Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Pour un meilleur encadrement des achats de terres agricoles
dans les Pays en voie de développement



La rédaction de momagri



De plus en plus de pays industrialisés ou en pleine croissance s’emparent de terres agricoles dans les pays pauvres pour assurer leur autosuffisance alimentaire. Mais ces achats de terrains posent plusieurs problèmes, tels que le manque de transparence et le renforcement de l’instabilité politique dans ces pays. Momagri fait le point sur les solutions politiques et économiques envisageables.

Début juin 2010, un groupe d’hommes d’affaires saoudiens a annoncé la création d’une nouvelle société « spécialisée dans l’allocation de terres agricoles en dehors des frontières du royaume ». Leur objectif : nourrir les Saoudiens avec du riz exploité sur des terres asiatiques par des producteurs locaux, mais achetées et appartenant au royaume wahhabite. Cette démarche est récente en Arabie saoudite. Il n’y a encore que quelques années, le pays avait décidé de mettre en place une politique ambitieuse pour produire sur son sol la quasi totalité des denrées agricoles nécessaires à sa consommation afin de ne pas dépendre du reste du monde. Ainsi, entre 1971 et 2000, grâce à une politique d'irrigation soutenue par les fonds publics, la surface agricole utile est passée de 0,4 à 1,6 millions d'hectares. Ce fut un succès : en 1995 selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la production de blé était nettement supérieure aux niveaux de consommation des Saoudiens. A cette époque, le royaume était donc devenu autosuffisant et il exportait même son blé, avec toutefois des coûts de production quatre fois supérieurs aux cours mondiaux. Le gouffre financier creusé par cette politique et les dégâts entraînés par le pompage des nappes phréatiques ont cependant conduit l’Arabie Saoudite à remettre ce modèle en question, mais sans oublier le bien-fondé de l’idée d’autosuffisance alimentaire. Aujourd’hui, pour ne plus dépendre des autres pays du Moyen-Orient qui lui fournissent son riz, l'Arabie Saoudite a décidé de lancer en plus de ses investissements en Asie, un programme de développement agricole en Afrique réparti sur 7 ans, avec l'appui de la Banque Islamique de Développement.

L’Arabie n’est pas la seule à se saisir de terres de pays tiers pour satisfaire ses besoins alimentaires. D’autres pays industrialisés ou en forte croissance pratiquent également cette politique, politique qui n’est d’ailleurs pas nouvelle mais qui a été renforcée par la crise alimentaire de 2008. A cette période, les stocks stratégiques constitués notamment par l'Iran et les achats spéculatifs, ont participé à une flambée des prix qui a touché l'aliment de base en Arabie saoudite : le riz. Dès lors, le royaume a commencé à réfléchir à d’autres manières d’assurer sa sécurité alimentaire, tout comme la Chine, la Corée du Sud, la Libye, l'Inde et la Suède. Ils achètent pour nourrir leur population, pour produire des biocarburants ou pour profiter d'un investissement plus stable que les marchés financiers. Les investisseurs s’assurant alors des droits d’utilisation de l’eau pour la production agricole.

Une pratique non régulée et non réglementée, qui nourrit la corruption et l’instabilité politico-sociale

L’achat massif de terres agricoles n’est pas une pratique anodine et elle soulève plusieurs problèmes.

Tout d’abord, les transactions manquent de transparence et sont réalisées en dehors de tout cadre réglementaire international. Depuis 2006, 15 à 20 millions d’hectares ont fait l’objet de transactions impliquant des investisseurs étrangers, étatiques ou privés. Or jusqu’à maintenant, les contrats d’achats de terres ont souvent été signés en coulisse, à l’abri du regard de la communauté internationale. Par ailleurs, l’absence de réglementation internationale sur les achats de terres et les problématiques foncières liées, augmentent considérablement les risques de corruption, notamment sur l’eau, mais également la spéculation.

