Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Une analyse critique de la spéculation boursière sur
les matières premières agricoles et les denrées alimentaires



Dirk Müller, Finance Ethics Ltd, pour la CNUCED



Les opérations sur les produits agricoles, considérés aujourd’hui comme un simple actif, se sont multipliées ces dernières années, non seulement sur les marchés organisés, mais aussi sur les marchés de gré à gré, ce qui a conduit à la montée en puissance d’une spéculation excessive sur les matières premières agricoles.

Dirk Müller de Finance Ethics Ltd revient sur ce phénomène dans son analyse critique, dont nous reproduisons ici des extraits1, rédigée dans le cadre d’un récent rapport de la CNUCED, et dont le titre est des plus évocateur : « réveillez-vous avant qu’il ne soit trop tard ».

Les opérations des spéculateurs et investisseurs sur les marchés de gré à gré peuvent aujourd’hui agir en prenant simultanément des positions importantes sur les marchés dérivés et physiques, provoquant par la même une évolution artificielle des cours dont le manipulateur tire profit. Par ailleurs, l’extrême financiarisation des matières premières agricoles rend la tâche des régulateurs et des décisionnaires complexe dans la mesure où les transactions opaques sont de plus en plus nombreuses et dans leur majorité échappent à tout contrôle.

Ainsi, sachant que la plus grande part des transactions agricoles sur les marchés de gré à gré ne feraient pas l’objet d’un débouclage sur les marchés physiques, celles-ci sont considérées comme des opérations de spéculation pure. Comme le rapporte Dirk Müller, en faisant référence à un rapport de la bourse de Chicago (CBOT) de mai 2011, 2,6 millions de contrats à terme et d’options ont été réalisés pour ce seul mois de mai. Avec un seul de ces contrats, environ 136 tonnes de blé ont été commercialisés, entraînant un volume total des échanges de 356 millions de tonnes de blé, ce qui revient finalement à 52% de la production mondiale de blé en 2009.

Cette situation est particulièrement délétère tant pour l’activité agricole que pour la sécurité alimentaire mondiale, car les marchés agricoles sont aujourd’hui non seulement déconnectés des réalités physiques mais sont devenus des marchés d’anticipation complexe, caractérisés par une hypervolatilité des prix.


La rédaction de momagri






L’étendue de la spéculation

Jusqu’à la fin du siècle dernier, les produits agricoles et les denrées alimentaires ont rarement fait l’objet de spéculations ou d’investissements financiers. Seuls quelques traders et analystes financiers spécialisés étaient actifs dans ce secteur. Cependant, les choses ont radicalement changé au cours des dernières années. Durant la seule période de 2003 à 2008, les investissements dans les deux plus grands fonds agroalimentaires au niveau mondial sont montés en flèche de 13 à 317 milliards de $ – soit une croissance spectaculaire de 2300 %.

A l’origine, le marché des matières premières jouait un rôle constructif pour la « vraie » agriculture, et les agriculteurs y négociaient le prix de vente de leurs futures récoltes de blé. Ainsi, les agriculteurs vendaient leur production aux minoteries sur la base d’un prix fixé à l’avance sur le marché des matières premières avant même la date de récolte. De cette façon, minotiers et agriculteurs étaient en mesure de mieux gérer leurs revenus puisqu’ils connaissaient à l’avance le prix de vente du blé, et n'étaient donc plus assujettis à la fluctuation des prix. Le marché des matières premières permettait donc aux différents acteurs de mieux gérer et réduire les risques. Depuis 1999, le lobby financier international a obtenu des organismes de régulation des marchés qu’ils assouplissent et même lèvent les restrictions sur les contrats de vente à terme pour les matières premières, et ce dès que les banques et les fonds d’investissement ont commencé à comprendre qu’il pouvait s’agir d’un marché lucratif. Cette stratégie a engendré une situation perverse. Étant donné que seule une fraction des contrats réalisés par les spéculateurs sur le marché des matières premières sont couverts par un dépôt de garantie, les investissements sont artificiellement gonflés grâce aux crédits.

Le rapport du volume des transactions publié par la Bourse de Chicago (CBOT) indique que 2.6 millions de contrats à terme et d’options on été réalisés durant le seul mois de mai 2011.

Avec un seul de ces contrats, environ 136 tonnes de blé ont été commercialisées (soit 5000 boisseaux de 27 kg), entraînant un volume total des échanges de 358 millions de tonnes de blé, et ce sur une seule bourse de Chicago, soit un volume total correspondant à 52% de la production mondiale de blé en 2009.

Parallèlement aux transactions réalisées sur le marché des matières premières, un grand nombre de transactions sont conclues par les acteurs financiers en dehors des marchés organisés, soit par téléphone, soit par l’intermédiaire des « dark pools » (sous forme de transactions de gré à gré). Les autorités en charge de la surveillance des marchés n’ont que peu d’informations sur la nature et le volume de ces transactions. Ce qui est révélateur et contribue à la fois à la crise financière actuelle: en effet, étant donné que les acteurs politiques chargés de réguler les marchés ne disposent d’aucune information concrète leur permettant de prendre des décisions éclairées, ils n’ont aucune conscience des risques et des enjeux, et de l'effet domino que peut avoir ce genre de situation sur la fragilisation et la stabilité des systèmes financiers. Ceci est également vrai pour les transactions réalisées sur le marché des matières premières.

D’après le Bank for International Settlements (BIS), le volume total des transactions de gré à gré s’élèvent à 601 milliards de milliards de $ en 2010. Soit un montant égal à 10 fois le PIB mondial, estimé à environ 60 milliards de milliards de $ pour la même année. La majorité des transactions de gré à gré concernent des intérêts financiers, toutefois le volume des transactions liées aux produits agricoles est estimé à 3 milliards de milliards de $ - soit quasiment l’équivalent du PIB de l’Allemagne.


Impact sur le prix des produits agricoles

La volatilité des prix sur le marché des produits agricoles, et notamment le prix des céréales, a augmenté de façon considérable, même s’il est difficile de déterminer l’impact exact de la spéculation sur la fluctuation des prix. Si par le passé cette fluctuation était relativement limitée, il n’est pas rare aujourd’hui de voir les prix doubler ou chuter de -50 %. Les fondamentaux du marché ne suffisent pas à expliquer cette extrême volatilité des prix (…).


1 Retrouvez l’intégralité de l’analyse et du rapport en suivant ce lien http://unctad.org/en/PublicationsLibrary/ditcted2012d3_en.pdf Chapter V, Commentary VI, Trade and Environment Review 2013, Wake up before it is too late, CNUCED.
Haut de page
Paris, le jeudi 20 juin 2019