La dérèglementation des marchés financiers initiée dans les années 1980 et 1990 s’est doublée, à partir du début des années 2000, d’une financiarisation massive des marchés agricoles. Les crises économiques et alimentaires de 2008 et 2010 ont fait prendre conscience aux décideurs des dangers liés à une telle situation. Le G20 agricole sous Présidence française a ainsi souligné, dans le Plan d’action des 22 et 23 juin derniers
1, la nécessité de renforcer la transparence et d’améliorer la régulation des marchés financiers, notamment agricoles. Un Système d’information sur les prix agricoles (AMIS) a dans ce cadre été lancé. Comme le souligne un rapport récent d’Oxfam dont nous vous recommandons la lecture
2, la liaison étroite qui unit la volatilité des prix agricoles et la spéculation est aussi réelle que complexe. Si la spéculation ne doit pas être envisagée comme le facteur déclencheur de la crise alimentaire mais plutôt comme un « catalyseur de volatilité », une chose est néanmoins certaine : il est essentiel de renforcer la régulation sur ces marchés, au nom du principe de précaution et compte-tenu de l’importance capitale des enjeux en termes de sécurité alimentaire. Il ne faut toutefois pas en conclure que la spéculation doit être éliminée, car elle fournit un apport de liquidité essentiel au bon fonctionnement des marchés agricoles, sous réserve qu’elle soit maîtrisée et régulée. A ce titre, les mesures prises récemment par les Etats-Unis et l’Union européenne constituent une avancée importante, mais qui doit être poursuivie de manière concertée et surtout traduite par des propositions concrètes.
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La rédaction de momagri
Rien ne semble plus éloigné du monde réel de l’agriculture que les traders qui s’affèrent dans les gratte-ciels des grandes villes comme Chicago, New York, Londres ou Paris. Et pourtant les produits financiers qu’ils achètent et qu’ils vendent sont de plus en plus liés à l’alimentation que nous consommons car ils sont dérivés de marchés de produits agricoles de base, comme le blé, le maïs, le soja ou le sucre.
Historiquement, ce qui a été appelé les « produits dérivés » était une manière innovante de gérer les risques inhérents à la culture et à la vente des produits agricoles. Toutefois, la tendance s’est modifiée et les transactions réalisées sur les marchés des dérivés de produits agricoles prennent de moins en moins en compte les dynamiques des marchés des produits agricoles physiques.
Les banques utilisent de nouveaux types de produits dérivés pour attirer des acteurs – fonds de pension, hedge funds (fonds de placement spéculatif), fonds souverains – qui investissent sans avoir le moindre intérêt dans les produits agricoles de base sous-jacents. Les opérateurs multinationaux sur les marchés alimentaires, qui contrôlent depuis longtemps le commerce céréalier mondial, ont développé de nouveaux créneaux d’activités, en vendant des services financiers pour tirer profit de cette nouvelle tendance. Les produits dérivés agricoles qui étaient auparavant en prise directe avec la réalité des échanges commerciaux de produits alimentaires sont désormais devenus hautement « financiarisés ».
En même temps, les marchés agricoles sont devenus plus imprévisibles. Les hausses et l’instabilité des prix alimentaires ont provoqué deux crises mondiales des prix alimentaires en trois ans. Ces deux crises ont eu des conséquences tragiques dans de nombreux pays pauvres, en particulier une augmentation du nombre de personnes souffrant de la faim, des conflits et l’instabilité. La flambée des prix alimentaires en 2008 a fait sombrer 100 millions de personnes dans la pauvreté et le nombre de personnes souffrant de la faim a dépassé un milliard en 2009. Selon les estimations de la Banque Mondiale, 44 millions de personnes supplémentaires ont basculé en-dessous du seuil de pauvreté au cours du second semestre de 2010 sous l’effet d’une hausse des prix atteignant des niveaux proches des maxima de 2008.
Avec la financiarisation des produits dérivés agricoles, ces derniers ne font plus ce pour quoi ils avaient été conçus : aider les producteurs, les entreprises de transformation ainsi que les utilisateurs finaux des denrées alimentaires à gérer les caprices des marchés physiques.
Pire encore, il y a de bonnes raisons de penser qu’il existe un lien entre l'accroissement de la spéculation et une plus forte volatilité, et dans certains cas une hausse des prix sur les marchés physiques des denrées alimentaires. Les répercussions précises de la spéculation sur le prix des produits alimentaires continuent de faire aujourd'hui l’objet de polémiques et ne peuvent pas être prouvées à l’heure actuelle, ne serait-ce qu’en raison du manque de transparence des marchés financiers.
Cela n’empêche pas toutefois d’intervenir, compte-tenu des préoccupations légitimes et tout à fait justifiées. […] Parce que la volatilité des prix alimentaires peut être une question de vie ou de mort, un principe de précaution doit s’appliquer en matière de spéculation sur les produits agricoles de base. Les gouvernements doivent intervenir, tant à l’intérieur de leurs frontières que de concert avec les autres gouvernements, en faisant appel à des mécanismes multilatéraux pour limiter la spéculation excessive et prévenir les dommages qu’elle pourrait causer, grâce à une plus grande transparence et des réglementations plus strictes.
1 http://agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/2011-06-23_-_Plan_d_action_-_VFinale.pdf
2 http://www.oxfamfrance.org/Speculation-et-securite,1200
3 Cf les dix propositions de momagri pour réguler la spéculation sur les marchés des matières premières agricoles : http://momagri.fr/FR/tribunes/Les-dix-propositions-de-momagri-pour-reguler-la-speculation-sur-les-marches-des-matieres-premieres-agricoles_948.html