Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Réconcilier le libre-échange et la lutte contre la pauvreté :
un enjeu stratégique

15 octobre 2007

La communauté internationale découvre peu à peu que le libre-échange a deux visages : l’un, bien connu, qui est celui du moteur de la croissance économique internationale et de la hausse générale du niveau de vie ; l’autre, éludé durant de nombreuses années, qui correspond à l’accroissement des inégalités et à l’augmentation du nombre de pauvres dans les régions les moins avancées.

Comment peut-on expliquer que le libre-échange produise simultanément un cercle vertueux et un cercle vicieux ? et, surtout, quelles pistes méritent d’être abordées afin de réconcilier le libre-échange - dont on sait qu’il constitue la meilleure forme possible d’organisation des marchés - et la lutte contre la pauvreté, principal enjeu des Objectifs du Millénaire pour le Développement ?

C’est ce que le MOMA cherche à expliquer au travers de cette note, en soulignant la dimension stratégique de la lutte contre la pauvreté, et surtout, le rôle moteur de l’Agriculture dans les politiques de développement des pays en développement (PED).



I. Libre-échange et lutte contre la pauvreté : un bilan globalement négatif

« Plusieurs centaines de milliards de dollars en faveur des pays les plus pauvres et un recul certain de la pauvreté dans ces régions… », c’est ce que clament chaque année les défenseurs de la mondialisation et les partisans d’un libre-échange total à l’encontre des dirigeants des pays en développement depuis la fin des années 1980.

Pourtant, si l’on compare la situation actuelle à celle qui prévalait alors, la réalité est toute autre : loin de reculer, le nombre d’individus vivant sous le seuil de pauvreté
1 a fortement augmenté. Ainsi, en 2006, plus de 40% des habitants de la planète étaient pauvres, ce qui constitue une hausse de plus de 36% depuis 1981. Et, l’échec le plus dramatique est l’Afrique, où le nombre de personnes vivant sous le seuil de l’extrême pauvreté a doublé entre 1981 et 2001.

On est donc loin d’avoir atteint le premier objectif visé par le Millenium Round en 2000, à savoir diviser par deux le nombre de personnes souffrant de l’extrême pauvreté et de la faim, entre 1990 et 2015. Pire, la situation s’est même aggravée dans la plupart des pays les plus pauvres. C’est ce qui pousse de plus en plus de grandes consciences internationales, à l’instar de Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’Economie
2 , à affirmer que « si le monde est engagé dans une course entre croissance économique et croissance démographique, jusqu’à présent, c’est la croissance démographique qui gagne ».

Or, historiquement, la mondialisation n’a jamais été aussi active que depuis la fin des années 1980 et, l’Afrique a été l’une des régions les plus impliquées dans ce processus.

On se trouve donc dans une situation a priori paradoxale où la mondialisation et la libéralisation progressive des échanges internationaux ne se sont pas traduites par les effets espérés en termes de recul de la pauvreté, contrairement à ce que tout le monde pensait. S’il est toujours difficile d’appréhender sur le court terme les conséquences d’une politique menée en matière de développement et de lutte contre la pauvreté – car les politiques d’ajustement se déroulent sur un laps de temps assez long – nous disposons aujourd’hui du recul nécessaire pour énoncer un jugement objectif.

Trois facteurs explicatifs peuvent être mis en avant :

> Les bénéfices induits par la mondialisation et la libéralisation des échanges internationaux ont été en réalité bien inférieurs à ceux qui ont été annoncés. En témoignent les révisions fréquentes établies par les experts internationaux : en 2004, la Banque Mondiale annonçait des gains de 850 milliards de dollars pour la communauté internationale ; en 2005, ce montant a été revu et abaissé à 350 milliards de dollars dont les deux tiers pour les PED ; En 2006, il a encore été réduit à 25 milliards de dollars de gains pour les PED.

> Ces bénéfices ont été très inégalement répartis entre les différents pays du monde, et les pays qui en ont le plus besoin, les pays en développement, n’en ont absolument pas profité. Qu’on en juge avec la Chine qui connaît une croissance économique supérieure à 10% l’an depuis plusieurs années, contrairement au continent Africain qui peine à se développer.

> Enfin, ils demeurent très insuffisants pour atteindre les objectifs du Millénaire en matière de lutte contre la pauvreté. Les derniers chiffres avancés par la Banque Mondiale font état de gains globaux de 25 milliards de dollars pour les PED, soit moins de 1 dollar par habitant et par an pendant 10 ans. Est-ce avec un montant aussi dérisoire que ces populations peuvent espérer sortir de la pauvreté ?

