Par Michel Fosseprez, Président de l'Union in vivo, Union de coopératives agricoles Membre fondateur du Mouvement pour une organisation mondiale de l’Agriculture (MOMA), Michel Fosseprez est intervenu en tant que membre fondateur du MOMA au colloque de l’IRIS organisé le 13 Décembre 2006 et intitulé « Quelle agriculture pour l’Europe ? ». Il a livré une analyse riche d’enseignements pour les négociations internationales futures en matière agricole, en stigmatisant d’une part l’imperfection des modèles économiques actuellement utilisés, et en soulignant d’autre part l’importance de se doter de véritables instruments d’aide à la décision pour initier une coopération internationale autour de l’importance stratégique de l’agriculture. Nous reproduisons ici l’intégralité de son exposé. Le contexte de Doha Tout d'abord, rappelons que le cycle de Doha s'inscrit dans un contexte particulier, celui de l'entrée récente de l'agriculture dans les négociations internationales. Ensuite, il nous faut avoir conscience que celui-ci, tel qu'il est aujourd'hui, est relativement différent de ce qu'il était initialement. À Doha, et dans l'ensemble des négociations internationales, quelques grands pôles s’opposent. Il y a d'une part les Américains qui ont globalement une très forte ambition agricole, possédant des outils peu lisibles, mais extrêmement efficaces et réactifs. D'autre part, il y a l'Europe, très lisible, fréquemment condamnée, mais qui dispose encore de quelques soutiens. Elle occupe le rang de premier exportateur mais est néanmoins loin d'être indépendante, en termes de protéines par exemple. Les acteurs des négociations sont aussi les pays en développement, notamment en Asie - le développement économique y est considérable mais les agriculteurs sont un peu en reste. Et enfin, participent des pays, notamment des pays d'Afrique, où il n'y a ni développement économique, ni développement agricole ; on est même parfois dans des situations d'appauvrissement des agriculteurs. Doha a débuté dans un contexte de prolongation de ces négociations, à un moment où les cours mondiaux étaient relativement bas. L'argument principal était évidemment de condamner les États ou les continents qui aidaient leurs agricultures, et plus globalement de condamner les soutiens. Aujourd'hui, et ce depuis quelques mois, on assiste à une baisse des stocks mondiaux. Actuellement, dans les ventes export en France, In Vivo est quasiment le premier exportateur. Nous vendons en Inde, en Afrique noire ; nous avons des contacts avec des pays comme l'Algérie qui veulent trouver des partenariats. Les pays structurellement importateurs constatent l'explosion des cours mondiaux et doivent penser aux conséquences que cela pourrait avoir sur leur équilibre propre ; ils ont besoin d'alimenter leurs populations. Les cours mondiaux ont considérablement évolué d'une campagne à l'autre, de l’ordre de 65 %. Certains pays libéraux empêchent leurs agriculteurs d'exporter et de bénéficier de cette hausse. On pense au Brésil ou même à l'Australie qui, paraît-il, pour cause de sécheresse notamment, freinerait aussi un peu ses exportations. Un pays libéral devrait logiquement l'être jusqu'au bout, en laissant ses agriculteurs exporter, surtout dans des situations où les pays pauvres continuent de souffrir de la faim et où les pays en développement voient leur agriculture exclue du processus. Au total, un milliard d'hommes vivent avec moins d'un dollar par jour. Le programme des Nations unies pour le développement constate aujourd'hui que 900 millions d'habitants sont plutôt en recul par rapport aux objectifs fixés et que 500 millions d'habitants souffrent de la faim, particulièrement en Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est et Asie orientale, où la situation s'aggrave. Et enfin, 2,6 milliards d'habitants sur terre vivent sans eau, que ce soit dans les bidonvilles ou dans les zones rurales. On ne peut donc pas considérer que ce soit un bilan très brillant. Pourquoi en est-on arrivé là ? Après vingt ans de négociations sur les enjeux agricoles, on constate une très grande méconnaissance des spécificités de l'agriculture. Spécificités qu'il faudrait re-préciser. Le premier point sur lequel insister est la longueur du cycle de production. Disons que lorsque l'on sème un grain de blé aujourd'hui, on ne peut pas prévoir quel sera l'état du marché et de l'équilibre entre l'offre et la demande un an et demi