Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Vers une volatilité croissante des prix agricoles



André Neveu1, membre de l’Académie d’Agriculture de France (AAF), article paru dans la revue de l'Académie de l'Agriculture n°6, mai 2015



La volatilité des marchés agricoles est l’un des fléaux et des défis majeurs de ces deux dernières décennies. Ce phénomène spécifique, dangereux pour la sécurité alimentaire, est d’ordre structurel et s’est peu à peu transmis aux marchés domestiques, du fait du processus de libéralisation engagé dans les années 1980 et du démantèlement, notamment en Europe, des politiques agricoles de soutien par les prix. Ces fluctuations erratiques tant à la hausse qu’à la baisse, sont aujourd’hui davantage complexes à maîtriser en raison de l’imprévisibilité des cours agricoles.

Des grandes puissances agricoles ont pris des dispositions afin de limiter les méfaits de la volatilité sur leur sécurité alimentaire et ainsi chercher à sécuriser leurs approvisionnements agricoles. Dans le dernier numéro de la revue de l’Académie de l’Agriculture de France (AAF)
2, André Neveu, membre de l’Académie d’Agriculture, livre une analyse sur la stratégie de sécurisation des approvisionnements de la Chine3. Il se penche notamment sur les conséquences de décisions unilatérales prises par Pékin sur l’instabilité des marchés agricoles, contribuant à accentuer les variations brutales des prix sur les marchés internationaux.

Finalement, seules des politiques agricoles visant le développement à long terme de l’agriculture et une coordination plus étroite des institutions internationales pourront limiter de façon durable et efficace la volatilité des cours.


La rédaction de momagri



Au cours des années 1980 et 1990, les grands pays agricoles ont, les uns après les autres, renoncé à garantir le niveau et la stabilité des prix agricoles à la production.

Les prix nationaux et internationaux s’établissent donc maintenant en fonction de l’offre et de la demande. Dans le même temps, les stocks de céréales et autres produits de base, ont été fortement réduits car ils coûtent très chers. En l’absence d’interventions publiques, les fluctuations de prix se sont fortement accrues. Car elles dépendent directement des quantités offertes sur les marchés donc de l’abondance des récoltes mondiales de céréales, sucre, oléo-protéagineux… . Ces fluctuations posent de nombreux problèmes aux producteurs, aux pays importateurs, aux entreprises de transformation et aux consommateurs.

Il est donc légitime de nous interroger sur l’ampleur que pourraient prendre dans l’avenir ces fluctuations de prix. Car elles risquent de s’amplifier, peut-être en raison d’aléas plus fréquents et plus sévères, mais aussi à cause des politiques qu’ont adoptées certains pays, et en particulier la Chine, pour s’en protéger.


LES PREMIÈRES RÉACTIONS AUX HAUSSES DE PRIX DE 2007-2008

En 2007, des récoltes céréalières médiocres, des stocks particulièrement bas depuis quelques années et, fait assez nouveau, des achats spéculatifs, ont fait flamber les prix. Cette relative (et très temporaire) pénurie a surpris de nombreux gouvernements mal préparés à un tel épisode. Les prix alimentaires à la consommation ont fortement augmenté et les populations les plus démunies ont été particulièrement affectées. Dans une trentaine de pays, comme en Egypte, au Mexique ou au Sénégal, des émeutes de la faim se sont même produites, nécessitant des mesures d’exception, généralement très coûteuses pour les budgets nationaux.

Les pays structurellement exportateurs sont évidemment dans une situation plus confortable. En cas de crise, ils bénéficient des prix élevés et peuvent toujours assurer en priorité l’approvisionnement de leurs marchés domestiques. Pour cela, s’affranchissant si nécessaire des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ils ont la possibilité de décider des embargos sur leurs exportations, de céréales par exemple, accroissant d’autant l’ampleur de la hausse sur des marchés internationaux insuffisamment approvisionnés.

Ainsi en 2008, la Thaïlande, principal exportateur de riz dans le monde, a interdit les exportations de cette céréale, base de l’alimentation dans de nombreux pays. De même, en 2010, la Russie et l’Ukraine frappées par une grave sécheresse, ont décrété un embargo partiel sur leurs exportations de blé. Toutes ces mesures ont d’ailleurs été assez rapidement levées car la situation s’est révélée à chaque fois moins critique qu’on ne l’imaginait. Pour sa part, depuis quelque temps, l’Argentine taxe lourdement ses exportations de blé et de viande de boeuf afin d’approvisionner son marché intérieur et de préserver la paix sociale. Enfin l’Inde et la Chine ont renforcé leurs stocks de précaution de céréales afin de faire face aux mauvaises récoltes.

Il est évident que ces différentes mesures ne sont pas de nature à éviter des flambées de prix en cas de nouveaux incidents, par exemple si survenaient des aléas climatiques de grande ampleur. Ils sont inopérants pour résoudre les phénomènes de baisse de prix qui, comme en 2009 (et dans une moindre mesure en 2014), peuvent succéder à une hausse inhabituelle.

Pour leur part, les agriculteurs sont aussi pénalisés par les fluctuations de prix qui ne leur permettent pas de procéder à des investissements nouveaux avec un minimum de sécurité financière.


