Vers une agriculture mondialement régulée ______________________________________________________________________________ Famine, pauvreté, démographie, santé publique, énergie, environnement … sont autant d’enjeux stratégiques auxquels l’humanité aura à faire face et qui placent l’agriculture au centre des préoccupations. Pourtant, les outils et systèmes de décision internationaux censés être appliqués pour aider les décideurs à exercer les choix adéquats sont inadaptés au caractère spécifique et stratégique de l’agriculture. Le récent audit de la Banque Mondiale soulignant le « prosélytisme dont elle fait preuve en faveur de ses propres politiques sans les approfondir suffisamment ni exprimer le scepticisme approprié » et l’impasse dans la quelle se trouvent les négociations internationales de l’OMC en sont un bon exemple. Pourtant, cela ne doit pas signifier qu’un autre voie, conciliant le libéralisme, la régulation et le développement est utopique. C’est la voie préconisée par le MOMA, et c’est ce que démontre Christian Pèes , président d’Euralis et membre fondateur du MOMA, dans son ouvrage intitulé « L’arme alimentaire – Les clés de l’indépendance »1 dont nous publions ici un extrait. ______________________________________________________________________________ « Si j’écris ce livre, aujourd’hui, c’est que je crois en l’avenir de l’agriculture. A l’inverse des pseudo-Cassandre qui prophétisent la mort du monde paysan en Europe et dans les pays d’Afrique, j’ai la conviction qu’un nouvel élan nous attend. La crise dans laquelle nous entrons – démographique, énergétique – est paradoxalement une chance qu’il nous faut saisir : c’est toujours de semblables crises que naissent les grandes révolutions. Je reviens depuis peu d’un long voyage d’études autour du monde. Il m’a mené sur tous les continents, de l’Asie à l’Amérique, en passant par divers pays d’Europe. J’ai vu le boom industriel de la Chine – forêts de grues, où que se porte le regard. Un boom auquel répond une ambition agricole d’égale ampleur : à Yinchuan, aux confins du désert de Gobi, j’ai vu des milliers d’hectares de sable transformés en terres cultivables irriguées – avec pour corollaire le triste spectacle d’un fleuve jaunâtre, qui n’arrive plus à la mer en période sèche. J’ai vu les ravages de la déforestation au Brésil. Mais ce que je n’ai pratiquement jamais vu dans ces régions, c’est un coin de ciel bleu – tant la fumée des arbres que brûle l’un, et les rejets industriels de l’autre, obscurcissent l’horizon. Tous ces pays pèsent de plus en plus lourd dans l’organisation de la production agricole mondiale. Déjà, leurs orientations actuelles changent la donne – le Brésil avec les biocarburants, la Chine avec le blé et le riz, sans oublier la Bulgarie, l’Ukraine, la Russie … La planète agricole est en mouvement ! Une agriculture conquérante – et parfois sans scrupules – est en train de redessiner l’avenir de la planète. Sans nous. Car partout, on l’a compris : pour que chacun mange à sa faim dans les décennies à venir, les bras et les terres de tous ne seront pas de trop. D’autant que, par un caprice du hasard, la carte démographique et la carte agricole ne coïncident nullement, sur notre bonne Terre : tel qui croule sous des centaines de millions d’habitants n’a à disposition que des étendues de montagnes et de désert ; tel autre qui, comme la France, bénéficie d’un sol tout de fertilité et d’un climat tout de douceur, n’a que 60 millions de bouches à nourrir … Ajoutez à cela que la surface agricole utile ne cesse de diminuer, dévorée par les villes, les autoroutes, les voies de chemin de fer et autres aéroports bardés de bitume et d’acier : sans une dynamisation de l’acte de production ni un partage équitable des ressources, nous courons tête baissée vers une pénurie mondiale, et donc un chaos généralisé2.