plus tard. Deuxième point, structurel celui-là : dans l'agriculture, on travaille dans le monde du vivant. Et le monde du vivant a ses aléas, climatiques notamment. On ne peut donc logiquement pas organiser de corrélation solide entre l'offre et la demande. Le troisième point, qui a toujours été ignoré dans les modèles, est qu'il n'y a aucune élasticité de la demande au gré de l'évolution du pouvoir d'achat. En d'autres termes, si le pouvoir d'achat augmente dans les pays développés, ce n'est pas pour autant que les gens vont manger deux fois plus. Si un certain nombre de données sont valables dans le registre économique en général, elles ne le sont pas dans le monde agricole, compte tenu de ses spécificités. L'agriculture est, de plus, une industrie hautement capitalistique et non délocalisable. On peut délocaliser des usines de construction navale, des usines textiles, mais pas forcément la production du coton ! Il faut être extrêmement prudent quand on parle d'agriculture. Et être conscient de cette question fondamentale : comment un agriculteur pourrait-il entreprendre, alors qu'il est incapable de prévoir le prix de vente de ses récoltes dans douze, dix-huit, ou vingt-quatre mois ? D'autres inconnues s'ajoutent à cela : la quantité de la récolte, et la qualité. Le grain d'orge semé contiendra-t-il dix ou douze protéines ? À douze, la récolte passe en fourragère ; on est là véritablement sur des spécificités, inhérentes au métier d'agriculteur, et qui ne sont pas près de changer. Une fois ces constats posés, on peut se demander : pourquoi et comment en est-on arrivé à une explosion subite des cours mondiaux ? Nous-mêmes, exportateurs, alarmions un peu tout le monde depuis 1998 en disant qu'un jour ou l'autre le déséquilibre serait là. On pourrait rejeter la responsabilité sur nos politiques mais, plus sérieusement, il faut avoir conscience que la plupart des modèles économiques qui leur ont servi à prendre des décisions n'étaient pas fiables, pour un certain nombre de raisons. Les modèles de la banque mondiale, le FAPRI (Food and Agricultural Policy Research Institute) ou les modèles de l'OCDE, tablaient tous sur la libéralisation, tout en pensant qu'un développement inhérent en découlerait forcément. Des chiffres avaient même été avancés puisqu'il y a seulement un an, on annonçait un gain de bien être potentiel de 340 milliards de dollars pour l'ensemble du domaine agricole. Quelques mois plus tard, ce chiffre était tombé à 25 milliards, ce qui est très faible au regard du PIB de l'ensemble de la planète. Pourquoi ces modèles se sont-ils totalement trompé ? Ils ne prenaient tout simplement pas en compte les phénomènes structurels liés à l'agriculture (comme la non-élasticité de la demande par rapport au prix) et considéraient le secteur agricole comme complètement indépendant de son environnement. Il ne l'est évidemment pas. On le constate entre autres avec le coût des transports et les problèmes actuels de fret en Europe (exportation problématique du maïs hongrois). Les contraintes environnementales n'étaient pas prises en compte par les modèles, qu'il s'agisse de la protection de l'environnement ou de la santé végétale. Et enfin, les taux de change n'étaient pas intégrés. A cela s'ajoute le fait que l'agriculture n'est en aucun cas délocalisable. Tous ces modèles sont bâtis autour d'un consommateur représentatif ; mais celui-ci peut-il exister au monde ? La réponse est non, bien sûr. Car les besoins respectifs de l'Asie, de l'Afrique ou de nos pays développés, sont bien loin de se ressembler. Cette distinction riche-pauvre n'était pas établie et le chômage n'était pas pris en compte. Un certain nombre d'éléments macro-économiques hors de l'agriculture doivent nous inciter à organiser la réflexion. Au sein du MOMA, sans être conservateur ou protectionniste, on part du principe que les spécificités du secteur agricole rendent nécessaire un minimum de régulations. Nous avons pour objectif de nous développer au niveau international. Nous avons d'ailleurs déjà rencontré certains responsables africains et devons nous rendre aux États-Unis au printemps. C'est donc un mouvement qui a pour vocation de s'étendre et d'essayer de construire un modèle qui prenne en compte ces effets " oubliés " évoqués précédemment. Avec la conviction que les décisions politiques seront plus convergentes si elles s'appuient sur des bases justes. Source : www.iris-france.org |