Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Russie, Ukraine et Kazakhstan : un potentiel agricole encore en devenir ?



Marina d’Ivangin, Christophe Gaudoin

8 Mai 2017

Les surfaces agricoles disponibles constituent-elles un facteur limitant pour la sécurité alimentaire des 9 milliards d’habitants que devraient compter notre planète en 2050 ? Pour apporter des éléments de réponse, un focus particulier sur la zone composée de la Russie, de l’Ukraine et du Kazakhstan (zone RUK) semble nécessaire. Désormais puissances agricoles de premier plan sur les marchés internationaux des céréales, ces trois pays bénéficient d’un vaste territoire à fort potentiel agricole, lié à leur position géographique et à la fertilité de leurs fameuses « terres noires ».


Un fort développement des productions de céréales depuis 15 ans

Au cours des 15 dernières années, la zone RUK a fortement développé son potentiel de production, en passant d’une production voisine de 150 millions de tonnes par an, à plus de 200 millions de tonnes ces dernières années. Cette évolution a permis à ces pays de devenir d’importants acteurs des marchés internationaux : en 2015, la Russie a exporté 32 millions de tonnes de céréales, l’Ukraine 35 millions, le Kazakhstan 7 millions
1. A eux trois, cela représente près d’un quart des volumes échangés à l’échelle mondiale. L’amélioration des rendements est le principal facteur explicatif de cette évolution : comme le montre le graphique ci-dessous les surfaces n’ont que faiblement progressé depuis le début des années 2000.

fort développement des productions de céréales depuis 15 ans

Une étude de l’USDA
2 a montré que les surfaces actuellement mises en culture restent inférieures à celles au cours de la période soviétique et a tenté d’évaluer la possibilité pour la zone RUK de retrouver le potentiel qu’elle avait à la fin de l’ère soviétique. En effet, ils estiment qu’entre 1986-1990 et 2011-2014 ce sont près de 21 millions d’hectares qui ont été retirés de la production céréalière. La forte décapitalisation des productions animales (de l’ordre de -60%3) enregistrée entre 1990 et 2000 figure également parmi les facteurs explicatifs de cette évolution.

Arguant de coûts de production élevés et d’un contexte de prix internationaux bas, les chercheurs de l’USDA se montrent plus que réservés sur la remise en production de ces surfaces abandonnées depuis l’ère soviétique. Néanmoins, on peut noter que l’analyse des coûts de production se fonde principalement sur des données datant d’avant 1990, et qui ne prennent pas en compte le faible niveau de la rente foncière dans ces zones généralement reculées. De plus, il n’est pas vraiment tenu compte de cas de l’important volontarisme dont fait actuellement preuve la Russie en termes de développement agricole, via notamment le modèle des agro-holdings et de différentes formes d’agriculture intégrant cultures et élevages
4. On serait ainsi tenté d’être moins pessimiste que les auteurs précités sur la remise en production de ces terres précédemment cultivées.


Des surfaces cultivables à transformer en surfaces cultivées

Le sujet des terres cultivables non cultivées est justement le thème central d’une étude menée par Laurence Roudart
5 de l’Université Libre de Bruxelles, faisant référence en la matière depuis plusieurs années. Trois bases de données globales ont été mobilisées (FAOSTAT, GAEZ et SAGE) afin de connaitre l’étendue des terres à usage agricole effectif ou potentiel. Les résultats montrent qu’entre la Russie et l’Ukraine, il y aurait près de 250 millions d’hectares de terres cultivables non cultivées, ce qui correspond à environ 2 fois les surfaces cultivées actuelles, soit un formidable potentiel pour le futur. Ce résultat constitue vraisemblablement la fourchette haute d’un potentiel très important.


Le développement des surfaces cultivables avec le réchauffement climatique

L’expression de ce potentiel dépendra de toute évidence de l’impact du réchauffement climatique sur ces territoires. C’est d’ailleurs le sujet d’une autre étude, menée par BRL ingénierie
6, qui a tenté d’évaluer l’impact du réchauffement climatique sur les productions végétales dans la zone RUK à l’horizon 2065. Pour ce faire, les prévisions de différents modèles climatiques ont été analysées pour forger les hypothèses à un modèle biologique de croissance des plantes. Du fait de divergences sur les prévisions en termes d’évolution des précipitations, seules les variations de température ont été analysées. Il en résulte deux scénarios d’augmentation des températures l’un modéré +2,4°C, l’autre plus extrême avec +4,3°C. Ce qui ressort de ces simulations est la possibilité de voir se développer un front pionnier important, avec certaines régions, notamment à la frontière avec la Chine, qui pourraient devenir des terres propices à la production. Dans le scénario modéré, on observerait un effet positif contrairement au scénario extrême : le rendement moyen progressaient de 20% pour le blé ou encore 28% pour le maïs.

De plus, l’étude pointe d’autres facteurs que le seul rendement. Tout d’abord le passage à des cultures d’hiver, plus productives, là où l’on cultive aujourd’hui surtout des céréales de printemps. Mais aussi, dans la zone plus méridionale, la poursuite du développement d’autres cultures comme le maïs et le soja, qui démultiplieraient le potentiel de production de la région.

variation du rendement du blé


L’ensemble de ces travaux amène à la conclusion que l’augmentation de la production observée ces dernières années dans la zone RUK a davantage résulté d’une hausse des rendements que d’une augmentation des surfaces, mais que le potentiel de croissance par la mise en culture de nouvelles surfaces est considérable dans la région. On retrouve ce mouvement à l’échelle de la planète : d’après la FAO
7 entre 1961 et 2000, la population globale a cru de 98%, la production alimentaire de 146%, alors que la disponibilité en terres arables a augmenté de seulement 8%. La surface de terre arable par habitant s’est ainsi réduite considérablement passant de 0,45 hectare par habitant à 0,25 hectare. Les importantes disparités en termes de rendements à l’hectare montrent que les limites à l’expression du potentiel de production des surfaces déjà en culture ne sont pas encore atteintes, alors même que le potentiel de développement envisageable par une augmentation des surfaces est également conséquent. La sécurité alimentaire mondiale continuera en effet de dépendre de facteurs socio-économiques : plus qu’une question de surfaces agricoles et de gain de productivité, ce sont bien les conditions nécessaires à l’expression des potentiels productifs et les conditions d’accès à la nourriture, et donc les politiques agricoles et alimentaires, qui resteront déterminantes, dans la Corn Belt de l’est comme ailleurs.


1 Données OCDE
2 https://www.ers.usda.gov/publications/pub-details/?pubid=82572
3 Politiques agricoles : économies émergentes et pays en transition, OCDE, 2000
4 Voir notamment Pascal Grouiez sur le sujet (https://etudesrurales.revues.org/9672)
5 http://agriculture.gouv.fr/telecharger/68725?token=ed5655fe2e2ed44211bad4e21b74088e
6 http://agriculture.gouv.fr/sites/minagri/files/etude_changement_climatique_ruk.pdf
7 http://www.fao.org/3/a-i6437e.pdf

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Paris, le vendredi 17 novembre 2017