Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

«Terres cultivables non cultivées : des disponibilités suffisantes pour la sécurité alimentaire durable de l’humanité »



La rédaction de Momagri



Comment réussira-t-on à nourrir le monde en 2050 ? Telle est la question que beaucoup d’experts se posent à l’heure actuelle. Face à ce débat, les recherches de scientifiques ne cessent de paraître, notamment sur les disponibilités actuelles et futures en terres cultivables, qui apparaît comme l’un des leviers clés pour y répondre. En témoigne cette récente étude réalisée par deux chercheuses à la demande du ministère de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche, qui fait le point sur cette question et qui montre que les superficies de ces terres utilisables et non encore cultivées sont en fait très étendues de part le monde. Plus surprenant encore, les superficies cultivables sont très supérieures aux superficies nécessaires pour garantir la sécurité alimentaire de l’humanité. A partir de ce constat, la solution consisterait-elle à penser des politiques publiques appropriées de prix agricoles, d’accès à la terre et à la mise en place de projets de recherche/développement orientés vers les besoins et les possibilités des producteurs pauvres ?

Nous vous recommandons la lecture de cet article, dont nous vous présentons ici un extrait.

Extraits de l’analyse du centre de prospectives du Ministère de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche, consultable sur le site internet du Ministère :

http://agriculture.gouv.fr/sections/thematiques/prospective-evaluations/publications9108

Situation contemporaine

Connaissant les superficies des différentes catégories de terres cultivables (plus ou moins convenables à la culture, couvertes ou non de forêts), telles qu’elles sont évaluées par l’étude GAEZ1, ainsi que les superficies de terres cultivées en 2005 d’après la FAO, on peut calculer les possibilités d’extension des terres cultivées à l’échelle du monde et des différentes régions. Dans cette perspective, nous envisageons trois hypothèses.

Dans la première hypothèse, très restrictive, sont considérées comme pouvant être mises en culture les terres « très convenables », « convenables» et « modérément convenables» selon l’étude GAEZ, sauf celles qui sont recouvertes de forêts et sauf les superficies nécessaires aux infrastructures urbaines et autres. De même, les terres « peu convenables » sont supposées être non cultivées.

Dans la deuxième hypothèse, moins restrictive, en plus des précédentes, les terres « peu convenables» sont considérées comme pouvant être mises en culture, à l’exclusion de celles qui sont sous forêt.

Dans la troisième hypothèse, moins restrictive encore, en plus des précédentes, toutes les terres cultivables sous forêt sont vues comme pouvant être mises en culture aussi, ce qui correspond au tiers des forêts du monde : les deux tiers de celles-ci resteraient donc debout. (…)

Le résultat de notre première hypothèse est convergent avec l’estimation par l’OCDE et la FAO de la superficie « nette » globale encore disponible pour la culture : cette estimation est de 547 millions d’hectares (en excluant rappelons-le de la mise en culture les forêts, les superficies nécessaires aux infrastructures, les terres « peu convenables » et encore toutes les zones protégées4) ; or, quand nous défalquons de notre propre résultat la superficie de ces zones, à savoir 481 millions d’hectares5, nous obtenons une estimation de 527 (= 1 008 – 481) millions d’hectares, très proche donc de celle de l’OCDE et de la FAO. (…)

Les possibilités d’extension des superficies cultivées sont très différentes d’une région à l’autre. Elles sont particulièrement élevées dès l’hypothèse 1 en Amérique du Sud et en Afrique. Dans l’hypothèse 3, les possibilités d’extension seraient beaucoup plus grandes encore en Amérique du Sud et en Afrique Centrale, à condition toutefois de défricher un peu plus de la moitié et les deux tiers des forêts respectivement. Dans cette hypothèse 3, de vastes superficies paraissent disponibles aussi en Amérique du Nord et en Russie.

En revanche, au Moyen-Orient et en Asie, les superficies déjà cultivées excèdent en général celles qui seraient cultivées dans les trois hypothèses analysées, ce qui signifie que les superficies déjà cultivées sont supérieures aux superficies estimées convenables à la culture par l’étude GAEZ : aucune extension des terres utilisées en culture pluviale ne paraît alors possible compte tenu des méthodes utilisées pour évaluer l’aptitude des terres à la culture. Ce n’est pas le cas toutefois de l’hypothèse 3 en Asie du Sud-Est et au Japon : là, le défrichement des forêts situées sur des terres cultivables, soit un peu moins de 20 % de l’ensemble des forêts, permettrait d’étendre les superficies cultivées. (…)

Évolutions possibles des terres cultivables avec le changement climatique et l’irrigation

