimentaire est déjà devenu un enjeu important. On imagine aisément à quelle instabilité politique un pays, qui loue ses terres agricoles, pourrait être confronté s’il subissait une crise alimentaire, tandis que les riches étrangers présents sur son sol exporteraient toute la production agricole pour le seul et unique bénéfice de leurs populations locales, plus riches et mieux nourries. De toute évidence, la crise bancaire a un impact substantiel sur l’offre et la demande alimentaires, en particulier sur les plantations, les investissements et les échanges. L’an dernier, les coûts de production ont augmenté de manière plus importante que les revenus agricoles correspondants. Les pays en voie de développement les plus pauvres ne possèdent pas les autorisations de crédit nécessaires leur permettant d’acheter de la nourriture ; les gros exportateurs de denrées alimentaires ne perçoivent pas suffisamment de revenus d’exportation. Les charges financières liées au commerce tendent à engloutir les marges commerciales. Les marchés des denrées alimentaires sont maintenant si volatiles et imprévisibles, qu’il est devenu trop tentant de résister au commerce de troc, malgré les coûts qu’il entraine sur des marchés sensibles. Ainsi va la spéculation sur les marchandises. Le premier cas traité aujourd’hui abordera ce sujet. (…) Dans sa conclusion, Franz Fischler appelle à une nouvelle ère de « responsabilité », en particulier en ce qui concerne l’organisation des échanges sur les marchés agricoles internationaux. Soulignant que l’agriculture n’est pas un secteur comme un autre en raison de son importance stratégique, l’ancien commissaire européen à l’Agriculture préconise la mise en place d’un cadre de régulation global qui respecte les niveaux de développement de chaque pays tout en assurant leur sécurité alimentaire. Reste à savoir comment le mettre en œuvre. Car, si Franz Fischler ne détaille pas les chemins à prendre, il insiste sur la nécessité d’inclure l’agriculture dans la réforme en cours du système financier. Alors que l’avenir sera à l’évidence placé sous le signe de la rareté, « le statu quo n’est pas une option » : il est temps de repenser la gouvernance économique, financière, agricole et environnementale de notre planète. La rédaction de momagri | 1 Cf. momagri, « Paul Krugman : le monde a tort de négliger la crise alimentaire », 20 avril 2009 2 http://www.elo.org/UserFiles/File/documents/FFA%202009/Speech%20F.%20Fischler.pdf 3 On estime qu’il faut 40 000 hectares de terres par million de personnes supplémentaires. 4 Au Brésil par exemple, l’augmentation des terres céréalières et un nouveau schéma rural auraient des conséquences négatives sur l’environnement local : pérennité des sols, redistribution des précipitations, impacts sur la biodiversité et le climat planétaire. Dans certains pays, et particulièrement en Afrique, peu de choses pourront être réalisées sans une réforme agraire et/ou des politiques de prix courageuses. « Les sols africains figurent parmi les plus pauvres de la planète, et les sols pauvres ne produisent que de mauvaises récoltes » (Kofi Annan). Ces sols sont légers, chargés en fer et souvent pauvres en azote, en potassium et en zinc. Leur volatilité les rend incapables de retenir les engrais naturels ou artificiels. Ainsi chaque année, les sols africains perdent l’équivalent de 8 millions de tonnes de substances nutritives. Une bonne partie des sols est érodée, à tel point que 95 millions d’hectares de terres ont une productivité amoindrie. 5 Humboldt Universität zu Berlin, Document de travail n° 84/2008 | |
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Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
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