Parmi les interventions qui ont été faites à l’occasion des assises de l’UMP, qui se sont tenues le 21 janvier 2010 sur le thème de la sécurité et de l’indépendance alimentaire
1, nous tenons à commenter celle de Doaa Abdel Motaal, conseillère chargée de l’Agriculture au cabinet du directeur général de l’OMC. Si son discours a le mérite de rappeler les vertus du commerce international, dans la mesure où c’est un facteur de rapprochement des peuples, il passe totalement sous silence ses effets déstabilisateurs en cas de libéralisation trop poussée et insuffisamment régulée, comme nous le démontrons en conclusion.
La rédaction de momagri
« Le débat sur la sécurité alimentaire revêt une importance cruciale. Il a commencé avec le début de l'humanité et ne se terminera que lorsque l'humanité elle-même disparaîtra, car tant que nous existerons, nous devrons réfléchir à cette question qui est au cœur de notre survie.
Les chiffres présentés à cette conférence au sujet du nombre de personnes qui souffrent toujours de la faim sur cette planète, et qui sont cités par M. Diouf, montrent jusqu'à quel point notre réponse n'a pas été à la hauteur de la question, et le long chemin que nous devons encore parcourir pour parvenir à une véritable sécurité alimentaire.
À mon avis, nous ne pouvons pas parler de sécurité alimentaire sans parler:
- de politiques agricoles rationnelles ;
- de politiques rationnelles en matière de nutrition;
- de politiques rationnelles de protection de l'environnement;
- de politiques rationnelles de développement social;
- et d'une politique relative à la recherche développement et à l'innovation technologique, qui joue un rôle vital pour l'agriculture.
Bien entendu, la politique commerciale internationale a aussi un rôle à jouer dans la sécurité alimentaire au niveau mondial, mais le commerce international, en soi, ne peut pas garantir la sécurité alimentaire. Il n'est qu'un instrument dans ce qui doit être une boîte à outils diversifiée. Comment pouvons-nous situer le commerce international dans le contexte de la sécurité alimentaire? À mon avis, le commerce international est un instrument qui, s'il est correctement conçu et utilisé, peut contribuer à assurer la sécurité alimentaire.
Avant de développer ce point, je voudrais cependant rappeler les raisons qui ont été à l'origine du système commercial multilatéral lui-même, car il serait impossible d'évaluer pleinement la contribution du commerce international à la sécurité alimentaire sans évoquer les aspects fondamentaux.
- Le système commercial multilatéral a été créé dans le sillage de la deuxième guerre mondiale.
- Il a été créé en réaction contre le chacun pour soi qui prévalait dans le monde.
- Il a été créé pour exprimer le souhait explicite d'accorder moins d'importance aux frontières nationales et de mettre davantage l'accent sur la nécessité d'unir les peuples et les cultures à travers la planète. Il a été créé pour permettre les mouvements de personnes, de marchandises et de services dans le monde.
- Telle était la vision d'une paix mondiale que les fondateurs du système commercial multilatéral ont voulu ancrer dans la réalité.
- Une "dépendance" entre les nations et leur "interdépendance" – pour concrétiser nos valeurs et idéaux les plus élevés.
Pour revenir aux aspects spécifiques, dans le domaine de la sécurité alimentaire, comment le commerce international concrétise t il ces valeurs et idéaux?
Le commerce international peut:
- accroître les "disponibilités" alimentaires dans le monde, en permettant à l'offre de répondre à la demande/en élargissant nos sources d'approvisionnement;
- en intensifiant la concurrence au niveau international et en favorisant la croissance économique, accroître l'"abordabilité" des produits alimentaires pour les populations pauvres de la planète;
- et accroître la "diversité" des produits alimentaires – en nous permettant de consommer toute l'année, ici en Europe, les ananas que nous apprécions tant.