[…]. Agriculteurs, économistes, nous sommes quelques-uns à tirer aujourd’hui le signal d’alarme : à moins d’une réaction aussi délibérée que concertée dans les quelques années qui viennent, l’agriculture mondiale court à sa perte. Pourquoi ? Parce qu’on s’obstine à lui appliquer des outils, des systèmes de pensée, des modèles et des lois qui ne lui sont nullement adaptés. Dérives spéculatives et écroulement des prix, concentration de l’agriculture dans quelques zones géographiques, disparition du monde paysan ailleurs … Tels sont les premiers résultats de ce contresens au nom bien connu : le libéralisme, qui en vertu du libre échange généralisé entend loger à même enseigne produits de beauté et produits laitiers, soja et Wonderbra. Oubliant qu’on peut survivre sans produits de beauté – mais qu’on meurt sans produits laitiers. Qu’il suffit d’une sécheresse pour que la planète se trouve en pénurie de soja … alors que rien n’empêchera jamais de doubler en un claquement de doigts la production mondiale de Wonderbra. Oubliant enfin la tare congénitale du libéralisme : la « crise », qui vient inéluctablement ponctuer çà et là les réajustements du marché. Et, dans le cas de l’agriculture, cette crise porte un nom : c’est la famine, accompagnée de ses cohortes de cadavres. Non, l’agriculture n’est pas un bien comme un autre. Elle produit du vivant, elle est vitale pour l’homme. Ce qui n’est pas le cas de l’industrie, ni des services. Voilà pourquoi les lois du marché qui s’appliquent à tous les autres biens ne peuvent lui convenir telles que. Il y faut des aménagements. Des régulations. Il est bien beau de brandir des modèles économiques démontrant par a+b qu’avec la libéralisation chacun va s’enrichir puisque les prix agricoles baisseront. Et le chômage massif qui s’ensuivra, et la désertification des campagnes, à combien évalue-t-on leur coût humain, écologique ? Et la dépendance alimentaire d’une moitié de la planète par rapport à l’autre moitié, quel prix valent les guerres sanglantes et les chantages qui en découleront ? Et puis, ces prix soi-disant bas … le resteront-ils bel et bien, lorsqu’une épidémie ou une catastrophe climatique aura anéanti la production d’une zone spécialisée dans la volaille, ou dans le blé ? Les spéculateurs de tout poil ne s’en donneront-ils pas à cœur joie ? Autant de questions sans réponse, car ces beaux modèles mathématiques de l’OCDE, du FAPRI (Food and Agricultural Policy Research Institute) ou de la Banque Mondiale n’intègrent pas de paramètres sociologiques. Ni psychologiques. Ni environnementaux. Et pour cause : ils ne jurent que par la statistique. Pour eux, 100 millions de repus plus 100 millions d’affamés équivalent à 200 millions d’individus normalement nourris ! Pour eux, mais par pour nous. J’en veux pour preuve l’exemple que voici. Figurez-vous un pays producteur de coton, dont le seul petit avantage concédé par la nature consiste à pourvoir faire pousser sur ses terres … du coton. En vertu de la loi du marché, un autre pays, au demeurant fort prospère, peut tranquillement l’écraser, l’asphyxier sous ses tonnes de ballots de coton – au prétexte que les siens, le plus souvent grâce à un dumping déguisé, se trouvent être moins chers. Résultat : une agriculture sinistrée, des paysans déracinés, une société déstabilisée. C’est là, d’ores et déjà, la quotidien de nombreux pays africains, comme le Burkina. Au nom de la loi du marché, ces pays ne se voient pas seulement privés de leur coton, ou de leurs bananes, ou de leur arachide. On les prive d’industries de transformation, d’infrastructures routières, d’écoles. On leur interdit tout développement. On les contraint à une éternelle dépendance, au chaos politique et à la guerre. Qui osera sérieusement parler d’ « échange » pour qualifier cet attentat à la liberté de produire soi-même ses propres richesses, cette condamnation sans remède à la pauvreté ? Au cours du Millenium Round, l’OMC n’en a pas moins fait figurer parmi ses grandes priorités la lutte contre la pauvreté … on goûtera ce beau morceau d’hypocrisie, que viennent pas ailleurs étayer les magnifiques modèles mathématiques susdits. « Une pluie de dollars – 240 milliards – arrosera les PVD dès que l’agriculture sera totalement libéralisée », prophétisait il y a peu le modèle de la Banque Mondiale. Une révision