LA STRATÉGIE DE SÉCURISATION DES APPROVISIONNEMENTS DE LA CHINE

La Chine n’a pas attendu la hausse des prix de 2008 pour chercher à sécuriser ses approvisionnements agricoles. Depuis la nuit des temps, les empereurs de Chine ont recherché l’autosuffisance alimentaire. Les dirigeants communistes ont eux aussi pris des engagements forts dans ce sens.

C’est un objectif ambitieux quand on sait que la superficie cultivable dans ce pays est limitée (et même diminue) au regard de l’énorme masse de population à nourrir. Or depuis une quinzaine d’années et le désir des nouvelles classes moyennes d’améliorer, d’enrichir et de diversifier leur alimentation, cet engagement n’est plus tenable.

Si l’autosuffisance est encore effective pour le riz et le blé, c’est moins vrai pour le maïs et plus du tout pour l’huile, le lait et les aliments du bétail.

La Chine recourt maintenant massivement à des importations de soja d’Amérique du Sud, d’huile de palme de Malaisie et d’Indonésie, de lait de Nouvelle-Zélande, de sucre de la Jamaïque et d’Australie, sans parler du bois d’oeuvre, du caoutchouc ou du coton. Par exemple, les importations chinoises de fèves de soja représentent les 2/3 des quantités vendues sur le marché international.

Mais l’ampleur des besoins de ce pays le conduit à acheter tout ce qui est disponible comme aliment du bétail sur les marchés mondiaux. Il en va ainsi du sorgho dont il achetait 15 000 tonnes en 2012 et 3,5 millions de tonnes en 2014, faisant évidemment grimper les prix de ce marché jusqu’ici plutôt confidentiel.

Le gouvernement chinois sait très bien que ses besoins et donc ses importations ne feront que croître au cours des années prochaines.

Ne souhaitant pas être soumis aux aléas des marchés internationaux, au demeurant entre les mains de 3 ou 4 grands traders, il a décidé de prendre lui-même en main ses approvisionnements.

Trois formules ont été pratiquées :
    - l’exploitation directe de terres agricoles dans les régions où de grands espaces sont encore disponibles comme en Afrique, dans l’Extrême-Orient russe ou au Kazakhstan ;

    - la signature de joint-ventures avec des entreprises étrangères ;

    - des contrats d’intégration directe avec des producteurs locaux au travers de filières de production et de transformation.
Tout cela est déjà parfaitement en place. Si la mainmise sur des terres agricoles s’effectue prudemment afin de tenir compte des susceptibilités locales, les contrats de fourniture de produits agricoles se multiplient. Ils prévoient toujours un engagement de livraison d’un volume déterminé et à un prix fixé à l’avance, quelle que soit la conjoncture du moment sur les marchés internationaux. En contrepartie, les sociétés chinoises signataires de ces contrats financent divers investissements indispensables à la production et à son exportation tels que des moyens de transport, la création de ports, la construction de silos…

(…)


DES CONSÉQUENCES DRAMATIQUES POUR LES PRIX AGRICOLES

Evidemment, l’accroissement rapide de la demande mondiale en produits agricoles de base ne peut que tirer à la hausse les cours sur les marchés internationaux. Mais surtout, en cas de mauvaise récolte, si un pays prélève, quoi qu’il arrive, des quantités importantes sur une offre mondiale insuffisante, il en résultera de terribles hausses des prix pour les autres acheteurs. Sans doute, ces flambées des prix seront seulement temporaires.

Mais les malheureux pays qui devront, pendant un temps, s’approvisionner sur des marchés internationaux exsangues, seront lourdement pénalisés.

Pendant la “Guerre froide”, les échanges commerciaux entre les pays capitalistes et ceux du bloc soviétique étaient très réduits. Chaque système économique fonctionnait donc selon ses propres règles sans perturber celles de l’autre moitié du monde. Maintenant, il faut faire cohabiter une économie libérale majoritaire qui applique les lois de l’offre et de la demande, avec une économie dirigée, celle de la Chine, qui prétend s’en exonérer, y compris des règles qu’elle s’est engagée à respecter dans le cadre de l’OMC.

En jouant sa propre carte, la Chine contribuera donc à accroître dans des proportions considérables la volatilité des prix sur les marchés internationaux, au moins dans ses mouvements à la hausse. Les pays importateurs devront faire face à des situations économiques, politiques et sociales souvent insupportables dès lors qu’ils seront dans l’impossibilité d’approvisionner les populations les plus défavorisées à des prix raisonnables.

Ainsi en raison de l’importance majeure de la Chine dans les échanges mondiaux, il se crée une situation grosse de désordres, sinon de conflits. Le gouvernement chinois devrait pourtant contribuer, comme les autres grandes puissances, à la stabilité du monde. Ce ne semble pas être son souci principal.



1 Ancien adjoint au Directeur de l’Agriculture et des Collectivités locales de la Caisse nationale du Crédit Agricole
2 Avec son aimable autorisation, nous publierons, à intervalles réguliers, différentes publications de l’Académie d’agriculture de France qui a pour mission de conduire des réflexions de nature scientifique, technique, économique, juridique, sociale ou culturelle, sur le moyen et le long terme, dans les domaines de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement.
3 Retrouvez l’intégralité de la revue et de l’article en suivant ce lien
http://www.academie-agriculture.fr/publications/revue-aaf



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Paris, le samedi 18 novembre 2017