Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Stabilité financière et stabilité des marchés agricoles : des Biens Publics Mondiaux ?


La fin de l’année approche, et avec elle l’heure du bilan. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’année 2008 aura été, d’un point de vue stratégique et économique, turbulente et critique. Deux crises d’ampleur mondiale se sont produites – alimentaire et financière – dont nous subissons toujours les effets aujourd’hui. La grande « peur » financière a mobilisé les énergies politiques pour éviter un collapsus économique, tant les effets sont ressentis sur l’ensemble de la planète. La crise alimentaire sensibilise moins les médias et les décideurs internationaux. En témoignent les promesses faites à l’issue du Sommet de Rome, organisé par la FAO en Juin dernier, qui ne représentent que 0.3% des sommes engagées pour lutter contre la crise financière. Pourtant, les risques encourus, si rien n’est entrepris, seront bien supérieurs et dévastateurs à l’échelle internationale. C’est pour cela que l’une des solutions pour endiguer la crise financière, porter la stabilité financière au rang de Bien Public Mondial, mérite d’être soulignée et que l’on s’y attarde. Elle intègre non seulement deux notions fondamentales dans une économie capitaliste libérale, et dont la crise a révélé l’absence : la prise en compte des aspects non marchands et le développement de comportements éthiques. Mais, elle conduit à se poser une question essentielle, du fait des effets réciproques entre la crise alimentaire et la crise financière : ne faut-il pas en priorité gérer l’Agriculture et l’Alimentation comme des Biens Publics Mondiaux ? car des déséquilibres durables peuvent cerner encore plus sûrement la Communauté internationale qu’une crise financière dont l’origine se trouve surtout dans la virtualité de montages spéculatifs que l’on peut réguler.


Faire de la stabilité financière un Bien Public Mondial : un objectif pertinent…

La crise financière internationale est sans précédent. Cause, conséquence, ou peut-être les deux à la fois, l’hypervolatilité des cours observés sur les marchés internationaux témoigne de l’ampleur de la crise, et des dangers qu’elle fait courir au Monde. Ces derniers dépassent la simple sphère financière : l’économie réelle est touchée, et la sécurité intérieure de certains Etats est menacée du fait de l’effondrement de pans entiers de leur économie, à l’instar de l’Islande.

Par cette crise, la Communauté internationale a pris conscience que la croyance selon laquelle les marchés financiers s’autorégulent est erronée et dangereuse : le laisser-faire en matière d’organisation des échanges et des marchés – ou « main invisible » du marché – ne conduit pas à une situation optimale, d’un point de vue aussi bien économique que stratégique. De nombreux aspects non marchands, et pourtant essentiels à la sécurité intérieure d’un Etat ne sont pas pris en compte par le marché, et loin de réguler, les comportements et produits développés en matière de finance internationale génèrent des déséquilibres et de la volatilité, comme le souligne Claude Bébéar, « le marché des actions sert finalement à ajuster le marché des dérivés…lesquels avaient pour vocation originelle de permettre la couverture des fluctuations physiques. Il ne faut donc pas croire que les marchés dérivés sont innocents ».
Ainsi, pour reprendre l’expression d’Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, « la main invisible, ce n’est pas la solution, c’est le problème ».

Il est donc primordial de réguler les marchés financiers, afin d’empêcher autant que possible le développement des comportements non éthiques axés sur la seule rentabilité immédiate (avec des retours sur investissements moyens de 15%), et de prendre en compte des objectifs non marchands et stratégiques, tel que la stabilité financière. Les dégâts considérables provoqués par la crise, à travers les déséquilibres systémiques qu’elle a induits, ont d’ailleurs montré les dangers d’une hypervolatilité quasi-virtuelle des cours et l’importance de la coopération internationale pour enrayer le processus d’implosion.

C’est tout l’intérêt de la proposition de Jan Peter Balkenende et Wouter Bos, respectivement Premier ministre et ministre des Finances des Pays-Bas : porter la stabilité financière internationale au rang de Bien Public Mondial. Cela permettrait en effet de :

> Faire de la stabilité financière internationale un objectif à atteindre ;
> Favoriser le développement de comportements éthiques sur les marchés ;
> Faire prendre conscience à la Communauté internationale des bienfaits de la stabilité financière pour l’équilibre du Monde (paix, développement…) ;
> Encadrer les marchés sans en perturber le fonctionnement ;

Ce « cocktail vertueux » est la base des travaux que le G20 vient d’engager à Washington DC le 15 Novembre 2008.

