Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Selon la Banque mondiale, le monde ne risque pas de manquer de nourriture



Le 9 décembre, la Banque mondiale a publié l’édition 2009 de son Rapport sur les Perspectives Economiques Mondiales. Comme elle le souligne dans son propos introductif, ce rapport paraît alors que la communauté internationale est à la croisée des chemins : le monde connait une superposition de crises majeures, aussi bien alimentaire, énergétique que financière, et s’engage dans une récession économique préoccupante.

Les marchés des matières premières ont réellement commencé à devenir stratégiques depuis les années 1970 avec les chocs pétroliers et la raréfaction programmée des ressources énergétiques traditionnelles. Depuis lors, les matières premières énergétiques et fossiles sont au cœur des préoccupations de la communauté internationale. L’intérêt pour les matières premières est d’autant plus grand aujourd’hui que les décideurs internationaux ont récemment pris conscience du caractère stratégique d’une nouvelle classe d’actifs : les produits agricoles.

Du fait de leur position centrale dans l’équilibre de l’humanité (croissance, développement économique, équilibre alimentaire), les perspectives d’évolution des marchés des matières premières sont très attendues, et c’est en cela que le Rapport de la Banque mondiale sur les Perspectives Economiques Mondiales 2009 est à souligner. Centré cette année sur l’analyse des marchés des matières premières, notamment agricoles, il se conclut en effet sur une série d’enseignements stratégiques en matière de politique économique pour faire face aux défis posés par les prix élevés des matières premières.

Or, si le constat et le diagnostic semblent pertinents pour les matières premières énergétiques et les métaux, il apparaît en revanche que cela ne soit pas le cas pour les matières premières agricoles car le rapport sous-estime voire néglige certains facteurs fondamentaux dans l’explication de la crise actuelle : la spéculation et le fonctionnement même des marchés agricoles internationaux.

1. La Banque mondiale fait preuve d’optimisme quant à l’évolution des cours des matières premières …

Le Rapport sur les Perspectives Economiques Mondiales 2009, qui s’ouvre sur une analyse de l’impact de la crise financière sur les pays en développement, souligne que la situation est d’autant plus problématique que ces pays ont été affaiblis par les crises alimentaires et énergétiques du premier semestre 2008. En effet, ces crises, provoquées par une hausse sans précédent depuis une vingtaine d’année des prix des matières premières, ont provoqué une hausse de l’inflation et du déficit de la balance commerciale dans bon nombre de pays. Cette situation réduit considérablement les marges de manœuvre fiscales et monétaires des pays, qui sont les instruments classiques de politiques publiques pour faire face à la récession.

Selon la Banque mondiale, la crise résulte principalement d’un déséquilibre entre la croissance des capacités d’approvisionnement et la demande, et trois causes principales peuvent être avancées pour expliquer la flambée des prix des matières premières :
> L’explosion de la demande des PED, et notamment des pays émergents comme la Chine, dont la part de produits de base utilisée par point de PIB est 4 fois supérieure à celle des pays riches, et 2 fois supérieure à celle des autres pays émergents ;
> L’insuffisance des investissements sur la période 1980-1990, que les prix particulièrement bas des matières premières n’ont pas encouragé : de ce fait, il y a un déficit de production ;
> Les biocarburants de première génération sur les marchés énergétiques et agricoles, qui ont crée une demande additionnelle sur des marchés contraints en termes de débouchés et d’usage (alimentaire et non-alimentaire).

Néanmoins, les perspectives de la Banque mondiale sont optimistes : elle estime en effet que cette crise ne devrait pas perdurer, car elle considère qu’on est loin d’une situation de pénurie de ressources naturelles sur la planète. Ce constat, combiné aux prévisions de ralentissement global de la croissance mondiale et de diminution des volumes mondiaux d’exportations, conduit la Banque mondiale à conclure que les prix des matières premières devraient céder du terrain à court terme, ainsi qu’à long terme étant donné que la productivité s’accroit de plus de 2% par an, pour une demande qui augmente d’environ 1,5%. Le Rapport 2009 conclut donc mathématiquement que l’offre excédera la demande.
C’est pourquoi, selon les projections de la Banque mondiale, le prix du pétrole devrait se situer en moyenne à 75 dollars le baril en 2009 et les prix des produits alimentaires devraient baisser de 23% par rapport à leur moyenne pour 2008. A long terme, les prix devraient s’établir à un niveau inférieur à celui constaté dans les années 2000, mais tout de même plus élevé que celui des années 1980-90.