Atteindre le premier objectif du Millenium Round à l’horizon 2015 peut paraître utopique, mais comme le disait Henri Laborit
3 , « ce n’est pas l’utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l’évolution : c’est le dogmatisme que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance ». Trois pistes de réflexion méritent donc d’être abordées qui permettraient de concilier les objectifs du Millénaire et ceux visés par Doha.

II. Trois propositions pour rendre compatible les objectifs de Doha et du Millenium Round

> Réguler le libre-échange pour en optimiser les bénéfices.

La chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980 et au début des années 1990 ont sacré la suprématie de l’idéologie capitaliste et libérale, érigée en unique modèle de développement pour l’ensemble des pays du monde.

Toutefois, si les bienfaits de la concurrence et du libre-échange sont indéniables, le développement du commerce international n’implique en aucune manière que tous les acteurs qui y participent y gagnent, et dans des proportions équivalentes. Il peut ainsi y avoir des gagnants et des perdants au commerce international, dont les conséquences sont immédiates en matière de développement et de pauvreté.

Cette conception du libre-échange comme le remède à tous les maux, et notamment la lutte contre la pauvreté, n’a souffert d’aucune remise en cause jusqu’en 2005, comme en témoigne le nom attribué au cycle de Doha – Cycle du Développement – afin de bien montrer à la Communauté internationale que le développement des pays les plus pauvres était la priorité principale, et que la libéralisation des échanges internationaux était le moyen d’y parvenir.

Un vent contestataire est apparu depuis peu, qui se généralise aujourd’hui dans la plupart des cercles de décision internationaux, et dont la thèse peut être résumée de la manière suivante : oui à l’économie de marché, non au dogme absolutiste ultralibéral qui surestime les vertus du libre-échange en matière de développement et de lutte contre la pauvreté. En témoignent les prises de position de plus en plus d’économistes américains au sein des Universités et du Gouvernement, et les audits récents menés au sein d’Institutions internationales pourtant libérales, comme la Banque Mondiale ou la FAO, qui désacralisent le rôle moteur du libre-échange dans la lutte contre la pauvreté.

« Il y a une limite au-delà de laquelle vous ne pouvez pas dire que des éléments de recherche soutiennent quelque chose, alors que vous ne disposez que de conclusions faibles ou contradictoires. Il en est ainsi pour l’impact de la croissance économique sur la pauvreté, lorsque la Banque Mondiale affirme dans ses études que la croissance économique est bonne pour les pauvres ! » (Angus Deaton, membre de l’équipe d’audit de la Banque Mondiale, Décembre 2006).

> Elargir la notion de pauvreté à celle de trappe à sous-développement.

Selon la Banque Mondiale, un individu est en situation de pauvreté lorsqu’il vit avec moins de deux dollars par jour, et dans l’extrême pauvreté s’il vit avec moins d’un dollar par jour.

La définition officielle de la pauvreté est donc statique, court-termiste et dominée par des considérations économico-financières qui ne replacent pas la pauvreté dans un contexte stratégique de développement.

En résumant la pauvreté au manque d’argent, les institutions internationales aboutissent à l’idée que l’aide alimentaire et la mise en place d’un système commercial ouvert fondé sur des prix mondiaux bas constitue la voie de sortie à privilégier. C’est pourtant omettre le fait que l’aide alimentaire peut durement concurrencer les productions locales des PED mais, également, que la logique de prix alimentaires bas nuit directement aux producteurs agricoles qui constituent plus de 70% de la main d’œuvre de ces pays.

Et, aborder la pauvreté de manière statique, et non pas comme un phénomène dynamique complexe et endogène, est dangereux. Il ne faut oublier que la pauvreté est l’origine d’un cercle vicieux : la pauvreté génère de la pauvreté, mais également de l’exclusion, de l’insécurité, une détérioration des conditions d’hygiène, et plus généralement des « trappes à sous-développement » qui nuisent à la croissance des PED. Comme le souligne le Pr Marc Gentilini, ancien président de la Croix Rouge française, « soigner, éduquer et nourrir constituent le trépied indispensable au développement ».

Tout comme il est essentiel de ne plus résumer la problématique agricole internationale à la sphère commerciale, il est primordial de replacer la pauvreté dans un contexte dynamique dont les origines et les conséquences sont multiples. Les problématiques intergénérationnelles et notamment les trappes à sous-développement induites et auto entretenues par la pauvreté, le manque d’éducation, l’insuffisance d’investissements et le mauvais état sanitaire sont autant d’éléments à identifier et à comprendre pour agir efficacement contre la pauvreté dans les régions les plus touchées.

