Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Un comité de la sécurité alimentaire mondiale réformé et une
gouvernance mondiale de la sécurité alimentaire



Jessica Duncan, Wageningen University, Pays-Bas1



La gouvernance mondiale en matière de sécurité alimentaire fait l’objet d’une attention grandissante depuis la crise alimentaire de 2007-2008 et du constat des effets dévastateurs de l’hypervolatilité des prix des matières premières agricoles, conduisant à une série de nouvelles réformes et initiatives dans ce domaine.

Depuis 2008, réduire l’hypervolatilité des prix et remédier à l’insécurité alimentaire sont donc devenues des priorités pour la communauté internationale. La nécessité de renforcer la cohérence et la transparence de la gouvernance internationale n’en est devenue que plus essentielle.

Pourtant, ainsi que l’explique la spécialiste des questions rurales à l’Université de Wageningen aux Pays-Bas, Jessica Duncan dans sa thèse de doctorat – récemment publiée
2– cette tâche s’avère difficile, notamment en raison d’une déconnexion croissante entre les politiques initiées et les actions réellement menées. Ce constat dressé, elle rappelle l’urgence à mener des réformes structurelles en vue de mettre en place une gouvernance mondiale en matière de sécurité alimentaire.


La rédaction de momagri



Conséquences pour la sécurité alimentaire

La complexité de la sécurité alimentaire et la manière dont le discours ambiant sur le sujet est repris à travers la gouvernance mondiale de la sécurité alimentaire soulève plus de questions que de réponses. Tout au long de cette recherche, les limites de la sécurité alimentaire en tant que discours ou cadre politique, ont été régulièrement renforcées.

La sécurité alimentaire recouvre une définition et une approche technocratique : elle a été fortement discutée et ne reflète pas nécessairement la meilleure définition de la situation, mais plutôt un consensus international obtenu par un compromis diplomatique. La sécurité alimentaire est apolitique dans la mesure où elle ne parvient pas à accepter les processus politiques qui contribuent à l'insécurité alimentaire.

La sécurité alimentaire est construite de manière désincarnée, non localisée, absente de tout contexte politique, économique et socioculturel. L’insécurité alimentaire quant à elle, est construite comme incarnée (référence à une femme- mère), qui se situe généralement en Afrique, et qui fait partie d’un contexte socioculturel spécifique à l'échelle locale ou nationale. Il existe donc un décalage entre la façon dont l'objectif final (sécurité alimentaire) et le problème (insécurité alimentaire) sont compris.

La sécurité alimentaire aussi bien en tant qu’approche, cadre, discours et ou programme politique, demeure digne de critique et de contrôle. Selon cette thèse, ce n'est pas la pertinence ni l'utilité du terme, mais plutôt la façon dont il est redéfini dans le contexte politique post-flambée des prix alimentaires.

L’intérêt et l’attention accordés à la sécurité alimentaire actuellement illustrent bien la nécessité d'une recherche universitaire, critique permanente.

La sécurité alimentaire comme cadre d’une politique, est un exemple de ce que James Ferguson (1994) appelle « un dispositif anti politique ». Transformant le symptôme de pauvreté elle met fin aux politiques. Au lieu de cela, la faim et la pauvreté par extension, doivent être intégrées aux systèmes économiques spécifiques de production, selon les modalités de représentation et les pouvoirs en place (George, 1984).

Le discours dominant sur la sécurité alimentaire est marqué par une réticence à reconnaître la faim et la malnutrition comme un problème lié au pouvoir politique.

Etant donné la relation qui existe entre la politique mondiale sur la sécurité alimentaire et le néolibéralisme, il n'est pas surprenant de voir les acteurs internationaux favoriser la sécurité alimentaire au commerce ou aux marchés financiers pour encadrer les retombées de la flambée des prix des denrées alimentaires. La sécurité alimentaire a permis aux acteurs de contourner les problèmes politiques qui constituent les causes structurelles de la faim et de la malnutrition.

