Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Sécurité alimentaire, sécurité nationale



Par Jim Harkness,
Institute for Policy Studies (IPS)



Depuis quelques années, les marchés agricoles sont de plus en plus instables : cours des matières premières agricoles extrêmement volatils, prix alimentaires qui s’envolent, multiplication d’aléas naturels avec les sécheresses en Russie et en Chine, ou la récente catastrophe survenue au Japon.

Face à cela, les experts se posent la question des moyens à mettre en place pour stabiliser les marchés agricoles. Pour Jim Harkness, expert américain des questions agricoles, la communauté internationale devrait s’inspirer du cas de la Chine qui considère que la constitution de stocks est une condition indispensable pour assurer la sécurité alimentaire de sa population. En témoigne la récente décision1 de l’ASEAN, dont la Chine est membre, de se doter de stocks de 900 000 tonnes de riz, gérés au niveau régional.

Dans un article publié par le think tank Institute for Policy Studies2 que nous vous publions ci-dessous, Jim Harkness rappelle la pertinence d’une telle approche. Alors que presque tous les pays du monde ont progressivement abandonné ce mécanisme de régulation, la Chine, elle, a préféré le conserver. Ce qui lui permet aujourd’hui, fidèle à sa conception de l’agriculture comme élément déterminant de la « sécurité nationale », de chercher à assurer à sa population un approvisionnement régulier en denrées alimentaires à des prix stables.

La rédaction de momagri



« Tirer la sonnette d’alarme face aux différentes menaces que représente la croissance de la Chine est devenu une vraie spécialité des experts et des politiciens. Parmi les mises en garde les plus anciennes, on retrouve celle qui prédit que la demande croissante de la Chine en nourriture finira par bouleverser les marchés internationaux, entraînant une famine généralisée dans les pays importateurs. Mais cette inquiétude ne prend pas en compte les garde-fous que la Chine a instaurés pour prévenir les pénuries alimentaires et toutes les leçons que le reste du monde pourrait tirer d’une telle approche.

La FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) a récemment déclaré qu’il y a actuellement une « urgence alimentaire » en Chine à cause de la sécheresse exceptionnelle qui touche un tiers des champs de blé. Moins de 2 cm de pluie sont tombés depuis septembre dernier sur la province du Shandong, l’une des régions céréalières les plus importantes du pays. La Chine est le plus grand producteur de blé au monde : ses récoltes annuelles s’élèvent à 115 millions de tonnes, l’équivalent du volume de blé total sur tous les marchés internationaux. Ses importations sont donc minimes, mais l’annonce de la sécheresse a déclenché de vives craintes : si la Chine se tournait vers les marchés mondiaux pour pallier ses mauvaises récoltes, elle pourrait surenchérir face aux pays en voie de développement et faire brutalement grimper les prix.

Le problème avec toutes ces craintes et ces mises en garde, ce sont les « si ». La Chine n’est en fait pas un acteur clé sur les marchés mondiaux du blé, même lorsque les récoltes sont maigres, car le pays a une politique de maintien d’un grand stock de céréales en cas d’urgence. En Chine, la sécurité alimentaire est synonyme de sécurité nationale, c’est pourquoi le volume exact des stocks de blé est considéré comme un secret d’État. La FAO l’estime cependant à 55 millions de tonnes environ. D’autres affirment que des réserves privées pourraient ajouter 30 millions de tonnes à ce chiffre. Cela signifie qu’entre la moitié et les deux-tiers de la récolte annuelle du pays (lors d’une année normale) sont disponibles précisément pour ce genre d’urgence. Cette politique a permis de protéger les marchés céréaliers intérieurs de la Chine des aléas des marchés mondiaux, pour le bien de la Chine mais aussi du reste du monde. Même si l’on ne peut pas prévoir si la Chine viendra ou non perturber le marché mondial des céréales en se mettant à importer, on sait que le pays a les ressources nécessaires pour subvenir lui-même à ses besoins, contrairement à ceux qui ne disposent pas de stocks.