Selon l’étude GAEZ, tous les scénarios conduiraient à une extension, faible (de 1 % à 6 %), des superficies cultivables en céréales à l’échelle du monde. Mais, dans les pays en développement, la superficie cultivable diminuerait, de 1,3 % à 11 % selon les scénarios, tandis qu’elle augmenterait notablement, de 11 % à 25 %, dans les pays développés. Les résultats du SAGE2 sont convergents avec ceux de l’étude GAEZ. Ils indiquent que des zones assez étendues, non cultivables dans le climat actuel du fait d’une insuffisance des températures, deviendraient cultivables : il s’agit de zones septentrionales de l’hémisphère nord (Nord du Canada, de l’Europe, de la Russie, de la Mongolie et de la Chine), de zones australes de l’hémisphère sud (Sud du Chili et de l’Argentine, Tasmanie, Nouvelle-Zélande), et de zones montagneuses principalement situées dans les Andes et dans l’Himalaya. En revanche, les régions tropicales perdraient des terres cultivables, en particulier dans les zones proches des zones actuellement arides et qui le deviendraient elles aussi avec l’augmentation des températures : il en irait ainsi en Afrique, au Nord de l’Amérique latine jusqu’au Mexique, et en Océanie.

L’étude GAEZ analyse aussi les conséquences de l’extension maximum de l’irrigation sur les superficies cultivables en céréales. Pour cela, elle fait l’hypothèse que toute l’eau nécessaire serait apportée aux cultures pratiquées sur des terrains à faible pente et aménagés pour l’irrigation.

Remarquons que pour connaître les possibilités réelles d’extension de l’irrigation, il faudrait de plus étudier les disponibilités effectives en eau et évaluer techniquement et économiquement la faisabilité des aménagements dans les différentes régions concernées.

Selon cette analyse, l’irrigation permettrait d’étendre les superficies convenables à la culture de céréales de 8 % dans le monde, 13 % dans les pays développés et 7 % dans les pays en développement. Cependant, les possibilités d’extension seraient supérieures à 25 % en Asie centrale et au Moyen-Orient notamment, là où justement les marges d’extension de la culture pluviale paraissent inexistantes.

La validité des résultats présentés ci-dessus est nécessairement restreinte par les limites des bases de données elles-mêmes (…). Malgré ces limites, les résultats de la présente étude permettent d’éclairer plusieurs recherches actuelles sur la prospective agricole et alimentaire mondiale, sur l’extension possible des superficies cultivées pour produire des agro carburants, et de tirer des enseignements concernant les politiques publiques.

Enseignements pour la prospective

Parmi les scénarios de prospective agricole et alimentaire qui ont été élaborés, nous en avons retenu deux, qui sont très contrastés : le scénario de la FAO et le scénario Agrimonde 19.
    • Le scénario de la FAO prévoit qu’entre 2000 et 2050, 90 % de la croissance de la production agricole mondiale proviendront d’un accroissement des rendements et de l’intensité culturale (nombre de récoltes par an sur une même superficie), tandis que 10 % seulement viendront de l’extension des superficies cultivées : des chiffres proches de ceux qui ont valu pour la période 1960-2000, à savoir 85 % et 15 % respectivement. Ce scénario prévoit en outre une diminution, mais la persistance, de la sous-alimentation.

    Dès lors, il envisage une extension des superficies cultivées du monde de 70 millions d’hectares, sans prendre en compte les cultures pour les agrocarburants. Or, selon différents scénarios analysés par G. Fischer, les superficies consacrées à ces cultures atteindraient au maximum 58 millions d’hectares en 205011. D’où une estimation d’environ 130 (70 + 58) millions d’hectares cultivés supplémentaires

    en 2050, un chiffre très inférieur à l’estimation des possibilités d’extension selon notre hypothèse, la plus restrictive, même corrigée pour prendre en compte les zones protégées du monde, ce qui aboutit à une estimation de 527 millions d’hectares disponibles.

    • Le scénario Agrimonde 1 contraste fortement avec le précédent dans la mesure où il table sur une extension des superficies cultivées à l’échelle globale entre 2000 et 2050 de 590 millions d’hectares, dont 224 millions cultivés pour les agrocarburants, cette extension ayant lieu surtout en Amérique du Sud et en Afrique sub-saharienne. En effet, ce scénario explore les possibilités de développement d’une « révolution doublement verte », qui se traduirait par des accroissements de rendement relativement faibles car reposant essentiellement sur une meilleure utilisation des fonctionnalités écologiques des écosystèmes cultivés et sur des techniques accessibles aux producteurs pauvres.

    Ce scénario prévoit aussi la mise en place, dans chaque région, de conditions favorables à la sécurité alimentaire. Le chiffre de 590 millions d’hectares est un peu supérieur à l’évaluation des possibilités d’extension d’après notre hypothèse 1 corrigée pour prendre en compte les zones protégées. D’après nos estimations selon les hypothèses 2 et 3, combinées avec l’exclusion de la mise en culture de 481 millions d’hectares de zones protégées, il apparaît possible d’étendre les superficies cultivées de 970 (= 1 451– 481) millions d’hectares et 1 875 (= 2 356 –481) millions d’hectares respectivement. Encore ces chiffres sont-ils sous-évalués dans la mesure où les zones protégées, les forêts sur terres cultivables et les terres peu convenables à la culture se recoupent.