En ce qui concerne les disponibilités alimentaires: vous vous rappelez sans doute les graves sécheresses et les feux de forêt survenus en Australie en 2008 et 2009 et qui se poursuivent en fait jusqu'à aujourd'hui. En 2008, ces sécheresses ont empêché l'Australie d'honorer un grand nombre des contrats de livraison de céréales qu'elle avait conclus, mais grâce au commerce international, d'autres pays ont pu rapidement prendre le relais pour remédier à la pénurie qui s'était créée. Des pays comme l'Ukraine ont joué un rôle vital. Je suis moi-même Égyptienne. Il y a quelques années, un rapport du PNUD sur l'Égypte a fait la une des journaux de mon pays, indiquant que l'Égypte aurait besoin de deux ou trois Nil si elle voulait parvenir à l'autarcie alimentaire. D'après le rapport, pour chaque grain de riz importé en Égypte, une précieuse goutte d'eau est économisée. Cela a appelé notre attention sur l'importance que représente le commerce pour l'"eau virtuelle" par le biais des échanges de produits agricoles. Je suis aussi certain que vous connaissez le cas de l'Arabie saoudite : le royaume du désert a dû mettre fin à son expérience de la culture du blé, menée depuis 30 ans, en raison du lourd tribut prélevé sur les ressources en eau. Grâce au commerce international, l'Arabie saoudite peut maintenant couvrir ses besoins alimentaires.
Passons à la question de l'abordabilité des produits alimentaires. Les pays développés consacrent entre 15 et 20 pour cent de leur revenu à l'alimentation. Mais il ne faut pas oublier que, pour le citoyen moyen d'un pays en développement, l'alimentation continue d'absorber de 50 à 60 pour cent du revenu. Des progrès ont été réalisés à l'échelle mondiale et les dépenses alimentaires du Bangladesh et de l'Inde ne représentent plus aujourd'hui que 50 pour cent de leur revenu, contre 64 pour cent en 1990, ces 50 pour cent n'en demeurent pas moins un chiffre très élevé. L'abordabilité des produits alimentaires reste une préoccupation majeure dans le monde.
J'en viens maintenant à la diversité alimentaire. J'ai participé au Sommet sur le climat de Copenhague, et je dois bien avouer que j'ai été surpris de voir à quel point les écologistes mettaient en avant l'argument des "kilomètres alimentaires". C'était, selon eux, une raison de rejeter la diversité alimentaire. Il était davantage dans notre intérêt de consommer des produits locaux. À Copenhague, j'ai répliqué que 1) il était plutôt surprenant que le débat porte uniquement sur les kilomètres alimentaires et non sur les kilomètres parcourus par les produits industriels! Plutôt curieux et louche, en effet et 2) qu'il fallait considérer le cycle de vie des produits dans leur totalité. Des études montrent, par exemple, que les haricots verts cultivés au Kenya puis acheminés vers l'Europe génèrent une empreinte carbone moins importante que les haricots verts européens.
Maintenant que nous avons parlé de l'importance du commerce international, laissez moi toutefois vous rappeler que les produits agricoles ne représentent que 4 à 6 pour cent du commerce mondial et que les deux tiers de ces échanges n'ont rien à voir avec l'agriculture de subsistance mais concernent des produits transformés et semi transformés.
Pour autant, l'agriculture reste un "cas à part" à l'OMC. Certains Membres souhaiteraient certainement qu'elle soit davantage intégrée dans les règles de l'Organisation, et d'autres qu'elle le soit moins, mais ce qui fait consensus et que chacun reconnaît finalement c'est qu'elle est une "question très à part". Qu'est ce que j'entends par là? Je veux dire que l'agriculture continue d'occuper une place très spéciale à l'OMC et que les règles de l'Organisation qui la régissent sont très différentes de celles qui s'appliquent aux produits industriels. Il suffit de voir que la moyenne des tarifs mondiaux sur les produits agricoles est quatre fois plus élevée que la moyenne des droits mondiaux sur les produits industriels pour comprendre que l'agriculture est une question à part. Il suffit aussi de considérer les règles de l'OMC sur les subventions agricoles, qui autorisent une catégorie verte de subventions qui atteignent des sommets, sans équivalent dans le secteur des produits industriels. Même dans le Programme de Doha pour le développement, l'agriculture est une question à part. Aussi bien les pays développés que les pays en développement bénéficieront de flexibilités: produits sensibles, produits spéciaux et un mécanisme de sauvegarde spéciale totalement nouveau.
