Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Spéculation sur les matières premières et l’alimentation :
Une régulation est-elle nécessaire ?



Christian A. Conrad,

Université de Sciences Appliquées HTW, Saarbrücken, Allemagne



Voici une question qui continue d’agiter les milieux académiques : quels sont les liens entre spéculation et volatilité ? Ce débat a nourri une littérature abondante, aux conclusions aussi nombreuses qu’opposées.

Nous vous recommandons la lecture de cet extrait d’un papier rédigé par le professeur Christian Conrad
1. Il revient non seulement sur cette récente littérature, mais également sur la complexité de l’approche de la spéculation sur les marchés agricoles et son impact sur l’insécurité alimentaire, et finalement la nécessité d’en réguler les excès.

Car si la spéculation sur les matières premières agricoles a toujours existé et qu’elle s’avère utile pour couvrir les risques de marché lorsqu’elle est modérée, l’ampleur qu’elle a prise depuis le début des années 2000 tend à amplifier la volatilité, notamment par la présence de nouveaux opérateurs sur ces marchés financiarisés.

C’est pourquoi la libéralisation non régulée des marchés agricoles conduirait à faciliter le développement de cette spéculation et donc à amplifier la volatilité des prix. En effet, pour que la libéralisation non régulée des échanges stabilise et oriente les prix agricoles tendanciellement à la hausse, il faudrait que les marchés agricoles s’autorégulent et que la loi des grands nombres permettant la mutualisation des risques à grande échelle, s’applique.

L’analyse historique des cours contredit cette vision optimiste et l’hyper volatilité récente des prix démontre que la seule analyse des fondamentaux des marchés agricoles est désormais non seulement incomplète mais également incorrecte pour embrasser la réalité complexe de l’évolution des prix.


La rédaction de momagri



(...) Après d'innombrables études qui examinent la même chose pour arriver à des conclusions différentes, le temps du changement est arrivé. Concernant la spéculation, il est clair que l'économétrie ne prouve ni son influence, ni son absence et des études supplémentaires ne changeraient rien à cela. Les camps des partisans et des opposants de la spéculation sont à égalité. La logique fondée sur des faits connus et largement acceptés devrait servir de méthode économique alternative pour analyser les effets de la spéculation sur les matières premières.


La logique de la spéculation

Stoll et Whaley soutiennent qu’investir dans les matières premières est la même chose qu’investir dans des actions. Néanmoins, ils oublient de préciser que l'argent consacré aux matières premières n’est pas productif. Des sites de production ne sont pas financés, alors que cela peut être le avec les actions. Les investissements dans les matières premières n’augmentent pas la croissance d'une économie nationale. Les pénuries également ne sont pas assurées, comme dans le cas de l'arbitrage et par conséquent les différences de prix spatiales ne sont pas exploitées à leur maximum. Un investissement dans les matières premières est toujours dans l’attente de futures hausses de prix, ce qui correspond à de la spéculation. Même si sa motivation est de diversifier un portefeuille, l'investisseur est toujours dans l’attente d’une augmentation du prix des matières premières. Les prix peuvent augmenter suite à une pénurie, mais il y existe aussi d'autres causes comme l'augmentation des coûts et l'inflation. Tout comme l'utilisation des différences de prix spatiales, la spéculation peut aplanir les déséquilibres entre l'offre et la demande, si la spéculation amène à une augmentation des prix, elle pousse les producteurs à augmenter leur approvisionnement. Une telle chaîne d'événements ne se produit pas nécessairement, puisqu’une pénurie de marchandises, avec des prix différents des prix actuels, n’est pas assurée. Afin de détourner la production dans la bonne direction, les spéculateurs doivent être mieux informés que le marché ne l’est, ce qui n’est pas acquis. En revanche, l'inverse existe, à savoir que la spéculation peut créer un faux signal pour la production.

Spéculer à ses propres risques et périls est l’élément fondamental d'un système fondé sur le marché. Les nouveaux acteurs qui spéculent des deux côtés du marché, en achetant ou en vendant ont pour effet de stabilisateur les prix par l'augmentation des liquidités. Gary Cohn, Co-Président, Directeur général et chef de la direction de Goldman Sachs à New York, plaide en faveur d’acteurs non-commerciaux, car auparavant il n'y avait que les producteurs qui vendaient sur les marchés à terme pour garantir leurs intérêts contre les fluctuations de prix, mais dorénavant avec les acteurs non-commerciaux il y a plus de liquidités disponibles (Cohn, 2008). Avec cet argument Cohn oublie de mentionner les utilisateurs de matières premières, situé en aval, c’est-à-dire les acheteurs traditionnels de matières premières et de produits agricoles sur les marchés à terme. En outre, les investisseurs indiciels vendent différemment des spéculateurs, parce qu'ils achètent afin de diversifier leurs portefeuilles ou garder des positions longues sur les matières premières et répartisse ainsi le risque en proportion de leurs autres actions. Leur recherche de profit est également contraire aux utilisateurs situés en aval, qui veulent acheter à bas prix. La hausse des prix attire davantage les investisseurs.