Quant aux gouvernements ils peuvent s’engager dans des délibérations apparemment urgentes et sérieuses sur la sécurité alimentaire sans obligation de trouver un statu quo. Au sein de la politique mondiale de la sécurité alimentaire, les acteurs non hégémoniques poussent en faveur d’un changement (Holt Giménez et Shattuck 2011). Cela dit les politiques sur la sécurité alimentaire ne peuvent échapper à la terminologie.

Est-ce-que cela signifie que cette terminologie doit être abolie ? Malgré les limites et les problèmes décrits ci-dessus, si la bataille pour le leadership autour du problème et les solutions persiste, la réponse est sans doute non. Et ce parce que toute réflexion autour du discours sur la sécurité alimentaire s’éloigne du fait que la celle-ci est un problème réel et troublant. Car le décalage qui existe entre la politique et la pratique exige une analyse et une réflexion.

Aussi imparfait qu’il soit, la sécurité alimentaire fournit un langage commun sur lequel les gouvernements, les décideurs, les experts, les ONG, le secteur privé et les mouvements sociaux sont partiellement d'accord. Même s’ils ne sont pas d'accord sur la pertinence de la définition et sur la voie à prendre en matière de sécurité alimentaire, une certaine clarté sur ce qu’est la sécurité alimentaire se fait entendre au niveau international. Et cet accord est précieux.

Ouvrir de nouvelles négociations pour donner une autre terminologie à la description du même problème – à savoir le manque d'accès aux aliments appropriés pour mener une vie saine - pourrait prendre des années et détourner l'attention de la question suivante : près d'un sixième de la planète souffre de la faim et les modèles industriels de la production alimentaire ne sont pas durables.

Les tentatives faites par le CSA pour étendre la terminologie « sécurité alimentaire et nutrition » (CSA 2012a) illustrent les difficultés et les tensions à reformuler les termes dans les forums intergouvernementaux. Dans un même temps, définir un langage qui fournit une critique de la sécurité alimentaire (c.-à-d. souveraineté alimentaire) dans ces forums est également dangereux, et risque d’être fortement critiqué. (Gramsci, 1971).

Bien que la terminlogie demeure utile (au moins pour le moment), des programmes et des politiques de sécurité alimentaire doivent être réinventés et un futur alternatif développé en conformité avec les principes écologiques qui abordent la distribution, la consommation, l'injustice et qui sont intégrés aux niveaux local, national et régional (et mondial, le cas échéant) en fonction des réalités locales. Il est reconnu qu’une situation inextricable émerge dans un contexte néolibéral.

En conséquence, il est également reconnu que le changement devra s'étendre bien au-delà de la sécurité alimentaire, au cœur des systèmes de gouvernance mondiale. A ce jour, la sécurité alimentaire au niveau mondial continue d’exister en tant que cadre politique qui prétend éradiquer un problème structurel sans s'attaquer aux enjeux.

Comme cela est indiqué, cette approche est un moyen pour les gouvernements de feindre l'action sans avoir à répondre à des décisions politiques difficiles liées aux systèmes financiers, à la justice et aux ressources naturelles. C'est toute l'énigme du capitalisme et l’un des principaux défis de ce siècle.

Penser à l'avenir une approche de la politique alimentaire (Lang et al., 2009), la souveraineté alimentaire (Holt-Giménez et Altieri 2013; McMichael 2006; Mousseau et Mittal 2006) et de la littérature émergente sur la résilience (Alinovi et al 2010;. De Schutter 2008) pourrait s'avérer utile dans l'imagination d'une ère post-politique de sécurité alimentaire.


1 Jessica Duncan tient un blog sur les questions de gouvernance alimentaire
http://foodgovernance.com/

2 Sa thèse a été publiée aux éditions Routledge, maison d’édition britannique d’ouvrages universitaires, et peut être commandée sur le site
http://www.routledge.com/books/details/9781138802520/
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Paris, le samedi 23 septembre 2017