toute récente ramène ce chiffre à 25 milliards, ce qui nous fait un dollar par an et par habitant pendant dix ans … Est-ce bien sérieux ? Nul ne peut prétendre que la lutte contre la pauvreté consiste à déverser sur des pays peinant à se développer des flots de marchandises à prix cassé, qu’ils savent souvent très bien produire eux-mêmes. Ainsi le voudrait pourtant la loi du marché ? C’est vrai. Une conclusion s’impose alors : cette loi n’est donc pas adaptée au monde d’aujourd’hui. Car, en l’occurrence, elle revient à faire jouer sur le même terrain des « poussins » en pleine croissance et des champions de première division – certains dopés et d’autres non. Si prometteur et doué qu’il puisse être, un poussin ne touche pas une balle face à Ronaldinho. Laissez-lui le temps de grandir – et il sera peut-être sacré meilleur buteur d’ici deux ou trois Coupes du monde. Il convient pour l’instant de le retirer du Stade de France et de lui donner les champions non comme adversaires, mais comme entraîneurs. Les PVD sont dans la nécessité de passer du carré de manioc nourrissant une demi-douzaine de bouches à une agriculture répondant aux besoins d’une population. Nécessité d’acquérir des techniques, des compétences et des machines qui leur soient adaptées. Alors seulement, ils atteindront le seuil décisif de l’indépendance alimentaire. Ils seront devenus d’authentiques partenaires, en mesure d’échanger avec d’autres sur la grande scène mondiale. En attendant, prononcer le mot d’ « échange » relève de l’imposture, voire de l’obscénité. Qu’on ne se méprenne pas : aucun des « donneurs d’alerte » dont je fais partie ne préconise un repli de chaque pays derrière ses frontières. Nous croyons au contraire à l’économie de marché, à la compétition qui pousse chacun à faire toujours mieux. Nous croyons à la nécessité de la mondialisation. Quand on a pour ligne d’horizon 9 milliards d’humains, sur une planète au climat chamboulé, confrontée qui plus est à la finitude de ses ressources, avec tous les déséquilibres que cela suppose, ce n’est sûrement pas le moment de se claquemurer chez soi – comme le voudrait monsieur Alter. La crise inédite qui s’annonce nécessite que chacun sur le globe produise le plus possible, pour lui-même et pour tous, tout en préservant le plus qu’il le pourra un environnement déjà bien atteint. Comment y parvenir ? Abandonner passivement les rênes au marché, laissant s’opérer seule une sélection darwinienne indifférente à toute considération humaine, comme le préconise l’OMC, est exclu, comme nous l’avons vu – sauf à dénier toute valeur à la vie humaine. Mais il existe une troisième voie : plus subtilement, ce marché, l’orienter, l’infléchir dans un sens qui nous agrée. Non en niant ses règles à la façon alter, mais en les mettant au service de l’homme, au lieu de soumettre ce dernier à leur froide logique. Cette troisième voie, qui tient de l’altermondialisme son souci de l’humain et du libéralisme son respect du marché, est celle que nous préconisons. C’est la voie de l’échange libre et raisonné. C’est la voie du MOMA (Mouvement pour une Organisation Mondiale de l’Agriculture), récemment né d’une rencontre entre quelques membres du monde coopératif et quelques grands économistes français habités par une même vision. Une coopérative s’emploie à faire vivre tous ses membres en compensant les faiblesses des uns par les forces des autres : de la même façon, l’agriculture mondiale a besoin d’un organe spécifique permettant à tous les produits de produire et d’échanger en bonne harmonie, dans un souci partagé de compétitivité et de solidarité ». 1 Christian Pèes , « L’arme alimentaire : Les clés de l’indépendance », Edition Le cherche midi. 2 En 1990, on comptait 0.3 hectare de SAU (surface agricole utile) par habitant, et on estime qu’en 2050, ce chiffre descendra à 0.2, voire 0.1. « Le défi va donc être de doubler, voire de tripler les rendements agricoles mondiaux », conclut l’économiste Philippe Chalmin dans Le Siècle des espérances (Belin, Paris, 2005).
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