Le développement non contrôlé de ces pratiques est un facteur de déstabilisation politico-sociale dans les pays en voie de développement concernés. Premièrement, car lorsque la famine sévit, au lieu de pouvoir nourrir leurs propres populations, une partie des récoltes issue des meilleures terres est destinée à d’autres pays. Deuxièmement, car les producteurs locaux sont souvent chassés des terres qu’ils cultivent depuis des générations et vont gonfler les bidonvilles urbains, alimentant ainsi les cycles de la pauvreté et de l’instabilité politique.

En 2009, un accord sur les terres avec la compagnie sud coréenne Daewoo Logistics a fait tomber le président malgache Marc Ravalomanana. A l’époque, Daewoo s’apprêtait à louer et en toute discrétion pour 99 ans, 1,3 million d’hectares pour la culture de maïs et de palmiers à huile. Accusé de faire du profit sur la terre sans demander l’avis de son peuple, il fut renversé après une vague de protestations sans précédent. Plus récemment sur le continent asiatique, 60 000 paysans cambodgiens ont signé une pétition destinée au Premier Ministre Hun Sen, qui appelle à l’arrêt des achats de terre et qui met en lumière leur impuissance et leur désarroi. Enfin retour en Afrique, où le Mozambique, conscient des risques que peuvent engendrer les saisies de terres agricoles, a récemment décrété un moratoire sur les accords avec des investisseurs étrangers.

L’urgence d’instaurer des règles communes

Les mentalités semblent évoluer à mesure que les consciences s’éveillent. Récemment, le directeur général de la FAO Jacques Diouf n’a, par exemple, pas hésité à qualifier ces achats de terres de politiques « néo-colonialistes ». Terme également utilisé par des experts lors d’un colloque organisé en mai dernier à Zurich par le Centre Nord-Sud de l’Ecole polytechnique fédérale (EPF) et par le Centre de compétences dans la recherche Nord-Sud de l’Université de Berne. La Banque Mondiale va quant à elle, publier un rapport fin juin qui quantifiera le phénomène des achats de terres et leur implication économique et stratégique.

L’actualité récente nous a montré à nos dépends, les risques générés en termes de sécurité alimentaire, par des marchés insuffisamment régulés : mouvements spéculatifs exponentiels et non contrôlés en 2008 et aujourd’hui, achats de terres massifs. S’il est admis que le libre-échange constitue la meilleure forme possible d’organisation des marchés, la question qui demeure reste: comment faut-il organiser les marchés agricoles pour les rendre durables et éthiques ?

Il n’est pas question de plaider pour suspendre ou interdire les investissements réalisés sur des terres étrangères. Transparents, réglementés et régulés, les investissements directs étrangers et les marchés à terme constituent des vecteurs essentiels au développement de l’agriculture dans les pays en voie de développement. Mais comme toute pratique économique, celle des investissements en foncier agricole ne peut se réaliser en toute impunité et sans encadrement global. Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le Droit à l’Alimentation, a d’ailleurs présenté 11 recommandations comprenant : la transparence des transactions (accès aux contrats, vérification des clauses…), l’accord préalable des communautés rurales concernées, l’utilisation des revenus des investissements pour le développement durable et partage des bénéfices avec la population.

En plus de cet encadrement politique, la mise en place d’outils économiques pour évaluer les risques induits par les achats de terres, est fondamentale. Il est donc primordial de disposer d’un indicateur qui permette de mettre en relation ces deux notions afin d’évaluer, au niveau régional et international, le niveau optimal d’ouverture et d’indépendance vis-à-vis de l’extérieur, sous couvert d’un certain niveau de sécurité alimentaire. C’est l’objet, entre autres, de l’indicateur OSE (Optimum de Sécurité alimentaire et d’Efficacité économique) que Momagri est en train de construire et qui fournira ses premiers résultats début 2011.
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Paris, le vendredi 24 octobre 2014