Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Remplacer les « stocks-tampons » représentés par les affamés par des réserves (réelles) de stocks de céréales



Par Daryll E. Ray & Harwood D. Schaffer,
Agricultural Policy Analysis Center (APAC)



Le principe de constitution de stocks régionaux figure parmi les propositions énoncées par le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire dans le cadre des préparations du G20 et parmi les recommandations d’Olivier de Schutter pour lutter contre les crises alimentaires. Si elle est accompagnée par la mise en place de « tunnels de prix » définis par grande zone de production homogène, comme le propose momagri depuis 2007, cette politique de stockage pourrait permettre de participer à la régulation de la volatilité excessive des prix des matières premières agricoles, contrainte majeure pesant actuellement sur les agriculteurs du monde entier.

Commentant une analyse menée par Ian McCreary, l’ancien directeur de la Commission canadienne du blé, Daryll E. Ray et Harwood D. Schaffer de l’Agricultural Policy Anaysis Center (APAC) estiment eux aussi que la meilleure assurance contre la volatilité excessive des prix des matières premières agricoles serait de réintroduire les programmes de stockage qui ont été progressivement abandonnés à partir des années 1980. Ils proposent également de mettre en place un tunnel de prix dont les marges de fluctuation seraient assez larges pour laisser jouer le marché, et qui permettrait en même temps d’assurer des revenus suffisants pour les agriculteurs. Couplées à une régulation des marchés, ces mesures complémentaires pourraient en effet résoudre une partie des problèmes liés à la volatilité excessive des prix agricoles.

La rédaction de momagri




La question des prix élevés et volatils des produits agricoles, leurs causes et leurs conséquences ont fait l'objet de nombreuses publications et de réunions au cours de ces trois dernières années, dont le Dakar Agricole de 2011, une réunion dont nous avons déjà parlé dans la colonne la semaine dernière. Avant de poursuivre, nous tenons à poser les bases de cette discussion en mettant en avant un document rédigé pour la Banque de céréales vivrières du Canada dont le titre de l’article est « La protection de ceux qui souffrent de l'insécurité alimentaire dans les marchés internationaux volatiles » rédigé par Ian McCreary, économiste et ancien directeur de la Commission canadienne du blé. En guise de divulgation, Daryll a reçu et commenté une version antérieure du document.

La Banque de céréales vivrières du Canada est une coalition formée de toutes les grandes Églises canadiennes. Le document fait suite à une commande des Églises « alarmées par la soudaine flambée des prix alimentaires, ayant pour conséquence de mettre des millions de personnes dans une insécurité alimentaire chronique. » Elles pensent que « de telles crises détruisent les gains réalisés durant des décennies d’efforts pour réduire la faim dans les pays en développement. »

Plus précisément, la Banque de céréales vivrières canadienne « s’intéresse à la question des réserves, et en particulier, à l'histoire du niveau des stocks de céréales depuis la seconde guerre mondiale. Au début de cette période de soixante ans, des politiques délibérées concernant les réserves alimentaires ont vu le jour, d'abord dans le cadre de l'accord international sur le blé, et plus tard, dans le cadre des politiques intérieures des Etats-Unis et la Communauté Européenne. De plus, de nombreux pays en développement ont également maintenu des réserves alimentaires. Toutes ces politiques ont été modifiées dans les années 1980 car il a été largement admis qu’elles n’étaient plus appropriées. Sans remettre en question ce sujet, [la Banque de céréales vivrières a] cherché à réexaminer la question de la flambée des prix de 2007 et 2008, et les développements ultérieurs qui ont mené à une deuxième flambée des prix au début de 2011. »

Le document indique clairement que le monde dispose de stocks-tampons d'une façon ou d’une autre. Avant 1996 - la Chine mise à part - les gouvernements des pays développés possédaient des stocks de réserve de céréales, disponibles sur le marché quand les prix dépassaient certains niveaux pré-déterminés. Le déblocage des stocks de céréales répondait aux besoins des consommateurs et calmait l'agitation des marchés, évitant des pics comme ceux vus en 2007-2008 et au début 2011.