> Construire des outils d’analyse pour améliorer l’efficacité des politiques en matières de développement

Agir efficacement contre la pauvreté suppose que les décideurs aient à leur disposition des instruments de mesure fiables et des indicateurs pertinents pour appliquer la politique la plus adaptée.

Les modèles économiques de simulation utilisés dans les instances internationales ont été construits dans cet objectif. Toutefois, ils synthétisent pour la plupart cette vision biaisée de la réalité :

> ils sont construits de telle manière que plus une économie est libéralisée, plus les gains induits sont élevés, quelle que soit la région du monde ;

> ils partent du principe que le commerce international est nécessairement source d’enrichissement mutuel ;

> ils supposent que les bénéfices de la libéralisation se répartissent de manière homogène entre tous les habitants d’un pays ;

> ils résument la problématique de la pauvreté à des considérations commerciales.

Ces quatre points mettent en lumière les aberrations qui ont conduit le monde dans la situation dans laquelle il se trouve aujourd’hui :

> l’écart fondamental qui existe entre le diagnostic (les individus les plus pauvres se concentrent dans les PED pour lesquels l’agriculture représente le secteur économique dominant) et la politique mise en œuvre (la libéralisation des marchés agricoles sans garde fou) ;

> l’amalgame qui est fait entre les objectifs poursuivis (l’amélioration du bien-être mondial et le recul de la pauvreté) et les moyens mis en œuvre (le démantèlement des outils de régulation).

C’est pour cela qu’il est essentiel de se doter d’instruments de mesure et d’outils de pilotage adaptés. Car, pour paraphraser Henri Laborit, il serait utopique de continuer dans la voie actuelle dont on sait qu’elle ne nous mènera nulle part ailleurs que dans l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.



Des signes avant coureurs commencent à apparaître dans les différents cercles de décision internationaux, qui soulignent le besoin de « changer de voie » afin de donner à la mondialisation un visage plus humain. Cet appel au changement qui milite en faveur d’une nouvelle stratégie pour lutter efficacement contre la pauvreté, se définit autour de quatre pôles.

Sur les moyens à mettre en œuvre : il est de plus en plus admis au niveau international, que la régulation et la libéralisation des échanges, constitue un couple gagnant.

Sur les secteurs économiques à privilégier : l’agriculture doit être le moteur du développement et de la lutte contre la pauvreté dans les PED. En témoigne le World Development Report 2008 de la Banque Mondiale, qui souligne que l’échec des politiques de développement peut être attribué pour une grande part à la sous-estimation de l’importance de l’agriculture dans l’économie des PED : « l’agriculture est une source hautement efficace de croissance pour les PED ».

Sur la réorganisation nécessaire des stratégies internationales en matière de développement et de lutte contre la pauvreté. Le récent audit effectué par la FAO en est l’exemple parfait : le système de développement international actuel est caractérisé par « l’absence de gouvernance globale du système, le manque de cohérence globale et de définition des rôles et des mandats des différents organisations et organismes internationaux, et le déséquilibre entre les besoins de financement des PED et ceux liés à l’offre des nouveaux biens publics mondiaux … », et la FAO ne peut pas y faire face en l’état actuel de son organisation et de sa stratégie : « la FAO doit faire d’urgence des choix stratégiques ».

Sur l’importance de la coopération et des partenariats avec des organisations de la société civile pour initier une gouvernance mondiale agricole, comme le soulignent les préconisations à l’égard de la FAO, qui « doit élargir sa vision si elle veut peser sur la gouvernance dans le domaine de l’agriculture au XXIème siècle, ce qui donne tout son intérêt au renforcement des partenariats et des alliances fondés sur les avantages comparatifs et à la recherche d’une plus grande efficacité et efficience ».

Le MOMA se réjouit de cette évolution positive qui souligne le rôle accru qui est donné à la coopération en matière de lutte contre la pauvreté, notamment avec des organisations de la société civile, et qui révèle l’importance de l’agriculture comme pilier des stratégies de développement. C’est en effet la stratégie qu’il défend depuis sa création, et qu’il considère comme étant la seule qui peut concilier efficacement les objectifs du Millénaire, et ceux visés par Doha.

Bastien Gibert, conseiller du MOMA


1 Au sens de la Banque Mondiale, un individu est en situation de pauvreté lorsqu’il vit avec moins de deux dollars par jour, et dans l’extrême pauvreté s’il vit avec moins d’un dollar par jour.
2 En 2001, avec G. Akerlof et M. Spence, pour ses travaux sur l’asymétrie d’information.
3 Biologiste et philosophe français du XXème siècle
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012