Selon la Banque mondiale, la situation de crise observée ces derniers mois va par conséquent se résoudre naturellement, sous réserve que « la politique suive », comme le soulignait Andrew Burns, économiste principal qui a supervisé les chapitres sur les matières premières. Ainsi, le rapport préconise d’accroître l’investissement dans les infrastructures et la recherche agricole, de fournir des financements stables aux agences en charge de l’aide alimentaire, d’améliorer la coordination et l’information sur les stocks alimentaires mondiaux, et de favoriser les flux d’échanges agricoles internationaux.

2. … mais en négligeant les spécificités propres aux marchés des matières premières agricoles, elle en tire des enseignements erronés et dangereux.

Il ne faut, en effet, pas oublier que la crise agricole est spécifique par rapport à la crise générale que traversent les marchés des matières premières. Or, en l’ignorant, le rapport de la Banque mondiale passe à coté de l’essentiel des mesures à prendre pour sortir de la crise.

Trois spécificités fondamentales doivent être soulignées pour comprendre les difficultés dans lesquelles se trouvent aujourd’hui les marchés des matières premières agricoles.

Tout d’abord, la situation actuelle se distingue des crises agricoles précédentes par le fait que le choc intervient dans un système de marché financiarisé, sur lequel les investisseurs et spéculateurs jouent un rôle de plus en plus important. Ces derniers ont, en effet, de plus en plus tendance à considérer les produits agricoles comme une nouvelle classe d’actifs, influant de ce fait sur les cours des matières premières agricoles : en 2007, ils ont contribué à la hausse en faisant des actifs agricoles des valeurs refuges, tandis qu’en 2008 le désengagement d’investisseurs à court de liquidités ont poussé le cours à la baisse. Leur rôle dans la récente crise a été beaucoup plus important que les biocarburants par exemple, sur lequel la Banque mondiale insiste : seuls 100 millions de tonnes de céréales, sur les 2 milliards produites, sont en effet destinées aux biocarburants, ce qui relativise fortement leur impact.

Ensuite, l’offre est beaucoup moins prédictible que sur les autres marchés des matières premières, du fait des spécificités relatives à l’irréversibilité des décisions de production et d’investissement. En agriculture, il n’y a pas de juste-à-temps, et l’on ne peut pas ralentir la cadence de production et encore moins réduire les volumes mis en production pour s’ajuster aux évolutions de la demande.

Enfin, contrairement aux autres marchés de matières premières pour lesquelles il n’existe pas de pénurie de ressources naturelles à court terme, le marché des intrants agricoles est extrêmement tendu, et est à l’origine de l’effet de ciseaux (baisse des prix, hausse des charges) qui affecte directement le revenu des agriculteurs.



C’est pour cela qu’il faut une politique spécifique aux matières premières agricoles, qui prenne en compte les particularités qui caractérisent les marchés des denrées alimentaires. Cette politique est d’autant plus nécessaire que, à l’inverse de marchés des matières premières énergétiques ou de métaux, les biens agricoles sont des biens vitaux qui mettent en jeu l’avenir de l’humanité. En mai dernier, R. Zoellick affirmait vouloir remettre l’agriculture au centre des politiques de développement mises en œuvre par la Banque mondiale ; mais comment mettre en œuvre des politiques adéquates si la spécificité des marchés agricoles, et notamment le rôle joué par les spéculateurs, ainsi que la nécessité de reconnaître l’ « exception agricole » ne sont pas reconnues ? C’est ce que momagri a pris en compte dès le début de son projet et que la Banque mondiale ignore encore, malgré le chemin parcouru depuis un an. Elle reconnaît, en effet, l’importance de l’agriculture pour la croissance mondiale (rapport 2008) ; il lui reste à agir en conséquence, et manifestement elle n’y est toujours pas prête. Cela n’exclut pas, bien au contraire, que nous allons nous employer à collaborer avec elle pour que cette situation évolue.

La rédaction de momagri

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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012