Avec l'arrêt de ces politiques et une augmentation du commerce agricole international, McCreary écrit, « lorsque la production et la consommation augmentent, les personnes pauvres et vulnérables deviennent le tampon pour une plus grande production et consommation céréalière. »

Le stock-tampon qui correspondait autrefois aux céréales stockables, est maintenant représenté par les personnes qui n’ont plus accès à ces produits dès que leurs prix augmentent.
Le stock régulateur a désormais un visage humain. Celui de centaines de millions de personnes qui ont une sécurité alimentaire marginale et qui peuvent souffrir de l'insécurité alimentaire dès que les prix augmentent ; les céréales devenant ainsi inaccessibles.
La réduction de la demande n’est pas due à l'alimentation du bétail ou à la production d'éthanol, mais à une réduction de la demande effective des personnes qui sont touchées par l'insécurité alimentaire. Ce sont plus de 800 millions de personnes qui souffrent de l'insécurité alimentaire et qui sont systématiquement exclues de l'achat des céréales, par manque de fonds ou de ressources nécessaires pour produire leur propre nourriture.

Comme le dit McCreary, « La dynamique est [moralement] inacceptable. »

Après avoir effectué une analyse systématique des raisons pour lesquelles les marchés des cultures sont vulnérables à la volatilité, alors que le commerce augmente, McCreary plaide pour des politiques de stocks différentes en fonction du type des céréales :

« Concernant le maïs : un programme de retrait des biocarburants est suggéré. Soit à travers des mandats variables, ou en ôtant la production des marchés par le biais d’appels d'offres. L’économie mondiale doit être assurée que la production de biocarburants sera ajustée lorsque la fourniture en nourriture vient à manquer. »
« Concernant le blé : une réserve multilatérale, coordonnée et fixe représentant 1 à 2% de la consommation globale, est recommandée. »
« Concernant le riz : de petites réserves régionales sont recommandées. Le riz est peu négocié et en général en faibles volumes et il n’est pas certain qu’une réserve centralisée détenue par les exportateurs serait accessible à tous dans le cas d’une réduction des approvisionnements. »

Il conclut : « une politique de réserves de stocks, une meilleure information et plus de transparence, des règles de commerce équitables ne sont qu'une partie des éléments nécessaires à l’amélioration de la sécurité alimentaire mondiale. Une nouvelle Convention d'Aide Alimentaire est nécessaire pour garantir un minimum de nourriture en cas d’urgence et dans les cas où l'aide alimentaire est nécessaire. »

« Les donateurs devraient continuer à accepter les engagements sur les prix en vertu d'une Convention d'Aide Alimentaire et soutenir le stockage pour couvrir leurs risques. »

« L'investissement du secteur public dans la production de petites exploitations agricoles est également nécessaire pour accroître la résilience de l'agriculture au niveau mondial. »

« Toutefois, aucun de ces programmes de sécurité alimentaire ne peut être efficace si les prix des céréales continuent leur volatilité erratique des quatre dernières années. »

Au final, il identifie également la nécessité d'aborder la question essentielle de la volatilité des prix.

Nous sommes d’accord avec McCreary, excepté sur la question de l’importance des réserves et de l'utilisation de tunnels de prix et de prix de sortie. Alors qu’à court terme, l’arrêt de la production d'éthanol pourrait être la première étape logique, nous pensons que sur le long terme, il serait préférable d'avoir une réserve de maïs suffisante pour stabiliser les marchés, sans arrêter la production de biocarburants. S’il s’avère que dans les années à venir la production de maïs réponde aux signaux des prix élevés actuels et des augmentations qui pourraient exister, ce serait l’occasion pour mettre de côté un stock de réserve de maïs. Il en est de même pour les autres céréales et la constitution de réserves lors d’une année de forte production, ce qui aurait un effet stabilisateur sur les prix aux agriculteurs.

La meilleure assurance contre la volatilité excessive des prix est de rétablir un programme de stocks-tampons suffisants pour assurer aux consommateurs de céréales un flux stable de produits dont ils ont besoin. Les agriculteurs peuvent se protéger en instituant un tunnel de prix assez large pour donner au marché la possibilité de répondre aux changements normaux de l'offre et la demande, tout en permettant aux agriculteurs du monde entier de gagner leur vie par leur travail.

Pour nous, les lacunes antérieures des stocks-tampons relèvent davantage du sabotage politique plutôt que d’un manque d'efficacité d'un instrument de stock-tampon correctement mis en œuvre. Alors qu'il est difficile d'éliminer toute influence politique, un organisme indépendant, semblable à la réserve fédérale, pourrait empêcher la dilution progressive de l'objectif qui a nuit aux tentatives américaines par le passé, et notamment la réserve céréalière des agriculteurs (Farmer Owned Grain Reserve).

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Paris, le lundi 22 décembre 2014