… Mais, il ne faut pas oublier qu’il l’est tout autant pour l’agriculture et l’alimentation

Porter la stabilité financière au rang de Bien Public Mondial constitue une approche séduisante, mais permettra-t-elle, seule, d’endiguer la crise internationale que nous traversons ? Car, il ne faut pas oublier qu’au-delà de la crise financière ou alimentaire, c’est avant tout une immense interrogation sur la conception et la mise en œuvre d’une nouvelle régulation internationale que nous rencontrons désormais.

Aussi, comme l’affirment de nombreux responsables, à l’instar de Bill Clinton - ancien président des USA, Dominique Strauss-Kahn- directeur général du FMI, ou René Ricol – auteur du rapport remis à Nicolas Sarkozy sur la crise financière, il convient d’apporter une réponse coordonnée et spécifique à chaque secteur.

Les deux crises sont liées, et on ne trouvera pas de solution à l’une sans s’occuper de l’autre, comme le rappelle Bill Clinton, « la crise financière ne doit pas être utilisée come une excuse pour éluder le problème de la faim qui s’aggrave, et l’autosuffisance est la seule réponse à long terme si l’on veut réduire la faim et prévenir d’autres malheurs financiers à l’avenir ».

C’est pour cela qu’il semble urgent de porter la stabilité des marchés agricoles, au même titre que la stabilité financière, au rang de Bien Public Mondial1. Outre le fait que l’instabilité des cours est une composante intrinsèque des marchés agricoles, les spécificités et la dimension stratégique de l’Agriculture y conduisent naturellement, comme le démontrent les quatre points suivants.

Premièrement, les cours des matières premières agricoles, à la base du revenu de plus de 45% de la population mondiale, sont historiquement et structurellement volatils, et ils subissent la volatilité générée par d’autres produits financiers. Ainsi, on a pu observer que l’effet subprimes avait profondément perturbé les marchés de certains produits de base, à l’instar du cacao ou du café. Cette hypervolatilité nuit à la pérennité des exploitations agricoles et plus globalement à la sécurité alimentaire des Etats et du Monde.

Deuxièment, l’agriculture possède des liens naturels avec d’autres Biens Publics Mondiaux, qu’il s’agisse de l’environnement ou des ressources naturelles (externalités). Elle se trouve même être la résultante de leur emploi.

Troisièmement, l’agriculture et l’alimentation jouent un rôle majeur au plan social, et elles se trouvent au cœur de la plupart des objectifs visés par la communauté internationale dans ce domaine : la lutte contre la pauvreté, la sécurité alimentaire, le droit à l’alimentation.

Enfin, la capacité d’un pays à nourrir sa population est un facteur déterminant de sa puissance, comme le soulignait le Général de Gaulle, « Un pays qui ne peut pas se nourrir n’est pas un grand pays », ou plus récemment, George W. Bush, « Lorsque nous parlons d’agriculture, nous parlons réellement d’une question de sécurité nationale ». Aussi, la stabilité des cours des matières premières agricoles revêt un caractère stratégique et géopolitique majeur.




A l’heure des propositions pour sortir de la crise internationale, porter la stabilité des marchés agricoles et la stabilité financière au rang de Biens Publics Mondiaux est fondamental. Cela permettrait de réintroduire de la sagesse et de l’éthique dans des marchés jusqu’alors gouvernés par des comportements trop « sanguins » pour paraphraser Lord Keynes, tout en ne perturbant pas les forces du marché, essentielles dans une économie mondialisée. Le prochain Sommet du G20, qui s’est tenu le 15 Novembre, a abouti à une base de propositions en forme d’instructions pour les différents ministres des Finances. Il faudra attendre plusieurs mois pour voir apparaître des mesures concrètes. Mettons à profit dette période pour faire comprendre l’urgence de réguler les marchés agricoles et commencer à traiter des problèmes de sous-développement qui s’aggravent chaque année. En 1996, la communauté internationale avait prévu de réduire de moitié la pauvreté à l’horizon 2015. En 2008 à Rome, en réponse à la crise alimentaire, la plupart des chefs d’Etat ont pris un engagement audacieux… celui de réduire la pauvreté de moitié d’ici 2015 ! Rien n’avait onc réellement évolué. Momagri propose des solutions à travers son projet de Politique Agricole et Alimentaire Internationale. Elle sera présentée le 9 Décembre à la FAO. Son principe de base : considérer l’Agriculture et l’alimentation comme des Biens Publics Mondiaux.

Jacques Carles & Bastien Gibert, Délégué général & Conseiller de Momagri



1 Une réflexion a été menée dans ce sens par Jacques Carles, délégué général de Momagri, dans l’article « Gérer l’agriculture comme un Bien Public Mondial », disponible sous la rubrique Edito à la date du 15 Octobre 2007
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012