    Dans cette perspective, le chiffre de 590 millions d’hectares apparaît non seulement plausible mais même modeste. En définitive, d’après nos résultats et ceux des deux scénarios prospectifs que nous avons pris en compte, les superficies des terres du monde utilisables en culture pluviale sont largement supérieures aux superficies nécessaires pour assurer des conditions de sécurité alimentaire pour l’ensemble de l’humanité.

    Cette conclusion reste vraie même en se plaçant dans l’hypothèse d’une croissance relativement faible des rendements, selon un scénario de révolution doublement verte durable, même en excluant de la mise en culture toutes les forêts et toutes les zones actuellement protégées, et même en tenant compte des effets plausibles du réchauffement climatique.
Enseignements pour les politiques publiques

Dès lors que les terres utilisables en culture pluviale (sans besoin d’irriguer) ne sont pas, à l’échelle du monde et de nombreuses régions, une ressource rare limitant la production agricole et la consommation alimentaire, les responsables de politiques publiques – nationales ou de coopération internationale – relatives à l’agriculture ont bien une marge de manœuvre quant au mode de développement agricole international qui sera privilégié.

Une première voie, celle à laquelle prédisposent la plupart des institutions en place, est de poursuivre les politiques et les pratiques qui, depuis plusieurs décennies, ont favorisé un mode de développement agricole concurrentiel, particulièrement inégal et même contradictoire, caractérisé par le déploiement de la révolution agricole contemporaine et de la révolution verte avec une très forte augmentation de la productivité du travail et du rendement de la terre pour une partie des exploitations familiales et pour les très grandes entreprises agricoles du monde, tandis que des centaines de millions d’autres agriculteurs ont vu leur développement bloqué puis ont basculé dans la pauvreté, la sous-alimentation et éventuellement l’exode et l’émigration. À ces graves revers sociaux se sont ajoutés, dans certaines régions, des revers écologiques tels que la salinisation, la baisse des nappes phréatiques, les pollutions des sols et des eaux, la perte de biodiversité, l’émission en quantité de gaz à effet de serre.

Une voie alternative est de promouvoir des agricultures diversifiées, à rendements relativement faibles, économes en intrants extérieurs et en énergies fossiles voire n’en utilisant pas, ayant peu d’effets négatifs sur l’environnement voire rendant des services environnementaux, et assurant des moyens d’existence décents aux près de trois milliards de personnes qui constituent la population agricole du monde.

Le choix de cette voie alternative requiert selon nous que trois priorités soient fixées aux politiques publiques relatives à l’agriculture.

La première a trait aux prix des produits agricoles payés aux producteurs : elle est d’aller vers des prix qui rémunèrent correctement le travail correspondant et assurent des revenus décents, qui rémunèrent les services et taxent les coûts, sociaux et environnementaux, des différentes manières de produire.

La deuxième priorité concerne l’accès à la terre : il s’agit de promouvoir des cadres juridiques et législatifs transparents, qui assurent aux agriculteurs pratiquant des modes de production durables un accès pérenne (pas nécessairement via la propriété privée) à la terre ; cette priorité s’avère particulièrement nécessaire dans le contexte actuel d’investissements directs étrangers dans le secteur agricole. La troisième priorité a trait à la recherche, au conseil, à la formation et à la diffusion des savoirs : il s’agit de mettre en place un inventaire des systèmes de production agricole qui existent de par le monde et répondent aux critères énoncés ci-dessus, ainsi que d’orienter la recherche agricole vers des méthodes d’intensification écologique accessibles aux producteurs pauvres ; cela implique une recherche participative, qui intègre les savoirs scientifiques généraux et les savoirs spécifiques locaux.

Dans le monde contemporain, les pénuries alimentaires ne sont pas des accidents, elles sont structurelles et très importantes : il faudrait en effet accroître la production agricole d’environ 30 % pour assurer une alimentation correcte, en qualité et pas seulement en quantité de calories, à toute l’humanité.

Les résultats que nous venons de présenter montrent que la sous-production et la sous-consommation globales ne sont pas dues au manque de terres cultivables. Les questions cruciales à ce sujet ont trait à la manière dont les humains mobilisent les ressources : il s’agit donc fondamentalement de questions politiques d’organisation économique et sociale ».

1 Global Agro-Ecological Zones. Base de données qui combine des informations d’origines statistique et satellitaire et utilisée par l’International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA) et la FAO.
2 Center for Sustainability And the Global Environment. Base de données qui combine des informations d’origines statistique et satellitaire de l’université du Wisconsin.
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 9 février 2012