« Par l’achat et la vente de contrats à terme, les spéculateurs traditionnels fournissent des liquidités. Les spéculateurs indiciels quant à eux, achètent des contrats à terme, puis roulent leurs positions en achetant des écarts calendaires horizontaux. Ils ne vendent jamais. Par conséquent, ils consomment la liquidité et n’apportent aucun avantage aux marchés à terme. » (Masters 2009).

Cheng, Kirilenko et Xiong montrent aussi l’envers du flux de liquidité. La liquidité provenant des non-commerciaux rend les marchandises traitées sur le marché fongibles, ainsi la réduction de la liquidité de 2008 a mis le marché sous pression. Les marchés émergents ont connu un phénomène similaire au cours de la crise asiatique de 1997 (Cheng, Kirilenko, et Xiong, 2012).

Krugman considère la spéculation comme un jeu à somme nulle. Chaque contrat à long terme est accompagné d'un contrat à court terme, et c’est pourquoi il ne voit pas l’influence sur les prix. « L'achat d'un contrat à terme pour le pétrole ne réduit pas la quantité de pétrole disponible pour la consommation; la « thésaurisation virtuelle » n’existe pas. » (Krugman, le 21 juin 2008). Il faut toutefois souligner que l'offre et la demande sur le marché au comptant ne peuvent pas être influencées, elles le sont en revanche, sur le marché à terme.

Un contrat à terme peut être conclu sur le marché à terme que s’il y a une courte position correspondant à une position longue. Une demande excessive augmentera les prix jusqu'à ce qu'un participant au marché considère la compensation lucrative. En bref, si rien ne change, une demande supplémentaire de matières premières augmente les prix sur les marchés à terme. Même si les prix à terme n’influent pas sur les prix au comptant créant une pénurie d'approvisionnement résultant de l'augmentation des actions, il est encore possible que les perspectives aient une influence. Lagi et al. (2011a) indiquent «... Nous avons interrogé les participants sur le marché au comptant qui affirment sans équivoque qu'ils fondent les prix courants sur le marché à terme. L'utilisation des prix à terme comme référence permet aux bulles spéculatives sur le marché à terme d’influer sur les prix alimentaires réels ».

Krugman a raison de dire que la spéculation est en principe un jeu à somme nulle. Ce que gagne un acteur, un autre doit le perdre. Dans le cas d’une spéculation sur les matières premières, les spéculateurs remplissent une fonction importante en achetant les produits à terme aux utilisateurs en aval et réduisent ainsi le risque de variation de prix. Dans un tel cas, ils remplissent une fonction d’assurance, argument de ceux qui sont en faveur d’une spéculation libre (Pies & Will, 2013).

Nous devons néanmoins nous rappeler qu'un producteur peut quant à lui être confronté jusqu'à 4 spéculateurs et donc la spéculation va bien au-delà de l'assurance simple. Les spéculateurs peuvent acheter et vendre entre eux (Domanski et Heath, 2007), ce qui conduit à une augmentation des prix à terme, avec un excès de la demande. Les fonds indiciels ont investis presque exclusivement à long terme jusqu'au pic de 2008, ce qui a créé une forte demande excédentaire (Stoll et Whaley, 2009).


Conclusion

La spéculation aurait-elle un effet sur les prix au comptant avec une incidence sur le coût de la vie dans les pays pauvres et donc des effets contraires à l'éthique ? Le fait est que la financiarisation a amené de nouveaux acteurs sur les marchés des matières premières et agricoles avec des motivations économiques distinctes. Parce que les investisseurs ont souhaité diversifier leurs portefeuilles, des positions longues massives ont été accumulées jusqu'à la crise financière. Des milliards de dollars sont venus ainsi sur les marchés augmenter la demande. Comme les investisseurs ne souhaitaient pas que les matières premières soient livrées, la demande additionnelle a eu une influence directe sur les marchés à terme, et non pas sur les marchés au comptant. Cela a provoqué une augmentation des profits boursiers sécurisés, qui quand ils ont été supérieurs au coût du stockage, ont conduit à une pénurie de l'offre et donc à une augmentation des prix du marché au comptant.

Nous pouvons donc déduire qu’une influence des prix des contrats à terme sur les prix au comptant en cas de demande excédentaire sur le marché à terme est élevée et reste élevée sur une période plus longue. Si les producteurs de matières premières et agricoles pensent que les prix à terme sont à un niveau historique, ils vendront leur production à terme, ce qui éliminera l’offre du futur marché au comptant.

La hausse des prix pour les produits finis et intermédiaires impliquant des matières premières et produits agricoles est également possible si les producteurs situés en aval sécurisent leurs positions sur les marchés à terme à un niveau de prix élevé. Nous arrivons donc à la conclusion suivante selon laquelle la spéculation influe sur les prix au comptant des matières premières et alimentaires lorsqu’elle crée une demande excédentaire importante pendant une période de temps significative. Dans ce cas, la spéculation peut être considérée comme contraire à l'éthique, une raison pour laquelle la réglementation devrait être remise en question.



1 Retrouvez l’intégralité du papier en suivant ce lien http://redfame.com/journal/index.php/aef/article/view/548/494

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Paris, le samedi 23 septembre 2017