Tradition ancestrale

Le concept de conserver des stocks de céréales excédentaires en période de prospérité remonte au moins à l’époque de l’Ancien Testament, lorsque Joseph donna ce conseil avisé au Pharaon. En Chine, ce concept est presque aussi vieux : d’anciens documents décrivent comment le « Grenier toujours rempli » de l’Empereur évita non seulement la famine, mais permit également de stabiliser les prix, au bénéfice des paysans et des consommateurs. (Les programmes agricoles du New Deal, inspirés par le système de réserve impérial chinois, ont permis aux États-Unis de se sortir de la crise du Dust Bowl3 et ont marqué le début de la période la plus stable et la plus prospère de l’histoire agricole américaine.)

Bien que la Chine conserve de grands stocks de céréales et d’autres aliments, comme le porc ou l’huile, les États-Unis et la plupart des autres pays du globe ont abandonné cette approche pleine de sagesse. Après trente ans de néolibéralisme acharné, l’agriculture et la nourriture ont fini par être considérés comme de simples produits de consommation, alors qu’il s’agit bien de besoins vitaux. Les grandes sociétés privées de commerce céréalier n’ont jamais aimé les stocks. Leur avidité a été justifiée par l’« hypothèse d’efficience des marchés » qui affirmait que les stocks étaient inutiles et déformaient les marchés. Les projets de lois américains concernant l’agriculture ont abandonné le système de réserves et les outils permettant de gérer les approvisionnements. Les institutions financières internationales poussent souvent les pays du monde entier à vendre leurs stocks et à réduire les aides apportées aux agriculteurs. À cause de ce système de marché, les pays importateurs se sont retrouvés sans bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher lorsqu’en 2007, les prix mondiaux ont grimpé en flèche. L’année suivante, le nombre de personnes souffrant de la faim a augmenté de 100 millions.

Heureusement, le concept de réserves céréalières connaît actuellement un regain d’intérêt. Il fera partie des sujets de discussion lors du sommet du G-20 en France au mois de mai prochain, et sera abordé comme une réponse à la faim dans le monde. Les pays d’Afrique de l’Ouest réfléchissent à l’idée d’établir des stocks régionaux, les pays asiatiques commencent à former un stock de riz, et les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) examinent les possibilités d’une réserve commune. Jusque-là, les États-Unis ont rejeté ces propositions et ce, malgré les leçons qu’ils auraient dû tirer de la dernière crise alimentaire.

Mais la situation pourrait changer. Au début du mois, le ministère de l’Agriculture américain a fait état du niveau de stock de maïs le plus bas depuis 15 ans. Un seul épisode climatique rigoureux et le pays fera face à une grave pénurie de maïs. Rappelons que de grands pays exportateurs de leur production agricole comme la Russie, l’Argentine et l’Australie ont tous connu des événements météorologiques difficiles qui ont limité les récoltes et restreint un peu plus les réserves céréalières mondiales.

La leçon chinoise

Bien sûr, le système alimentaire de la Chine est loin d’être parfait et la demande du pays affecte parfois les prix mondiaux. Par exemple, même si elle respecte rigoureusement les politiques d’autosuffisance en ce qui concerne les céréales, la Chine dépend des réserves étrangères pour répondre à ses demandes croissantes en soja. En seulement quelques années, le pays est devenu le plus grand importateur de cette denrée, entraînant une hausse des prix et une augmentation rapide de la superficie des terres consacrées au soja en Amérique latine.

Mais globalement, pour un pays qui doit nourrir 22 % de la population mondiale grâce à 9 % de ses terres arables, il est évident que la Chine a trouvé une solution que les autres cherchent encore.

Au cours des trois dernières années, il est devenu incontestable que notre système alimentaire mondial est désormais bien plus vulnérable aux moindres perturbations. Dans cette nouvelle ère, l’approche de la Chine pour qui « sécurité alimentaire est synonyme de sécurité nationale » pourrait bien donner des leçons importantes au reste du monde. »


1 Cf. article momagri du 07/03/2011, http://www.momagri.org/FR/regards-sur-l-actualite/Des-reserves-de-riz-en-Asie-du-sud-est_861.html
2 http://www.ips-dc.org/articles/food_security_and_national_security
3 N.d.T. : longue période de sécheresse qui a touché les États-Unis dans les années 1930 et durant laquelle une série de tempêtes de poussière a ravagé les récoltes américaines.
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012