Notre "interdépendance dans l'agriculture" est-elle parfaite? Certainement pas. J'ai été particulièrement émue lorsque, pendant la Conférence ministérielle de l'OMC à la fin de l'année dernière, j'ai participé à certaines réunions bilatérales tenues entre Pascal Lamy et les Ministres du commerce de quelques uns des pays les plus pauvres de la planète. L'un de ces pays, le Yémen, a dit à M. Lamy qu'il souhaitait accéder à l'OMC principalement pour des raisons de sécurité alimentaire. Au moment de la crise alimentaire, le Yémen a été privé de son aliment de base, le riz, en grande partie parce que des pays ont opté pour le chacun pour soi et interdit les exportations. Les restrictions à l'exportation sont manifestement un domaine où il devra y avoir une plus grande volonté politique, dès lors que le Programme alimentaire mondial lui-même s'est trouvé à court de produits de première nécessité. »
Ce discours a le mérite de rappeler que, même à l’OMC, l’agriculture a un statut spécifique. Néanmoins, les éléments soulignés appellent deux remarques. En premier lieu, Doaa Abdel Motaal n’évoque à aucun moment une des caractéristiques pourtant fondamentale des marchés agricoles, à savoir la volatilité des prix. Or, c’est une question essentielle dans le débat sur la libéralisation, puisque, comme momagri l’a récemment rappelé dans un de ses article
2 , plusieurs écrits d’experts montrent que la volatilité est une caractéristique intrinsèque des marchés agricoles. Compte tenu de ce constat, il est permis de penser que la libéralisation non régulée de ces derniers, dans le but d’accroître le commerce, aurait pour effet d’accroître l’instabilité des prix … avec les effets particulièrement négatifs que l’on connait pour la viabilité du secteur.
En deuxième lieu, s’il est avéré que le commerce international permet d’accroître les disponibilités alimentaires dans le monde, et la diversité des produits alimentaires, la question de « l’abordabilité » des produits alimentaires mise en avant par Doaa Abdel Motaal mérite réflexion. En effet, le fait d’intensifier la concurrence internationale par l’ouverture des frontières aura théoriquement pour conséquence de tirer les prix des produits vers le bas, en l’occurrence des matières premières agricoles, ce qui devrait garantir un meilleur accès aux denrées alimentaires pour les consommateurs, notamment les populations pauvres. Cela étant, il faut noter que dans bon nombre de pays en voie de développement, les populations les plus démunies, et par conséquent les plus affectées par la faim, sont des agriculteurs – pour qui la baisse des prix agricoles se traduit avant tout par une baisse du revenu. C’est un cercle vicieux. Il est donc à craindre, en l’état actuel des choses, que cette politique mène à la disparition de millions d’exploitants agricoles locaux, en particulier dans les pays en développement, qui n’ont pas les niveaux de productivité requis pour lutter contre la concurrence des exploitations modernes des pays développés ou émergents. Mais cette concurrence affectera aussi les pays développés, notamment en Europe où un certain nombre d’agriculteurs sont dans une situation dramatique car les marchés ne rémunèrent plus leur travail. C’est ainsi que bon nombre de pays perdront leur sécurité alimentaire, mais, à supposer que les produits alimentaires importés seront effectivement moins chers dans un premier temps, rien ne garantit qu’ils le resteront indéfiniment. Et sans agriculture locale viable, aucun gouvernement ne pourra réagir.
En ce sens, et en dépit des considérations séduisantes qui sont rappelées à juste titre à propos du commerce mondiale, il convient d’adopter des politiques mesurées, qui prennent compte des impératifs locaux. En un mot, adapter la théorie à la réalité et non pas la réalité à la théorie.
La rédaction de momagri
1 Cf. momagri, « La sécurité et l’indépendance alimentaire, un défi majeur pour l’humanité » 5 avril 2010
2 Les dangers de l’ouverture des marchés sans régulation, 8 mars 2010